Cercle Frédéric Bastiat

2017-05-27 08:52:27

Culturellement incorrect

, par Bertrand Allamel

Culturellement incorrect, de la légitimité de l’intervention publique en matière culturelle
Bertrand Allamel, Libréchanges – 270 pages

On n’avait pas vu telle charge contre le milieu culturel depuis bien longtemps. Les dernières controverses littéraires un peu sérieuses sur le sujet remontent aux années 90, avec les essais critiques de Marc Fumaroli (L’Etat Culturel) et de Michel Schneider (La comédie de la culture). Puis le calme plat, hormis la conférence gesticulée de Franck Lepage et l’imposture de l’art contemporain dénoncée par Aude de Kerros : le milieu culturel a continué son bonhomme de chemin, comme si de rien n’était. Malgré les différentes crises des « intermittents », et surtout malgré le niveau critique des finances publiques qui réduisent les marges de manœuvre en matière culturelle.

Il fallait bien un livre « culturellement incorrect » pour remettre un coup de pied dans la fourmilière culturelle, notamment à l’approche d’élections qui, on le sent bien, reflètent un changement d’époque en bousculant les vieux clivages traditionnels. A la différence que ce livre-ci n’est pas qu’un pamphlet, puisqu’il explore frontalement la question de la légitimité de l’intervention publique en matière culturelle. Personne n’avait jamais osé poser le problème en ces termes, tant l’interventionnisme culturel fait partie de nos habitudes.

L’auteur, qui a visiblement fréquenté le milieu, se demande sans tabou s’il est normal que l’Etat finance la culture, et propose une réflexion bien construite et d’une grande honnêteté intellectuelle, qui bouscule les idées reçues. Jugez plutôt : selon Bertrand Allamel, le marché libre est capable de générer une offre diversifiée et de qualité, et la culture issue d’initiatives publiques n’est pas plus à l’abri du risque de « standardisation ». Pire, une élite politico-administrative s’auto-attribue une mission d’élévation des masses tout autant qu’une compétence factice en matière de jugement sur la qualité des œuvres et sur les besoins de la population. Une thèse décapante, et un raisonnement implacable, pourtant servis par un style emprunt d’humilité et une documentation sérieuse (l’auteur s’appuie beaucoup sur la science économique et la sociologie). A n’en pas douter, un livre incontournable dans toute réflexion sur les « politiques culturelles ».

Interview de Bertrand Allamel, auteur deCulturellement incorrect, de la légitimité de l’intervention publique en matière culturelle (Libréchanges – 270 pages)

Vous avez fréquenté le milieu culturel. Dans quelle mesure votre expérience a-t-elle nourri votre réflexion ?
Elle en a été le point de départ. J’ai vu de mes propres yeux des pratiques et situations dérangeantes et en contradiction avec les si nobles objectifs affichés de démocratisation culturelle. J’y ai même pris part, pas longtemps, puisque je n’ai pas supporté cet état d’esprit de fuite en avant dépensière. Néanmoins, tout ce que j’ai écrit dans le livre a pour point de départ mon questionnement lorsque j’étais sur le terrain. Je me demandais sans cesse : où sont les gens qui ne viennent pas au spectacle ? Que font-ils ? Sont-ils d’accord pour qu’une partie de leurs impôts finance quelque chose qui ne les intéresse pas ?

Votre livre attaque frontalement les fondements de l’intervention culturelle publique. N’est-il pas un peu présomptueux de vouloir remettre en cause un système qui fonctionne depuis plusieurs décennies et que bon nombre de pays ont copié ?
Qui fonctionne… à quel prix ? Et pour quels résultats ? Les politiques publiques de la culture, qu’elles soient menées au niveau national ou territorial, coûtent une fortune pour des résultats plus que mitigés : plusieurs décennies de politique publique de la culture n’ont pas réellement changé la donne. Les statistiques sont stables. Pire, ceux sont toujours les mêmes qui fréquentent les équipements et événements culturels. Que des pays aient voulu copier notre bureaucratie culturelle, tant pis pour eux. Rappelons que dans certains pays l’intervention publique en matière culturelle est mal vue et inexistante, et que c’était aussi le cas en France au début du XXe siècle. L’intervention publique en matière culturelle ne va pas de soi.

Pourtant les artistes et le milieu associatif, qui sont parmi les premiers concernés, ne semblent pas partager votre vision de la chose …
Et pour cause, ils sont les bénéficiaires de politiques clientélistes qui les ont pourtant mis en situation de dépendance à la subvention publique. Pendant longtemps, rien n’a semblé pouvoir exister sans le concours de financements publics. On voit aujourd’hui fort heureusement avec le développement des plateformes de financement participatif, que la culture peut très bien se porter sans l’intervention de l’Etat. Ce qui démontre au passage que la culture n’a pas besoin de l’Etat pour se développer et se diffuser, contrairement à ce que croient un certain nombre de partisans de l’intervention culturelle publique. On peut d’ailleurs s’étonner que les artistes et responsables d’associations culturelles entretiennent de telles relations avec toutes les institutions de tutelle qui détiennent les cordons de la bourse (de plus en plus réduite). J’aurai cru que les artistes, qui revendiquent souvent leur liberté de ton et leur regard critique sur la société, se tiendraient à l’écart de toute incarnation de l’Etat.

Que proposez-vous donc ? Il semble peu probable que l’Etat et les collectivités territoriales se désengagent subitement des affaires culturelles.
C’est vrai, même si c’est pourtant souhaitable. Je suis pour une culture de saltimbanques. Bouillonnante, créative et surtout libre. Une culture qui vit de sa confrontation directe au public. La collectivité n’a pas à financer selon moi la culture. Les artistes et les associations culturelles doivent se débrouiller tous seuls, au risque certainement qu’un certain nombre d’entre eux disparaissent. Mais l’ensemble de la collectivité n’a pas à financer les passions de quelques uns. L’Etat et les collectivités territoriales ne vont certes pas se désengager du jour au lendemain des affaires culturelles. Le pays est quasi-irréformable. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. C’est pour ça que je souhaite engager le débat, alors que pour certains il est clos.