Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée du 5 juin 1993 avec Bertrand Lemennicier.
Bulletin du Cercle Frédéric Bastiat n° 12.
La drogue est un fléau qui ne laisse personne indifférent - en tout cas, aucune des quelque cinquante personnes qui participaient au dîner du 5 juin, comme l'ont montré l'intensité et la richesse des débats. Le professeur Lemennicier a fait une analyse pleine d'enseignements des effets désastreux de la drogue sur la société. L'originalité de cette analyse est qu'elle distinguait avec précision les effets dus à la consommation de la drogue, des effets dus à la prohibition. Et il a montré que ces derniers l'emportaient nettement.
Avec l'accord de Bertrand Lemennicier, nous avions demandé à l'un des participants, M. Ferro, officier de police judiciaire, familier du combat contre la drogue, d'intervenir dans le débat autant qu'il le souhaiterait. Sa contribution, comme celle de plusieurs médecins présents, a non seulement enrichi le débat, mais lui a donné une vigueur et un intérêt incomparable. Ceux qui luttent contre les trafiquants, comme ceux qui soignent les victimes, sont d'instinct portés à préconiser une interdiction absolue de l'usage de la drogue, et une répression impitoyable de son trafic. Il est clair que ce serait la meilleure solution s'il était possible de rendre cette interdiction effective. Le problème est précisément que, quels que soient les moyens matériels, l'imagination, et le dévouement déployés, on n'arrive jamais à saisir qu'une toute petite partie de la drogue en circulation, et l'on atteint beaucoup plus les victimes, ou les demi-victimes, que les trafiquants les plus cyniques et les plus intelligents.
L'argument en faveur du maintien de la prohibition qui a le plus touché l'auditoire est peut-être celui qui concluait le plaidoyer de Jean-Pierre Ferro à Bertrand Lemennicier : "je comprends votre analyse, et la politique que vous préconisez, mais quel risque vous prendriez si elle échouait !". Cette remarque judicieuse nous incite à examiner avec encore plus d'attention l'argumentation qui suit, celle du Professeur Lemennicier.
Il y a trois sortes de drogues :
Toutes ces drogues ont des effets positifs à faible dose, des effets négatifs à dose élevée. Une consommation fréquente entraîne l'accoutumance : (doses plus élevées pour un même effet), et la dépendance (on ne peut plus s'en passer).
Les effets négatifs sont :
En 1991, 411 personnes sont mortes d'overdose,
mais 13 500 personnes sont mortes d'alcoolisme
A titre de comparaison, il y a eu en 1991,
1640 homicides,
mais 11 000 suicides !
Les morts dues à la consommation régulière de tabac, bien que très élevées, ne figurent pas dans ces statistiques, car le lien de cause à effet n'est pas aussi direct.
On voit que l'alcoolisme est un fléau social au moins aussi important que la toxicomanie. Il y a donc quelque pertinence à comparer la prohibition de l'alcool, telle que les États-Unis en ont fait l'expérience dans les années 20, avec la prohibition actuelle de la drogue.
Voyons maintenant quels sont les effets de la prohibition de la drogue, telle qu'elle est pratiquée en France et aux États-Unis.
Interdire le commerce de la drogue ne supprime pas la consommation de la drogue, elle la rend illégale. Restreindre la quantité de drogue consommable sur un territoire donné ne modifie pas la demande, mais l'offre : celle-ci se restreint. Cette rareté artificielle a pour première conséquence d'augmenter les prix au marché noir à des niveaux extrêmement élevés. Le prix de la cocaïne, aux États Unis, a été multiplié par 100 au marché noir.
La prohibition a donc d'abord pour effet de renchérir le coût de la drogue, créant ainsi une spirale infernale : plus la répression s'accroît, plus il est risqué et coûteux de la contourner, plus la drogue est chère. Plus la drogue est chère, plus elle attire le "Crime organisé", qui n'hésite pas à employer le chantage, la corruption, l'intimidation, et même le meurtre, pour arriver à ses fins. La corruption des forces de police, des politiciens eux-mêmes, est déjà chose courante aux États-Unis, non parce que les américains sont moins vertueux que nous, mais parce que la répression y est encore plus grande. Chez nous, on a déjà vu (au cinéma tout au moins, mais cette fumée est-elle sans feu ?) des policiers placer de la drogue dans l'appartement d'un suspect qu'ils voulaient inculper.
