Cercle Frédéric Bastiat

2016-09-27 15:29:03

Sur la langue basque

Publié dans "La Chalosse" des 1 et 8 avril 1838

, par Patrick de Casanove

SUR LA LANGUE BASQUE

Publié dans "La Chalosse" des 1 et 8 avril 1838

Un journal s’adresse à toutes les classes de lecteurs, et à ce titre on n’y doit traiter que les sujets qui intéressent le grand nombre. Il est donc naturel que j’éprouve quelque hésitation à vous envoyer un article consacré à une dissertation grammaticale aussi aride par ses bornes étroites que par sa nature. J’ai espéré que les relations fréquentes des Chalossais avec les Basques me serviraient d’excuse.
A notre frontière occidentale, il existe un peuple fier, gracieux, intrépide, dont nul ne connait l’origine. Ce qui le distingue, surtout, c’est une langue qui porte dans tous ses procédés les empreintes d’une haute antiquité, langue si philosophique, si rationnelle, qu’elle semble sortie toute faite du cerveau d’un profond grammairien, langue qui ne laisse apercevoir aucune trace de ces irrégularités, de ces modifications successives qui sont l’effet et la preuve vivante du mélange des races.
Lorsque je dis que la langue Basque a conservé sa pureté primitive, je ne parle que de ses formes grammaticales. La religion et la civilisation ont pu grossir son vocabulaire, mais sa grammaire est restée inaltérable.
J’ose donc espérer que quelques-uns de mes concitoyens ne verront pas sans intérêt cet exposé des procédés de la langue basque. Quoique très succinct, il suffira, je crois, pour établir son ancienneté. Cela posé, je laisserai aux esprits méditatifs à expliquer comment il se fait qu’antiquité et perfection marchent ensemble, en fait de langage, tandis que c’est tout le contraire à l’égard de toutes les inventions humaines.
Je parlerai aujourd’hui de la déclinaison et de la conjugaison basques. Si cet article ne parait pas trop déplacé dans votre journal, j’en consacrerai un second aux racines et aux étymologies de cette langue.
Le basque n’admet pas de genres. En effet, il n’y a rien de rationnel dans cette classification des noms en masculins, féminins et neutres : outre qu’inutile en principe, elle est toujours arbitraire dans l’application. Le mot nomme et ne classe pas.
En revanche le basque distingue le nom pris dans un sens général ou particulier. L’article a fait sortir le nom de sa signification indéfinie : seme, fils, semea, le fils. Le vieux français avait quelque chose d’analogue ; en supprimant l’article, comme dans cette phrase : pauvreté n’est pas vice, on donnait aux noms un sens très étendu.
Les êtres ont entre eux des rapports de dépendance, de génération, de situation, etc. Ces rapports s’expriment en français par des, prépositions de, à, pour, etc., en latin tantôt par des cas, tantôt par des prépositions : in, ad, cum, etc. ; en basque toujours par des cas. Exemples :
Mendia, la montagne
Mendiac, la montagne, comme sujet de verbe actif
Mendias, de, c’est-à-dire au moyen de
Mendian, dans
Mendiari, à
Mendiaren , de ( comme génitif )
Mendiarekin, avec
Mendico, pour
Mendetic, de ( ex.)
Menderat, vers, etc.
On se tromperait beaucoup si l’on croyait que ce système augmente les difficultés de la langue.
Le latin n’a que six cas, mais il a cinq déclinaisons, ce qui fait, avec les pluriels, soixante caractéristiques. Il y en a autant pour les adjectifs, autant pour l’éternelle famille des pronoms qui, his, ego, hic, etc. Le basque a quatorze ou quinze cas invariables avec lesquels se déclinent tous les noms, pronoms et adjectifs indéfinis, singuliers ou pluriels, tous les infinitifs, participes et adverbes.
Ce système est non seulement plus simple, mais il est plus rationnel. En effet, les termes d’un rapport peuvent varier, quoique le rapport soit identique. La raison réprouve qu’en ce cas le signe du rapport varie. Comparons une phrase latine et sa traduction basque.
