Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Décisions publiques et comportement des hommes politiques



Compte rendu de la soirée du 10 décembre 1996 avec Jacques Garello.

Lumières Landaises n° 25.

Alors qu'ils avaient été sélectionnés sur leur seule compétence vis à vis du sujet traité, les intellectuels de haute volée qui ont animé jusqu'ici les 25 dîners-débats de notre cercle nous ont presque tous surpris par leur connaissance de, et leur admiration pour, Frédéric Bastiat. Le professeur Jacques Garello devait nous épater encore plus que ses prédécesseurs en commençant ainsi son exposé : « En 1980 Ronald Reagan est élu président des États-Unis, après avoir été gouverneur de la Californie pendant 12 ans. En 1985, un professeur du Virginia Polytechnical Institute, James Buchanan, reçoit le prix Nobel d'Économie pour ses travaux sur les "choix publics". Ces deux événements ont un point commun : Frédéric Bastiat. »

En effet, c'est un peu grâce à Frédéric Bastiat que Ronald Reagan est devenu président des États-Unis ! Dans les années cinquante, Reagan, alors acteur de films de série B, est choisi par la General Electric pour donner des cours d'économie à ses cadres. Cette société savait ce qu'elle voulait apprendre à ses cadres : elle voulait les former à la compréhension de l'économie de marché, et s'appuyer pour cela sur des textes popularisés par la Fondation pour l'Éducation en Économie, au premier rang desquels, à cause de leurs vertus pédagogiques, les écrits de Bastiat. Voila pourquoi, au lieu de prendre un expert en Économie, la General Electric préféra prendre un expert en communication avec le public.

En préparant ses cours, Reagan se forma lui-même. Son succès fut tel, qu'il déboucha sur le grand public, et en 1964, tandis que Barry Goldwater se présentait à la présidence des États-Unis contre Johnson, Reagan fit à la convention républicaine un discours sur les idées qu'il avait eu l'occasion de présenter à la General Electric. À la suite de ce discours, il reçut un courrier très abondant, et devint du jour au lendemain un orateur public d'envergure nationale. Les partisans de l'économie de marché le poussèrent à se présenter au poste de Gouverneur de la Californie. Il le fit en 1964, et battit le gouverneur Brown, le démocrate qui avait battu Nixon en 1962. Cette victoire montre la force persuasive des idées économiques clairement présentées. Devenu président des États-Unis en 1980, Reagan n'a jamais caché qu'il avait eu deux maîtres : Hayek, et Bastiat, et ses discours montraient bien qu'il avait été encore plus influencé par le second, le plus clair des économistes ayant jamais existé.

James Buchanan, pour sa part, est un économiste diplômé de l'Université de Chicago. Avec son ami Gordon Tullock, il a écrit un livre intitulé "The calculus of consent", "L'analyse du consentement". Ce livre analyse, avec l'aide de la logique et même des mathématiques, la façon dont les gens se comportent face aux phénomènes politiques, notamment la façon dont se comportent les politiciens, les électeurs, les groupes de pression, les administrations. À l'époque c'est quelque chose de tout à fait nouveau. (Cela l'est moins aujourd'hui, où la Science Économique est devenue la science des actions humaines rationnelles). Et pourtant, les concepts-clés que cette théorie a le mérite de préciser, voire de formaliser, se trouvaient déjà de manière éparse dans l'œuvre de Frédéric Bastiat, comme Buchanan l'a lui-même signalé, et comme Jacques Garello nous l'a brillamment démontré au cours de son exposé.

Ces concepts-clés sont au nombre de dix.

