Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

La passion de Frédéric Bastiat



Compte rendu de la soirée du 28 septembre 1996 avec Jean-Claude Paul-Dejean.

Lumières Landaises n° 24.

Monsieur Paul-Dejean est un historien. Il s'est dit non qualifié pour nous parler de l'héritage philosophique et économique de Bastiat - en réalité il l'est - et c'est en historien qu'il a voulu nous parler de l'homme. Il est clair qu'à force de faire des recherches sur Bastiat, il s'est profondément attaché au personnage, mais celà n'a pas altéré son objectivité d'historien. Un détail le confirme : lorsque nous nous sommes séparés, vers minuit, personne d'aurait pu dire si Jean-Claude Paul-Dejean était lui-même un libéral ou pas.

Car son héros, tout le monde le sait, était profondément libéral, c'est-à-dire attaché aux libertés individuelles dans tous les domaines. Sa passion pour la liberté l'a animé toute sa vie. Hélas, elle a contribué à abréger cette vie, car lorsqu'il a commencé à ressentir les premiers effets de sa tuberculose, loin de prendre le repos qui l'aurait peut-être sauvé, il a accéléré ses activités jusqu'à l'épuisement, de peur de ne pouvoir accomplir à temps la tâche qu'il s'était fixée.

La passion de la liberté chez Bastiat était à la fois le résultat d'un héritage, le résultat d'une construction théorique, et le résultat d'une pratique politique et humaine. Elle était profondément inscrite dans la réalité de son époque et de son environnement.

L'héritage

Bastiat est né à Bayonne le 30 juin 1801. Napoléon perçait sous Bonaparte. Il meurt en 1850, un an avant le coup d'état par lequel le neveu essaye de chausser les bottes de l'oncle. Il a 15 ans au moment de Waterloo. Il a vécu entre deux régimes autoritaires, à un moment où l'esprit de la Révolution se dilue. Il fait partie d'une génération pour laquelle le combat pour la liberté n'a pas été un vain mot. De cette jeunesse, Musset dira, dans "Les confessions d'un enfant du siècle", qu'elle ne savait pas si elle marchait sur des décombres ou sur des semences.

L'année de la naissance de Bastiat paraissait l'ouvrage fondamental d'Adam Smith sur la richesse des nations. Quatre ans plus tôt paraissait l'ouvrage de Malthus sur la population. Deux ans plus tard, Jean-Baptiste Say publiait son monumental traité d'Economie politique. En 1817, c'est au tour de Ricardo de publier ses "Principes d'Economie politique". Lorsque Bastiat arrive à l'âge d'homme, l'économie politique repose déjà sur tout un corpus théorique de tendance libérale, que Bastiat a lu, assimilé, et même critiqué.

Un autre libéralisme, le libéralisme politique, va trouver ses lettres de noblesse en 1817, lorsque Benjamin Constant republie deux textes qui dataient de 1814 et 1815 sous la forme d'un livre intitulé : "De la liberté chez les Modernes". Ce sera un livre-culte.

Cette génération aura donc eu à sa disposition des analyses théoriques de grande qualité, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique, et toutes convergeaient vers la notion de liberté.

La liberté n'est pas un concept inscrit dans les gênes, ce n'est pas une notion qui vient toute seule à l'esprit. C'est le résultat de l'expérience, de l'éducation, et de la réflexion.

L'expérience

Frédéric a vécu sa jeunesse sous l'empire. Comment l'a-t-il perçu ? Pour lui, l'empire ce n'est ni les expéditions militaires, ni les succès, ni les défilés. Pour les bayonnais, l'empire, c'est d'abord le blocus continental, qui fut mortel pour le commerce bayonnais. Le port de Bayonne avait bénéficié de la "franchise". En 1787 il était devenu Port-Franc. Il pouvait commercialiser librement, notamment avec les nouveaux États-Unis d'Amérique. Avec le blocus continental, tout commerce est interrompu, et le port de Bayonne entre dans une longue décadence. Le commerce des vins de Chalosse, vendus à l'étanger, va s'en trouver affecté. Bastiat ne peut manquer d'établir une relation de cause à effet entre le protectionnisme imposé par le blocus continental, et le marasme que connaissent le port de Bayonne et plus particulièrement la viticulture de sa chère Chalosse.

D'autre part, Bayonne est une ville de garnison d'où l'on part pour la guerre d'Espagne. Bayonne n'a pas vu Iena ou Austerlitz, mais la guerre la plus douloureuse de toutes celles qu'a menées Napoléon. Il en revient des soldats battus par tout un peuple... lorsqu'ils reviennent. En 1813, le Sud-Ouest est la première région de France envahie par des troupes étrangères. La famille de Frédéric, qui commerçait avec l'Espagne et le Portugal, sera quasiment ruinée par ces conflits. Donc pour Bastiat, l'empire c'est la négation de la liberté : de la liberté des échanges, et de la liberté des peuples ; la liberté c'est la prospérité, et les atteintes à la liberté causées par les États ne mènent qu'à la ruine.