In nomine patris, et filii et spiritus sancti.
Altaren eta semearen eta espiritu sainduaren icenean.
Voilà dans le latin deux rapports, l’un exprimé par le cas, l’autre par la préposition in ; un rapport identique de génération caractérisé par is, i, us ; une préposition, suffisante en elle-même pour marquer un rapport, régissant néanmoins et arbitrairement un cas ; enfin la nécessité de faire accorder l’adjectif arec le substantif, quatre règles compliquées et inutiles qui n’embarrassent pas la marche simple et logique du basque.
Mais si la déclinaison basque l’emporte sur la déclinaison latine en simplicité, en régularité et en logique, c’est surtout en étendue que sa supériorité est remarquable.
Les bornes d’un journal sont trop étroites pour que je fasse voir ici comment tous les adverbes, pronoms, participes, infinitifs basques passent sous le joug de la déclinaison. Je me bornerai à deux remarques.
Nous avons vu que l’article a sert à déterminer un mot, à en faire un vrai substantif ; il suit de là qu’on peut, en basque, faire un substantif d’un groupe d’idées représentées par un mot. Ainsi semearen, du fils, semearena , celui du fils, et ce mot surcomposé admet toute la déclinaison. Ainsi hintcen, tu étais, hintcena , celui qui était, hintcenaren, de celui qui était, etc.
En sorte qu’il n’y a pas un cas dans les substantifs, et dans les verbes il n’est pas un temps, un nombre, un mode, une inflexion qui ne puisse recevoir l’article, et par suite, toutes les formes de la déclinaison, ce qui lui ouvre un horizon véritablement sans limites.
Une dissertation sur le verbe basque fatiguerait, sans doute, le lecteur. Je ne puis cependant m’empêcher d’en dire un mot avant de terminer.
Un temps quelconque dans un verbe ne sert qu’à exprimer que tel attribut convient à tel sujet, et à indiquer l’époque de cette corrélation. En sorte, qu’à vrai dire, on doit toujours retrouver dans un verbe toute la proposition plus un rapport de temps. Je tomberai, si la langue est bien faite, doit renfermer cinq idées : de moi, l’idée de chute, l’idée d’affirmation , l’idée de rapport de la chute à moi, et enfin, l’idée de futurition ; rien de semblable dans le français, et encore moins dans le latin. L’une et l’autre de ces langues emploie une formule qui ne tient sa valeur que du hasard et des conventions. Analysons la formule basque erorico bayniz, qui veut dire : je tomberai.
Il faut d’abord savoir que erorico est un véritable substantif pris au cas destinatif. Erortea, le tomber, erorico, pour le tomber, comme mendico, pour la montagne. Ni est également un substantif ou pronom qui signifie : moi. Niz en est le cas médiatif et vaut autant que de moi , comme mendiaz, de la montagne.
Ainsi dans la formule erorico bainiz vous trouverez, 1°. le sujet ni , moi ; l’attribut erortea, chute ; l’affirmation bai, qui veut dire oui ; l’expression que l’affirmation se fait du sujet par le médiatif z et la futurition exprimée par le destinatif co, c’est comme si l’on disait : Oui de moi pour le tomber ; façon de parler qui peut nous paraitre étrange, mais qui n’en est pas moins conforme aux vrais principes de toute langue.
En effet , le verbe être, quand il sert à lier l’attribut au sujet, ne parait pas devoir se distinguer d’une simple affirmation. Notre patois semble avoir retenu quelque chose de ce principe. Nous ferons précéder toute notre conjugaison du mot que. Ex. : que marchi, que toumbes, qu’ets riche, etc., comme si c’était là une formule elliptique où l’affirmation est sous-entendue. Je dis que, ou j’affirme que.
Je m’arrête. D’autres détails deviendraient fatigants. J’espère que ces quelques aperçus donneront au lecteur une idée de la variété de cette langue et de son intérêt.