Cercle Frédéric Bastiat

2018-02-24 10:24:50

FORCE DES MOTS, FAIBLESSE DES IDÉES

, par Thierry Foucart

C’est en suivant le Manuel d’écriture inclusive de Raphaël Haddad (Mots-clés, mai 2017) et le guide Pour une communication publique sans stéréotype de sexe du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes publié par la Documentation française que cet article a été écrit. J’ai conservé les citations dans le texte originel. 

Si toute langue reflète les valeurs collectives d’une culture et évolue avec elles, un discours individuel témoigne d’une certaine façon de la personnalité de celui·elle qui le tient. Les mots, expressions, styles, quel que soit le type de discours dans lequel ils sont utilisés, ne sont pas neutres. Ils dévoilent souvent les idées et sentiments de l’auteur·e, directement ou indirectement, et peuvent être utilisés pour influencer les lecteurs·rices parfois à leur insu.
Chacun·e utilise cette démarche dans le langage courant, parfois sans s’en rendre compte. Considérons, à titre d’exemple, les phrases suivantes qui ne diffèrent que d’un mot :
Après une journée de marche dans le désert, il lui restait seulement une demi-bouteille d’eau.
Après une journée de marche dans le désert, il lui restait encore une demi-bouteille d’eau.
Ces deux phrases décrivent exactement le même fait, mais traduisent chacune un état d’esprit différent. Dans le premier cas, le·la lecteur·rice pense à une fin malheureuse, à l’inverse du second qui laisse de l’espoir. Si l’auteur·e choisit les mots suivant son émotion, il·elle se dévoile. S’il·elle les choisit suivant un objectif a priori, il·elle influence le·la lecteur·rice ou l’auditeur·rice. L’un n’exclut pas l’autre, bien sûr.
Ce procédé est dans la nature même de la littérature. Il ne se limite pas au choix des mots : c’est tout le discours qui est construit. Répétitions, emphases, figures de style, tournures grammaticales, transgressions, citations, aphorismes, litotes, … Mais dans le cas du discours philosophique ou politique, ce procédé sert une intention et devient un stratagème pour persuader l’interlocuteur·rice ou le·la lecteur·rice par l’émotion, la séduction, le sentiment, l’empathie, … S’y ajoutent une intonation, une façon de parler, des mouvements de « manche » bien connus des avocat·e·s.
La rhétorique a toujours été utilisée dans les discours politiques. Cette capacité à persuader, ce charisme, tout le monde ne l’a pas parmi les responsables politiques. La puissance du verbe de Mélenchon est bien supérieure à celle de Macron. Le premier fait croire, avec un certain succès, à une illusion, à une utopie, par un discours péremptoire exploitant l’ignorance des auditeur·rice·s, confirmant leurs idées préconçues, répondant à leurs besoins émotionnels, et une posture physique particulière, tandis que le second fait appel à la raison, développe des arguments logiques pour justifier une politique concrète et ne cherche pas à plaire. La démocratie moderne n’est pas fondée sur la rhétorique, mais sur le débat dialectique. Mélenchon empêche ce dernier, Macron le génère. Le premier cherche à persuader, le second tente de convaincre. « Quand un orateur, grâce à la simple magie des mots et d’une voix d’or, persuade son auditoire de la justesse d’une mauvaise cause, nous sommes fort congrûment scandalisés. Nous devrions éprouver la même appréhension chaque fois que nous voyons employer les mêmes tours, étrangers à la question, pour persuader les gens de la justesse d’une bonne cause » (A. Huxley, Les Diables de Loudun, trad. Jules Castier, p. 27, 1952, Plon, Paris).
Ce procédé est maintenant dépassé. La confusion volontaire entre genre grammatical et sexe biologique est une manipulation idéologique qui utilise des moyens différents. Un groupe de professeur·es de français vient de décider de ne plus enseigner la règle « le masculin l’emporte sur le féminin ». Il·elle·s s’attribuent le pouvoir de changer une règle de la grammaire française ! Pour qui se prennent- il·elle·s ? Vont-il·elle·s corriger les auteur·e·s classiques ? Cette confusion, qui aboutit à l’imbécillité hystérique qu’est l’écriture inclusive, existe depuis longtemps. Elle devient peu à peu officielle, obligatoire, au point qu’un député a été sanctionné en 2014 pour avoir dit et répété « Madame le Président » au sein de l’Assemblée nationale. Ceux·elles qui croyaient que dans les assemblées politiques, la liberté d’expression, valeur constitutionnelle fondamentale, était respectée, se sont complètement trompé·es ! Une fois de plus, une réglementation, et, ce qui est pire, de l’Assemblée Nationale, est contraire à la Constitution qui, heureusement, n’interdit pas les fautes de français. C’est cette liberté qui permet de dire « la ministre », « la présidente », « l’auteure », d’employer l’écriture inclusive etc. mais elle permet inversement de continuer de dire Madame le président, d’appeler Maître une avocate, ou d’affirmer avec Christine Angot qu’elle est un écrivain. Féminiser les termes est l’exercice de cette liberté, imposer leur féminisation une entrave à cette même liberté. La liberté permet de diffuser l’idéologie féministe, mais interdit de l’imposer. Jamais personne n’a été condamné·e pour avoir dit Madame la Présidente au temps de la domination du genre masculin sur le genre féminin.