Sous couvert de rechercher la drogue, les intrusions dans la vie privée des honnêtes citoyens deviennent de plus en plus insupportables. Les douaniers, les policiers et les gendarmes peuvent vous arrêter, vous fouiller, vous obliger à un test d'urine, même vous contraindre à aller à la selle avec un laxatif s'ils soupçonnent que vous êtes un usager, un revendeur ou un trafiquant. Ils se déguisent eux-mêmes en trafiquants et revendeurs pour mieux repérer les réseaux. Ils peuvent mettre sur écoute votre domicile privé organiser des fouilles, avoir accès à votre compte en banque sans votre consentement.
Mais le renchérissement de la drogue induit une autre sorte de criminalité : celle qui est due au consommateur dépendant. Ne pouvant plus s'en procurer avec ses revenus ordinaires, celui qui ne peut plus s'en passer ira jusqu'au vol, voire au meurtre, pour pouvoir en acheter.
L'appropriation des points de vente se fait par la violence. Les partenaires sont obligés de se connaître pour ne pas être dénoncés. Le non respect des contrats entraîne des règlements de compte. Des victimes innocentes meurent par hasard à la suite de la fusillade.
En outre, les profits de la prohibition détruisent la morale, et l'autorité parentale : un jeune "se fait" dans les 15 000 francs par mois en moyenne. Les plus habiles "se font" beaucoup plus. S'il est sans qualification, il ne peut espérer que quelque 6 000 francs par mois d'un emploi honnête. Comment un enseignant peut-il convaincre l'adolescent d'aller à l'école pour avoir un travail, alors que ceux qui n'y vont pas roulent en BMW ? La prohibition a un effet dévastateur sur les banlieues où vivent des minorités et des immigrés récents. Elles créent des ghettos. Quand les jeunes dealers sont ceux qui dans la communauté gagnent le plus d'argent, ils montrent que la criminalité, l'illégalité sont des activités plus rémunératrices qu'un travail légal. Elle détruit l'ordre naturel de la communauté. Ce sont les jeunes criminels qui font la loi. Quelle autorité peuvent avoir des parents d'un enfant de 16 ans qui paient le loyer de sa famille simplement avec son argent de poche ?
On observe aujourd'hui une appropriation des banlieues par les dealers. La police n'ose plus s'aventurer dans ces quartiers, les honnêtes citoyens non plus et les pauvres qui y habitent ne peuvent pas faire la police eux-mêmes puisqu'il est interdit normalement de la faire à la place de la police nationale !
La prohibition a ensuite pour effet la mise sur la marché de produits frelatés, à dose incertaine. C'est comme cela que les consommateurs meurent d'overdose. On peut donc dire que dans la plupart des cas, les décès par overdose sont la conséquence directe de la prohibition.
Pendant un temps, l'esprit de prohibition alla jusqu'à interdire la vente libre des seringues. Résultat : les drogués se vendaient, ou se prêtaient, des seringues. Cette loi catastrophique, a eu pour conséquence de favoriser la propagation du Sida parmi les drogués.
Enfin la lutte contre la consommation de drogue a surchargé les prisons. 35% à 40 % des prisonniers sont des drogués. La capacité des prisons est telle que l'on est obligé de raccourcir les peines et de relâcher les criminels plus rapidement que l'on désirerait. Mettre un drogué en prison c'est libérer un criminel violent qui va commettre des exactions et donc des dommages.
Tous ces maux ont existé aux États-Unis au moment de la prohibition de l'alcool. Ils ont disparu avec la suppression de la prohibition en 1933. De la même façon, la suppression de la prohibition de la drogue mettrait fin presque instantanément à la criminalité induite par la drogue, tout simplement parce que la vente illégale de la drogue ne serait plus rentable. La drogue, vendue en pharmacie sur simple ordonnance médicale, ne présenterait plus les risques d'overdose des produits frelatés actuels. Ainsi, la mortalité due à la consommation baisserait elle aussi.
La question cruciale est de savoir si l'abaissement du prix de la drogue (peut-être par un diviseur de dix), n'inciterait pas davantage de gens à en consommer. Le raisonnement et l'expérience montrent le contraire : les bénéfices actuels poussent les trafiquants à accroître leurs marchés. Comme ils ont peu de chances de convertir à la drogue les adultes équilibrés, ils s'attaquent aux adultes faibles, aux adolescents, et aux enfants. Et ils exercent sur eux toutes sortes de sollicitations et de pressions.
Une fois accrochés, ces nouveaux usagers n'auront bien souvent d'autres moyens de se procurer de la drogue qu'en volant (nous l'avons déjà vu), mais aussi en devenant à leur tour des "dealers". Ce qui multiplie la vente.
Si la prohibition était supprimée, on peut donc penser que la toxicomanie, au lieu de croître, se stabiliserait dans un premier temps à son niveau actuel, pour décroître ensuite. C'est ce que confirme l'expérience américaine sur la prohibition de l'alcool.
