Cercle Frédéric Bastiat

2016-12-09 19:15:22

INTERVENTIONNISME ET ÉGALITÉ DES CHANCES

, par Thierry Foucart

Les théories de la justice sont fondées sur une démarche rationnelle pour définir une éthique et les règles en permettant la mise en œuvre. La plupart présupposent la capacité du rationalisme à résoudre les problèmes de société qu’elles abordent, mais ignorent les limites de la science dans la réalité contingente. En raisonnant par analogie avec les jeux de hasard comme le Banco, nous montrons l’incompatibilité de l’interventionnisme avec l’égalité des chances.

Probabilités et jeux de hasard

On connaît en mathématiques deux approches classiques de la notion de probabilité. La première est abstraite : c’est la théorie mathématique de Kolmogorov définie par des axiomes et consistant à étudier une « mesure » ou « probabilité » définie sur un ensemble appelé souvent « univers ». La seconde est celle qui nous intéresse ici : c’est l’approche « fréquentiste », qui donne une notion intuitive de la probabilité .
Cette dernière est fondée sur une expérience physique que chacun peut mener à sa guise et qui donne toujours le même résultat : en lançant un grand nombre de fois un dé supposé parfait à six faces, on observe chacune des six faces dans une proportion approximative de 1/6. Plus le nombre de lancers est élevé, plus la proportion se rapproche de 1/6. Lorsque le dé n’est pas parfait, on ne connaît pas la probabilité de chacune des faces, mais sa proportion converge et en donne une approximation de plus en plus précise. On peut donc définir la probabilité d’obtenir une face donnée comme la valeur vers laquelle tendent les pourcentages observés. Cette probabilité est théorique, et la nature expérimentale de la démarche lui donne un sens dans les sciences de la nature : la probabilité 1/6 d’obtenir la face 1 en lançant un dé parfait est de même nature que le nombre  qui donne l’aire d’un disque parfait de rayon 1.
Les jeux de hasard sont les exemples historiques de ces expériences. Ils sont « justes » lorsque les probabilités de gagner sont égales pour tous les joueurs pariant de la même façon : c’est l’égalité des chances. Leurs résultats sont systématiquement contrôlés pour vérifier qu’il n’existe pas de biais, c’est-à-dire que les proportions observées se rapprochent des probabilités connues des joueurs. On sait évaluer l’écart entre la proportion observée et la probabilité théorique en fonction du nombre de lancers : si, au cours de 10 000 lancers du dé on observe une face dans une proportion de 1/5 au lieu de 1/6, l’écart est trop grand pour qu’il résulte du simple hasard : la probabilité d’obtenir cette face n’est vraisemblablement pas égale à 1/6. Les causes envisageables sont multiples : causes physiques (malformation ou usure du matériel), humaines (triche ou habitude), ou hasard. Pour cette raison, les matériels utilisés dans les jeux de hasard sont régulièrement contrôlés. Les boules utilisées pour les tirages du loto sont changées périodiquement, de même que les tables de jeu des casinos, les jeux de cartes, les « bandits manchots » etc. Les personnels des casinos sont surveillés, changent régulièrement de postes et d’établissements. Toutes ces précautions garantissent l’égalité des chances des joueurs. Ne privilégiant personne a priori, elles respectent ce que Hayek appelle « la règle de la loi » .

Interventionnisme social

Ces jeux de hasard donnent une image assez fidèle de la notion d’égalité des chances : la probabilité de gagner est indépendante du joueur. Ce n’est pas toujours le cas. La Française des jeux commercialise en effet un certain nombre de loteries dont le principe consiste à gratter une case sur un billet (Astro, Banco, …). Suivant le chiffre ou le dessin qui apparaît, le joueur gagne une ou plusieurs fois la valeur du billet. Rien dans ces jeux ne perturbe apparemment le hasard, et on peut considérer dans un premier temps qu’ils respectent l’égalité des chances. Ce n’est plus le cas quand on analyse la procédure de commercialisation des billets.
Leur vente est assurée par des commerçants, souvent des buralistes, qui les achètent par lots. Supposons tout d’abord que ces lots soient constitués eux-mêmes par tirage au hasard des billets. La chance de gagner reste égale pour tous les joueurs, mais les résultats mathématiques des probabilités montrent qu’il est tout à fait possible que les billets vendus par un commerçant soient beaucoup plus souvent perdants que ceux qui sont vendus par un autre. Cette situation est mal perçue du premier dont les clients sont tentés évidemment de changer de fournisseur. Elle est d’autant plus fréquente que le nombre de buralistes est élevé.
La conséquence de cette propriété mathématique n’est pas considérée comme conforme à la justice sociale parce que le hasard favorise un commerçant au détriment de l’autre : il n’y a pas égalité entre les commerçants. Un joueur accepte évidemment le résultat du hasard, mais les commerçants ne sont pas des joueurs. En achetant des lots, ils achètent un produit qu’ils revendent et dont la valeur doit à leurs yeux être fixée et égale pour tous. Ils refusent donc ce qu’ils considèrent comme une injustice. Cela justifie apparemment une intervention pour rétablir l’équité entre les commerçants : on constitue les lots de façon qu’ils offrent tous les mêmes gains et le même nombre de billets gagnants. La probabilité de gain reste toujours la même si le billet est tiré au hasard et si le joueur ne connaît pas les résultats des tirages précédents, mais dans la pratique, ce n’est pas le cas : certains ont parfaitement compris que, dans la mesure où un lot est presque épuisé sans que personne ou presque n’ait gagné, la probabilité de gagner en achetant les derniers billets devient très importante. Il leur est alors facile d’acheter les billets restants, avec la certitude d’un gain supérieur à la dépense. Inversement, si les premiers billets vendus sont gagnants, les suivants sont perdants, et il faut bien se garder de les acheter. Par suite, la volonté de la Française des jeux de répartir les billets gagnants de façon équitable entre les commerçants aboutit à fausser les probabilités et à créer une inégalité entre les joueurs : forcer l’équité entre les revendeurs permet le développement de stratégies contradictoires avec l’égalité des chances des joueurs.

Conclusion

Il est intéressant d’étendre ces commentaires aux règles sociales imposées à tous dans l’intérêt collectif. La justice sociale est définie par une répartition « morale » des richesses ; elle est assurée par un partage entre des groupes sociaux. En accordant des avantages à certaines catégories de la population pour rétablir une équité selon les normes de la justice sociale, on accorde ce qu’il faut bien appeler des privilèges et on favorise l’apparition de stratégies contestables optimisant l’intérêt personnel au détriment de l’égalité des chances. L’éventualité de conflits d’intérêts entre des groupes analogues aux conflits entre les commerçants (il y en a eu), doit aussi être envisagée. Le jeu social est biaisé.
Ces deux démarches caractérisent la différence entre l’Etat libéral et l’Etat-providence : lorsque l’intervention de l’Etat se limite à la fixation de règles uniformes pour tous et aux procédures de contrôle, c’est une démarche libérale typique dont l’objectif est de permettre le meilleur fonctionnement possible du marché ; le principe est l’égalité des chances sans égalité des résultats. Inversement, l’intervention pour une meilleure équité entre les groupes sociaux est la démarche de l’Etat-providence à la recherche d’une plus juste répartition des richesses : le principe est l’égalité des résultats sans égalité des chances.