La manipulation idéologique se traduit aussi par la disparition imposée de mots. Il n’y a plus d’aveugles ni de sourd·e·s, mais des « malvoyant·e·s » et des « malentendant·e·s ». « Mademoiselle » n’existe plus dans le langage administratif. Le terme « race » a été supprimé du Code pénal, du Code de procédure pénale et de la loi sur la liberté de la presse, à l’initiative du Front de gauche, auquel s’est rallié le PS (Le Monde du 16 mai 2013). Pour certain·es, la race n’existe pas ! La couleur de la peau non plus ? Ce sont maintenant des blanc·he·s qui sont expulsé·e·s de certaines réunions syndicales : on a voulu supprimer le racisme par la porte, il revient par la fenêtre, et l’apartheid est inversé.
C’est limiter le sens des mots à leur signification biologique quand le sens courant est considéré comme contraire à la morale « officielle ». C’est donner aux élu·e·s un pouvoir dangereux sur la langue française. C’est aussi accuser de racisme ceux·elles qui affirment l’existence de races dans l’espèce humaine, alors que leur simple existence sociale ne préjuge pas d’une hiérarchie raciale, de la même façon que le député a été accusé de dévaloriser les femmes en répétant « Madame le Président ».
Une autre façon de manipuler les esprits est enfin d’utiliser des termes sans jamais les définir. L’égalité est ainsi devenue un non-sens tellement elle est galvaudée. C’est implicitement l’égalité réelle qui est une revendication systématique, mais on n’en donne jamais la définition parce que personne ne sait plus précisément ce qu’elle est et qu’elle est contraire à l’égalité en droits. Que signifie l’égalité réelle des croyances, de la liberté d’expression, des comportements sexuels ? Considérer que l’inégalité est un signe de supériorité et d’infériorité, et que par conséquent elle est injuste, est un abus de langage : l’inégalité, c’est la différence sans jugement de valeur, ce n’est pas le mieux et le moins bien. La différence entre un homme et une femme est une évidence, et ne signifie pas que l’un·e est supérieur·e à l’autre. Prétendre le contraire revient à reconnaître l’existence a priori d’un ordre implicite des valeurs, et caractérise la volonté de le contester, éventuellement de l’inverser comme le font peu à peu les syndicats dont j’ai parlé précédemment.
L’opposition entre la dialectique, c’est-à-dire la confrontation d’arguments rationnels pour trouver autant que possible une vérité commune sur le sujet abordé, et la rhétorique, qui utilise tous les moyens pour persuader l’auditeur·rice d’une « vérité » choisie a priori, est très bien décrite dans le Gorgias de Platon. On y voit s’affronter Socrate et Gorgias, Polos et Calliclès, et la difficulté que rencontre le premier à contredire les seconds. Pour Socrate, le débat dialectique doit aboutir à une vérité sur laquelle on s’accorde après avoir confronté les arguments rationnels des un·e·s et des autres, tandis que, la vérité n’existant pas, les rhéteur·e·s s’estiment en droit d’utiliser tous les moyens pour persuader ceux·elles qui les écoutent de leur vérité. C’est oublier que « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ».
Qu’il n’existe pas de vérité absolue ne justifie ni l’escroquerie intellectuelle ni la manipulation du langage pour défendre des idées, aussi justes soient-elles. Mais l’absurdité est de plus en plus difficile à combattre rationnellement, parce qu’elle est l’aboutissement de l’hystérie égalitaire. Christian Vandendorpe, professeur à l’université d’Ottawa, donne de nombreux exemples de discours complètement aberrants, surtout au Canada, par exemple : « La dernière édition de la Bible publiée au Oxford University Press a éliminé toute référence à ce qui pouvait choquer ou crisper une minorité un peu susceptible. En plus de changements prévisibles, comme de remplacer Dieu " le père " par " père-mère ", et " fils de l’Homme " par " fils de l’humain ", la sollicitude des rédacteurs est allée jusqu’à remplacer " la main droite de Dieu " par " la main puissante de Dieu ", afin de ne pas offenser les gauchers » (Discours social. L’Esprit de censure, vol. 7 : no 1-2, 1995, p. 135-152). De la même façon, un éditeur scolaire publie un manuel en écriture inclusive et Anne Hidalgo, maire de Paris, l’impose aux fonctionnaires municipaux·ales.
Le constat d’impuissance devant cette évolution en cours depuis plus de vingt ans est extrêmement décevant. Les textes officiels respectent scrupuleusement ces exigences idéologiques linguistiques et les responsables politiques et sociaux·ales s’y sont tout·e·s plié·e·s : il·elle·s parlent aux « Françaises, Français » et aux « citoyennes, citoyens » : faut-il changer la Marseillaise ? La Déclaration des droits de l’Homme ? Dire que Johnny Hallyday est « un star » de la chanson et que Carla Bruni a été « mannequine » ? Pour La Fontaine (Le dépositaire infidèle) :
« Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur
De vouloir par raison combattre son erreur :
Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile »

Thierry Foucart