Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée du 18 septembre 1993 avec Pascal Salin.
Bulletin du Cercle Frédéric Bastiat n° 13.
Le Cercle Frédéric Bastiat propage une philosophie de liberté, d'initiative, et de responsabilité individuelles, face à l'État, "cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde".
Comment cette philosophie peut-elle s'appliquer à l'immigration, sujet qui nous paraît relever du domaine exclusif de l'État ? Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi : jusqu'au début du siècle, l'immigration était libre aux États-Unis, et le gouvernement fédéral intervenait beaucoup moins dans les affaires privées. On a vu ce que cela a donné : le pays le plus prospère et le plus puissant de la planète, et quoi qu'on en pense de ce côté-ci de l'Atlantique, le plus vigoureux sur le plan des Sciences et des Arts. Mais au fil de ce siècle, l'État fédéral, à l'image des États européens, est devenu de plus en plus interventionniste, créant ainsi là bas les mêmes problèmes que ceux que nous connaissons ici. Et s'il fallait résumer d'une phrase les enseignements de notre 13ème dîner-débat, on pourrait dire que l'État-Providence dans lequel nous vivons a transformé en problème ce qui est fondamentalement une opportunité.
Pour être un peu plus précis, de par ses réglementations et ses bienfaits, l'État attire une catégorie d'immigrés qui prélève plus sur la communauté nationale qu'elle ne lui apporte. On peut l'accepter d'un point de vue chrétien, mais il faut alors bien être conscient que cela ne peut se poursuivre indéfiniment. D'où la nécessité de limitations quantitatives.
Contrairement à ce que l'on croit, le problème n'est pas du côté de l'emploi : avec l'argent que gagnent les travailleurs immigrés, leurs familles et eux consomment des biens et des services, et contribuent ainsi à créer ou maintenir des emplois en nombre à peu près équivalent à ceux qu'ils occupent. Le problème économique est ailleurs. Comme l'expliquait le prix Nobel d'économie Maurice Allais dans le Figaro du 5.12.90, "lorsqu'un travailleur immigré supplémentaire arrive, il faudra finalement, pour réaliser les infrastructures nécessaires (logement, hôpitaux, écoles, infrastructures de toutes sortes, installations industrielles, etc.) une épargne supplémentaire égale à quatre fois le salaire annuel de ce travailleur. Si ce travailleur arrive avec sa femme et trois enfants, l'épargne nécessaire sera égale à vingt fois son salaire annuel, ce qui manifestement représente une charge très difficile à supporter". En fait c'est la communauté déjà établie qui supporte l'essentiel de cette charge par les mécanismes de prélèvements obligatoires et de redistribution. À noter que dans une véritable économie de marché, où l'État interviendrait très peu, les prix de tous les biens et services refléteraient correctement les coûts passés de toutes ces infrastructures, et que le problème économique tel que nous venons de le décrire ne se poserait pas.
Le problème social vient de l'accumulation dans certains endroits, d'immigrés dont les coutumes sont ressenties, à tort ou à raison, comme gênantes par les populations préexistantes. Ce problème est étroitement lié aux conditions "d'attribution" de logements "sociaux" dans notre société administrée, et ne se poserait pas dans un système où le logement serait un bien comme les autres dans un marché entièrement libre.
Il était donc intéressant de se demander comment se présenterait l'immigration dans une Société libre, et c'est ce qu'a fait le Professeur Pascal Salin dans son exposé, tout en convenant qu'une véritable Société libre était pour l'instant une utopie. La longue et riche discussion qui a suivi s'est concentrée, elle, sur les problèmes d'immigration dans la Société telle qu'elle est, et sur les solutions partielles qu'on pourrait lui apporter sans changer pour autant de Société. Mais on n'a pu vraiment apporter de réponses satisfaisantes à ces questions que parce que l'on avait auparavant étudié le modèle idéal d'une Société libre.
Pascal Salin n'est pas un rêveur. Sa très impressionnante carrière d'expert international en Finances Publiques, son impact personnel dans plusieurs universités étrangères du monde occidental comme du tiers monde en font foi. Il faut donc lui être très reconnaissant d'avoir fait l'effort de décrire un modèle idéal, car c'est la seule façon de s'assurer qu'un ensemble de comportements est cohérent. Mais le scientifique sait bien que la cohérence logique d'une théorie n'est pas une preuve suffisante de sa véracité. Ce qui fait la preuve, c'est l'expérience. Or cette expérience a existé, de manière plus ou moins complète, notamment aux États-Unis, en Australie, et en Suisse.
Qu'est-ce donc qu'une société libre ? C'est une société où tout individu a le droit d'agir comme il l'entend, à condition de ne rien obtenir des autres par la coercition. Dans une telle société, un homme peut évidemment se déplacer comme il l'entend, et même l'obligation de détenir un passeport constitue une atteinte qu'il ressent comme insupportable. Un peu comme nous ressentirions l'obligation de montrer un passeport pour entrer dans Saint-Sever lorsque nous venons de Saint-Loubouer. Ne rions pas, c'est ce qui se passait il n'y a pas si longtemps dans les régimes totalitaires. Il est intéressant de noter que l'opinion publique occidentale réprouvait cette limitation à la liberté individuelle. Elle réprouve aussi la limitation qui interdit au citoyen d'un pays de quitter ce pays, l'interdiction d'émigrer. En revanche, elle s'accommode assez bien des limitations imposées à l'immigration. Il y a là une contradiction que ne peut accepter un homme libre. Pour lui, la meilleure politique d'immigration consiste à ne pas en avoir.