L'éducation

À la mort de ses parents, Frédéric vient vivre dans la famille de ses grands parents, à Mugron. Élevé par sa tante, il sera d'abord envoyé au collège de Saint-Sever. L'enseignement y était assez quelconque. Aussi, en 1814, la famille va-t-elle envoyer Frédéric dans une des écoles les plus prestigieuses de France, l'école de Sorèze, dans le Tarn. Elle était tenue par des prêtres d'une grande ouverture, dispersés par la Révolution. Mais elle fut reprise par deux frêres, les frêres Ferlus, qui en conservèrent l'esprit de tolérance et de respect des autres. Cette école a survécu jusqu'à ces dernières années. Elle est fermée aujourd'hui.

L'École accueille des catholiques et des protestants. Chose rare à l'époque, l'école abrite un aumonier catholique et un aumonier protestant. L'enseignement se fait en Français et non plus en Latin. Les langues vivantes occupent plus de place que les langues mortes, et les élèves doivent apprendre l'Anglais, l'Allemand, l'Italien et l'Espagnol ! Les matières scientifiques occupent une place prépondérente : au bout de quatre ans de mathématiques, on aborde le calcul intégral. Mais on fait aussi de la comptabilité, moyen concret d'aborder le raisonnement économique. En philosophie, on habitue les élèves au débat d'idées, en favorisant à la fois le respect d'autrui et l'agilité intellectuelle. Le sport occupe une grande place. On apprend l'équitation et la natation.

Il est remarquable qu'une fois dispersés dans la vie, les sorréziens malgré des affinités politiques les plus disparates, n'en continuaient pas moins à se respecter mutuellement lors des rencontres entre anciens élèves.

Bastiat fera des études secondaires brillantes à Sorèze, mais appelé à aider son oncle dans son affaire de Bayonne, il en partira à 18 ans, sans avoir passé le baccalauréat.

Pendant les quelques années qu'il va passer à Bayonne, il adhère à une loge maçonnique dont il franchit rapidement les échelons. À cette époque, un grand spiritualisme régnait dans les loges. On y promouvait la vertu, la tolérance, et pour tout dire, un grand libéralisme.

La réflexion

À Bayonne,

Frédéric mène une vie relativement austère pour un garçon de son âge. Il lit énormément. De retour dans les Landes, il lira encore plus. Il lit des ouvrages d'économie et de philosophie politique. Trois auteurs oubliés aujourd'hui le marquent particulilèrement : le philosophe Pierre Larromiguière, l'économiste Charles Dunoyer, et le juriste Charles Comte. Les trois sont des apôtres de la liberté et de la responsabilité individuelles : l'homme a la liberté de ses choix, et il en assume les conséquences.

Mais Bastiat ne se contente pas de lire. Il médite, et il se livre à d'interminables discussions avec son ami Félix Coudroy, un juriste et avocat, au cours de promenades dans la campagne chalossaise. Coudroy n'est pas un libéral, et ces confrontations d'idées vont permettre à Bastiat d'affiner ses thèses, au point que Coudroy finira par s'aligner sur les positions de Bastiat.

La construction théorique

Vers l'âge de 28 ans, ce jeune homme précoce qu'est Frédéric Bastiat commence à élaborer sa théorie de la liberté, qui est pour lui la théorie même des rapports de l'homme à la société. Il perçoit déjà la continuité qui existe entre le libéralisme économique et le libéralisme politique.

Toute théorie des rapports entre l'homme et la société postule l'existence d'un pacte social. La difficulté avec le pacte social, c'est de trouver le bon équilibre entre l'individu et la société. La plupart des auteurs font pencher la balance tantôt du côté de l'individu, tantôt du côté de la société, et s'empêtrent dans des contradictions. Bastiat cherche à surmonter ces contradictions, et il y parvient par l'idée suivante : l'homme est à lui seul un résumé de la société. Il est à la fois producteur et consommateur. Il peut être entrepreneur et savant. Il peut être capitaliste et salarié. Donc ce qui est bon pour l'individu est bon pour la société. Toute rupture épistémologique entre l'individu et la société ne peut que conduire à l'impasse.

L'homme a des besoins et des facultés, et il va utiliser ses facultés pour répondre à ses besoins. Il est libre de ses choix, mais il est perfectible. Il peut comparer, juger, décider, et ensuite analyser les conséquences de ses actes. Il ne peut s'améliorer que s'il est obligé d'assumer lui-même les conséquences de ses actes. C'est la responsabilité, indissociable de la liberté.