Faut-il pour autant mettre la drogue en vente libre dans les supermarchés ? Nous ne le pensons pas. La solution consisterait à re-médicaliser la drogue, en laissant au médecin toute latitude pour la prescrire. N'étant plus un délinquant, le drogué pourrait retrouver des rapports normaux avec son médecin. Celui-ci pourrait alors gérer un retour progressif de son patient à la normale.
Note sur les solutions essayées dans d'autres pays.
Au cours de la discussion, certains ont exprimé l'idée que la suppression de la prohibition, telle que la présentait le professeur Lemennicier, avait déjà été essayée dans d'autres pays, avec des résultats non concluants. Nous allons voir que tel n'est pas le cas, excepté en Grande Bretagne pendant les années 1920 à 1960, pendant lesquelles la drogue n'était précisément pas considérée comme un problème social majeur.
1. Dépénalisation de la consommation (comme pour la prostitution en France), mais interdiction de la production.
C'est la solution adoptée à Zurich, Amsterdam, et en Espagne. Elle est illusoire. Certes les prisons ne sont plus remplies par les usagers, mais le marché noir existe toujours avec ses méfaits. Les usagers sont en contact avec des criminels, les drogues sont toujours d'une qualité douteuse, et les profits dégagés sont toujours aussi importants. Corruption, criminalité, destruction des communautés naturelles sont toujours là.
La dépénalisation de la consommation crée aussi une zone franche où émigrent les drogués de divers horizons. Le trafic vers ces zones se concentre, et une collusion entre la police et les trafiquants s'instaure, comme pour la prostitution.
2. La vente étatique.
C'est la solution anglaise actuelle, mais elle constitue une dérive regrettable d'une situation antérieure qui fonctionnait plutôt bien.
En 1920, les anglais ont considéré les drogués comme des malades et ont accepté que les médecins puissent délivrer sur ordonnance les quantités de drogue dont leurs clients avaient besoin. Le système a fonctionné jusque dans les années 60, où la demande s'est accrue. Au lieu de laisser le système médical s'adapter à cette croissance, l'État a interdit aux médecins de prescrire les drogues, et l'on a créé des centres de traitement. L'héroïne pouvait toujours être obtenue le plus légalement du monde, mais dans ces centres seulement, et pour l'obtenir, il fallait accepter une cure de désintoxication. C'est un peu comme si l'on demandait à un alcoolique d'aller acheter son absinthe dans un centre de traitement, en échange de sa désintoxication. Les drogués ont préféré se tourner vers le marché noir.
La lutte contre la toxicomanie et le trafic des stupéfiants soulève des débats passionnés. En fait, deux camps aux positions difficilement conciliables s'opposent : les abolitionnistes et les partisans de l'interdiction absolue. La discussion, par ailleurs, dépasse de loin tous les clivages politiques.
A gauche, (débat du Nouvel Observateur d'octobre 1989) on trouve des gens qui veulent dépénaliser la drogue, par souci pragmatique comme A. Coppel. Le but est de mieux la contrôler ou la domestiquer. D'autres comme J.P. Jean ou F. Curtet veulent l'interdire pour signifier que la société n'est pas indifférente à ceux qui veulent fuir leur responsabilité et qui usent de la drogue pour le faire. Georgina Dufoix (interview de Paris Match), chargée de coordonner la lutte anti-drogue, veut s'attaquer aux racines du mal. Pour elle, cela veut dire une vraie politique familiale et associative : entrer dans les quartiers, connaître les familles, celles touchées par le phénomène mais aussi celles qui pourraient l'être !
A droite, on trouve des libéraux classiques comme G. Sorman (Le Figaro du 4 septembre 1989) ou comme H. Lepage (Le Libéral Européen) qui veulent dépénaliser la drogue parce que la prohibition en tant que telle, c'est à dire l'intervention de l'État pour lutter contre la drogue, produit des effets qui sont plus redoutables que le mal lui même.
A ces libéraux s'opposent les néo-conservateurs. Au nom des valeurs morales qu'il faut préserver, ils demanderont l'interdiction absolue de la consommation de drogue.
La réponse apportée par le gouvernement à cette question est sans nuance qu'il s'agisse d'un gouvernement de droite ou de gauche. Le rapport de Madame Catherine Trautman au premier ministre de l'époque Michel Rocard en témoigne, car il a confirmé l'option prise par la France : celle d'un renforcement de la répression.
Il règne donc une grande confusion sur le sujet. Nous serons d'autant plus reconnaissants au professeur Lemennicier de nous avoir apporté des analyses si claires et si précises, bien dans la tradition du Cercle Frédéric Bastiat.
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