Comment alors éviter l'invasion de hordes d'immigrants pauvres dans nos pays comparativement riches ? Il faut d'abord remarquer que les frontières établies autour des nations par les États sont la cause première de cette disparité de revenus. S'il n'y avait jamais eu d'obstacles à la libre circulation des marchandises, des capitaux, et des hommes, entre les nations, les ajustements entre elles se seraient faits de manière continue, et il n'y aurait pas plus de différences économiques ou réglementaires entre le Maroc et la France qu'il n'y en a entre le Morbihan et les Landes. Mais même si une nation était entièrement libre au milieu d'États-Nations qui ne le sont pas, le problème se résoudrait naturellement à l'avantage mutuel de la nation et de l'immigré.
Dans une Société libre, les individus s'associent de diverses façons : associations, entreprises, copropriétés, ... et même nation. (Pascal Salin fait en effet une distinction très utile entre la notion de nation, communauté de valeurs et d'intérêts qui peut se doter d'institutions acceptées par tous ses membres pour des raisons d'efficacité, et la notion d'État, pouvoir central plus souvent imposé que choisi). Les caractéristiques les plus fécondes d'une société libre sont la liberté des échanges et la liberté d'association. La liberté des échanges ne signifie pas qu'on peut m'obliger à acheter un livre que je ne veux pas lire. Elle consiste à dire qu'on est libre de me le vendre - ou de refuser de me le vendre (comme vient de le faire Gisèle Inchauspé-Latapy à Henri Tilhet pour sa ganaderia), et que je suis libre de l'acheter - ou de ne pas l'acheter.
De la même façon, un immigrant doit être libre d'offrir ses services de travail, s'il le souhaite, partout dans le monde : et les autres doivent être libres de les accepter ou de les refuser, quelles qu'en soient les raisons. La liberté de migration ne signifie donc pas qu'un "étranger" a le droit d'aller là où il veut, mais qu'il peut aller librement là où on veut bien le recevoir. Ce qui n'a pas de sens, au fond, c'est le critère de nationalité : il constitue une discrimination d'origine publique, de même que le protectionnisme donne des droits différents pour les produits nationaux et les produits en provenance de certains pays. On peut contester cette discrimination légale. Le refus de vente ou le refus d'acheter, le refus d'émigrer ou le refus d'accepter un migrant, relèvent de la perception du monde par chacun, de sa morale, de ses intérêts économiques. On ne peut pas imposer aux autres une morale de résultats. La morale, c'est précisément de respecter les droits de chacun.
Dans un système de propriété privée, les droits de chacun sont conditionnels : on entre dans la propriété d'autrui, dans une copropriété, dans une association, dans une école privée, à condition d'en respecter les règles et d'en payer le prix éventuellement demandé. Le droit de propriété se définit comme la liberté d'exclure autrui de l'usage du bien que l'on possède, quelles que soient les motivations de l'exclusion. Si le propriétaire d'une maison refuse de la louer à quelqu'un qu'il considère comme un "étranger" (parce qu'il vient d'un autre pays, qu'il a une couleur de peau différente, d'autres mœurs, ou simplement une autre moralité - par exemple une grande négligence dans le paiement des loyers), si le propriétaire d'une entreprise refuse d'embaucher quelqu'un qui ne lui plaît pas - par exemple parce qu'il a montré qu'il était un fainéant, cela peut nous choquer, mais nous devons reconnaître qu'ils en ont le droit. Dans une société vraiment libre, d'autres propriétaires les accepteront pour les raisons les plus variées, dans certains cas parce qu'ils les paieront moins cher que les autres.
Ayons l'honnêteté de l'admettre, nous passons notre vie quotidienne à définir des exclusions, car personne ne possède de droits illimités sur nos biens, notre personnalité et notre temps. Il faut donc accepter le droit d'un individu à refuser certains autres individus dans sa maison, son entreprise, sa commune, quelles qu'en soient les raisons, même si le refus tient à ce que ces individus sont perçus comme étrangers. C'est un fait : les êtres humains sont tous différents, et chacun a ses préférences en fonction de critères impénétrables. C'est bien pourquoi nous avons des amis : avoir un ami, c'est avoir quelque chose en commun avec autrui, mais c'est aussi exclure les autres de nos relations d'amitié. Dans cette logique, Pascal Salin, qui a lui-même le racisme ordinaire en horreur, trouve dangereux qu'il existe un délit de racisme, car c'est une façon pour l'État de vouloir pénétrer à l'intérieur du cerveau des gens ; en revanche il trouverait parfaitement normal que les étrangers établis dans une société libre aient le droit de vote, et même dans la Société actuelle, il s'indigne qu'il faille une autorisation de l'État pour construire une mosquée.