La propriété est consubstantielle à la liberté. Elle est l'appropriation des fruits de son travail. Priver l'homme des fruits de son travail revient à le priver de ses facultés, donc de l'empêcher de satisfaire ses besoins par l'usage de ses facultés. Rejoignant Locke, Bastiat montre qu'il ne peut y avoir de liberté sans propriété et vice-versa.

Enfin, la liberté implique l'égalité des droits. Là encore, c'est une question d'epistémologie, de logique interne des raisonnements que l'on peut faire sur la société. C'est une application directe du principe de non contradiction : la liberté de chacun n'a de sens que dans la mesure où elle ne limite pas la liberté des autres par la spoliation, directe ou indirecte (c'est-à-dire opérée par le biais de la Loi). On trouve une superbe illustration de ce concept dans le dernier - et peut-être le plus beau - discours de Bastiat à l'Assemblée, celui de novembre 1849 sur les coalitions ouvrières.

Mais la liberté n'entraîne-t-elle pas l'inégalité des conditions matérielles ? Tel était en effet le sentiment dominant, même chez les libéraux. Pour ces derniers, une société de liberté ne supprime pas les inégalités materielles, mais par rapport à une société d'économie dirigée, elle améliore le sort de tout le monde, y compris des plus pauvres. Bastiat va plus loin. Il montre que la liberté va permettre l'accumulation des capitaux. Elle va permettre à ces capitaux de s'orienter vers les investissements les plus rentables, donc les plus utiles. La disponibilité des capitaux va donc s'accroître, et les taux d'intérêt baisser. Mais l'accroissement d'activité va entraîner des besoins accrus de main d'œuvre, et par conséquent une augmentation des salaires. Il va donc en résulter un accroissement général des niveaux de vie, et sinon une égalisation absolue, du moins un mouvement général d'ascension sociale qui tend à la constitution d'une classe moyenne de plus en plus aisée et de plus en plus importante. Il faut reconnaître que c'est effectivement ce qui s'est passé partout où a régné effectivement la liberté économique.

Les combats pour la Liberté

Bastiat n'a pas limité à la France son souci de liberté. Il était intensément opposé aux guerres, et il a pris très courageusement parti contre les expéditions coloniales, en particulier la conquête de l'Algérie. Bien que très anglophile, et cultivant de nombreuses amitiés en Angleterre, il professait que les Anglais s'en trouveraient mieux s'ils libéraient leurs colonies. Hostile à l'esclavage, il prédisait que celui-ci finirait par engendrer une guerre civile en Amérique. Une autre de ses fulgurantes anticipations !

Sur ces sujets, Bastiat ne s'est pas contenté de théoriser. Il s'est battu jusqu'à épuisement sur le terrain. Il a fondé, puis animé l'Association Française du libre-échange. Il voyait dans le libre-échange le moyen de faire baisser les prix, donc d'augmenter le niveau de vie des classes les plus pauvres, et de resserer les liens entre les nations. Mais il s'est évidemment heurté à des intérêts puissants.

Catholique réfléchi, il était partisan de la liberté religieuse, et professait que l'État ne devait pas interférer avec les religions. Encore une idée en avance sur son temps ! On vivait alors, ne l'oublions pas, sous un régime concordataire.

En politique, il voyait en la démocratie "le progrès par la liberté". À l'époque, certains disaient "le progrès par l'association", à quoi Bastiat répondait "oui, à condition que l'association soit libre". Fidèle au courant libéral qui avait conçu la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, Bastiat considérait que la liberté politique, c'était la limitation des pouvoirs de l'État. C'est un précurseur de l'école libérale contemporaine, pour qui le bon État est celui qui limite son activité aux fonctions dites régaliennes, c'est-à-dire la Justice, la Police, et la Défense. Il n'était cependant pas opposé à ce que l'État se livre à des travaux d'infrastructure d'intérêt général.

En revanche, il était hostile à l'intervention de l'État dans l'enseignement. Il faut voir qu'à l'époque napoléonienne, l'Université était un corps entièrement contrôlé par l'État. Il reprochait à l'enseignement d'État d'encenser des régimes, ceux des Latins et des Grecs, qui vivaient des guerres, de l'esclavage, et de rapines. "Bel exemple pour la jeunesse !"

Bien entendu, il était favorable à une plus grande dévolution des pouvoirs de l'administration centrale aux administrations locales - en un mot, de la décentralisation.

Ainsi pour Bastiat, la liberté était l'essence même de l'homme. Contrairement à la plupart des philosophes, qui finissent par s'empétrer dans des contradictions, il aura eu une démarche complétement cohérente dont on cherche encore les failles aujourd'hui. Une démarche englobant l'Économie, la Politique, la Morale, la Sociologie, la Religion, l'Enseignement. "Je n'ai eu qu'une passion, a-t-il dit un jour, c'est celle de la Liberté".






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