Nous passons notre temps à discriminer, pour des motifs que les autres peuvent considérer comme bons ou mauvais, selon leur perception et leur morale. Or le problème de l'immigration vient tout simplement du fait que l'État enlève arbitrairement aux individus le droit à la discrimination à l'égard de ce qu'il définit lui-même comme des "étrangers" (à partir du critère de nationalité), mais qu'il s'attribue ce droit de discrimination sous le nom de politique d'immigration. Établir des quotas d'immigration, des interdictions d'entrée sur le territoire national, n'est-ce pas définir des exclusions, n'est-ce pas du racisme public ? De quel droit l'État se permet-il de décider de ce qui concerne mes relations privées ? Si je souhaite par exemple recevoir chez moi tel intellectuel africain dont je me sens proche, et si je ne désire avoir aucun contact avec tel Français qui défend des thèses inadmissibles pour moi, pourquoi l'État serait-il chargé d'exclure le premier et de tolérer le second ?
Dans le contexte actuel où le niveau d'immigration est défini globalement pour l'ensemble de la nation par le pouvoir politique, et où, par ailleurs la "politique sociale" aboutit à subventionner l'immigration des moins productifs, certains, qui se disent favorables à l'immigration et proclament leur générosité par des discours contre le racisme, ne sont pas touchés par le phénomène ; d'autres lui sont opposés, parce qu'ils voient leur environnement culturel, religieux, ou de simple voisinage, se modifier profondément. N'ayant pas le moyen de décider eux-mêmes, ils en appellent à l'État pour résoudre leurs problèmes personnels, qui deviennent ainsi des problèmes nationaux.
Mais aucun compromis global ne pourra être trouvé entre les tenants de la "préférence nationale", et les partisans de la lutte contre le racisme. La définition d'une politique nationale d'immigration ne peut pas répondre aux vœux extrêmement subtils et diversifiés qu'exprimerait spontanément la population si elle était libre de le faire. Ainsi, il y a dans nos pays une distorsion de la structure de l'immigration par rapport à celle qui prendrait place dans une hypothèse de liberté individuelle. L'immigration "de mauvaise qualité", celle qui donne lieu aux problèmes d'adaptation, et qui coûte cher à la collectivité préexistante, est encouragée, parce que les immigrants peu formés sont ceux qui ont le plus intérêt à immigrer : ils bénéficient "d'avantages sociaux" et de ressources d'infrastructure, dont le financement résulte en partie de prélèvements obligatoires sur les autres. Il est clair qu'ils n'immigreraient pas s'ils devaient payer ces avantages et ces ressources à leur coût réel. Or en France on a plutôt tendance à taxer ceux qui produisent les richesses et à subventionner ceux qui les consomment.
Comme ce phénomène trouve forcément ses limites, l'État est obligé de prendre des mesures restrictives sous la pression d'une partie de l'opinion. Mais ces mesures ne peuvent être que générales. Elles aboutissent à refuser ou limiter l'entrée de tous les immigrants, quels que soient leur talent, leur valeur humaine, ou plus généralement leur potentiel de contribution à leur nouvelle collectivité. Ainsi une Madame Curie ou un Picasso seront-ils empêchés d'entrer au nom de quotas, alors que leur entrée n'aurait rencontré l'hostilité de personne !
Émigrer n'est pas facile pour celui qui doit ainsi quitter sa famille, son village, sa culture et ses habitudes. Il le fait parce que la différence de niveau de vie entre son pays d'origine et son pays d'accueil est importante, le plus souvent pour des raisons artificielles : sans doute que l'État étouffe toute initiative dans son pays d'origine, alors qu'il est protégé des aléas dans son pays d'accueil sans que cela ne lui coûte beaucoup.
Nous ne sommes évidemment pas à la veille d'un bouleversement politique qui referait de notre société une société libre, dans laquelle la régulation de l'immigration serait la conséquence de décisions individuelles. À défaut, il faut chercher des solutions qui obligeraient les immigrés à assumer la totalité des devoirs et des coûts que leur présence entraîne. Et pour commencer, l'obligation de constituer des systèmes spécifiques d'assurance maladie et de retraites, et de pourvoir au coût de l'éducation de leurs enfants, avec la liberté corrélative d'organiser eux-mêmes leur école. On peut être certain que ces écoles seraient beaucoup plus efficaces pour préparer l'intégration des enfants dans leur nouvel environnement que les écoles traditionnelles. Ces mesures auraient au moins l'avantage de supprimer une partie de l'hostilité que ressent l'opinion publique à l'égard des immigrés.
Parallèlement, il faudrait cesser de fournir quelque assistance que ce soit à tous les pays qui ne respectent pas les droits de l'homme. Cette assistance ne sert qu'à maintenir en place des régimes autoritaires corrompus qui sont la cause directe du désir d'émigrer que ressentent les plus utiles de leurs citoyens.
Mais ne nous faisons aucune illusion sur la capacité du système politique en place pour mettre en œuvre l'une ou l'autre de ces mesures, si éloignées soient-elles du passage pur et simple à une Société libre.
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