  1. On n'a que trop tendance à considérer l'État comme une entité abstraite, au service de laquelle des hommes au dessus du commun peuvent faire des choses interdites aux autres au nom de "la raison d'État". Eh bien non ! Derrière le paravent des institutions, il y a des hommes comme les autres.
  2. Ces hommes se comportent en fonction de leurs intérêts personnels (il ne s'agit pas seulement de leurs intérêts économiques, mais de l'ensemble des choses qui les motivent). Ce qui les intéresse n'est pas "la grandeur de la nation", ou la "solidarité nationale", ou "l'intérêt général", mots vides de sens concret dont leurs discours sont pleins. Cela, c'est la façade. Comme les autres hommes, qu'ils soient chefs d'entreprises, chefs de famille, ou salariés, ils cherchent essentiellement à améliorer leur propre sort. Quant à l'électeur, il n'entre pas dans l'urne miraculeusement investi d'une mission altruiste et transcendante, il vote pour quelqu'un, qui, pense-t-il, défendra ses intérêts, ou plus simplement pour quelqu'un qui lui plaît. Il ne fait jamais qu'exprimer des préférences personnelles.
  3. Aujourd'hui, dans la plupart des pays démocratiques, la politique s'organise autour des élections, ce qui donne lieu à la "démocratie représentative". Ce ne sont plus les citoyens qui votent leurs impôts, mais leurs représentants. Nous avons abdiqué notre pouvoir démocratique en faveur de nos élus. En échange de nos voix, ceux-ci nous proposent des "services publics" : des interventions, des subventions, des législations, un manteau d'Arlequin de mesures plus merveilleuses les une que les autres : un petit morceau pour celui-ci, un petit morceau pour celui-là, un petit morceau pour les retraités, pour les paysans, les handicapés, les malades, sans oublier les gens du bâtiment, les provinciaux, et ainsi de suite. Il s'agit d'une espèce de marché, le "marché politique", où les candidats sont l'analogue des entrepreneurs, et les électeurs l'analogue des consommateurs. Sur ce marché, on échange des promesses contre des voix. Le problème n'est plus la recherche de la meilleure forme de société, le problème est d'aller à la rencontre de ce qu'attendent les gens. Les programmes se préparent au moyen d'une "check-list" qui s'efforce de n'oublier aucune catégorie. La démocratie devient de la démagogie.
  4. Les intérêts individuels des électeurs sont mieux exprimés par des coalitions d'individus que par les individus eux-mêmes. Si vous êtes tout seul à vouloir discuter avec votre candidat, vous aurez peu de chance de faire prévaloir votre point de vue. Si vous êtes plusieurs, si vous vous coalisez, vous serez beaucoup plus efficaces. Il y a une bonne raison à cela : les candidats n'ont pas assez de temps pour écouter toutes les doléances de M. X ou de Mme Y. Il est beaucoup plus efficace pour eux d'écouter quelqu'un qui va parler au nom d'un groupe. D'où l'efficacité des syndicats. Dans le monde entier, les syndicats ont perdu beaucoup de leur influence sur les travailleurs. En France, la proportion de travailleurs syndiqués ne dépasse pas 10% en moyenne. Elle est supérieure dans la fonction publique, inférieure dans le privé. Les syndicats ont donc perdu toute légitimité démocratique, et leurs appareils ne vivent plus guère que grâce aux largesses de l'État. S'ils gardent une telle importance politique, c'est parce qu'ils ont un statut privilégié qui leur permet de laisser croire qu'ils parlent au nom des autres. Pour les hommes politiques, ce sont donc des interlocuteurs normaux. En résumé, l'individu isolé n'a pas sa place sur le marché politique. Seul trouve sa place l'individu agrégé à un groupe, l'individu encadré.
  5. Parmi les groupes que nous venons d'évoquer, les coalitions dépensières sont plus efficaces que les coalitions économes. Ceux qui voudraient augmenter le volume des dépenses publiques sont mieux organisés que ceux qui voudraient les diminuer. La raison est simple : ceux qui ont intérêt à ce qu'une dépense nouvelle soit faite, vont profiter de cette dépense de manière tangible : l'avenir de leur situation personnelle, de leur entreprise, ou de leur métier peut en dépendre. Pour chacun d'eux, l'enjeu peut facilement atteindre plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de francs. Pour le contribuable qui aura à la financer, cette dépense nouvelle, divisée par un très grand nombre de contribuables, ne représentera jamais pour chacun que quelques francs supplémentaire. On descendra dans la rue pour quelques dizaines de milliers de francs. On ne descendra pas dans la rue pour quelques francs. Sans compter que ceux qui revendiquent la dépense nouvelle se connaissent. Ils peuvent plus facilement se coordonner que les malheureux contribuables anonymes. Enfin, on sait comment se répartissent géographiquement ceux qui revendiquent, et on sait comment ils votent. Ils sont donc toujours plus intéressants électoralement que la masse amorphe des contribuables, qui, de toutes façons ne verront leurs impôts augmenter qu'après les élections.

    Notons qu'il ne s'agit pas là d'un phénomène de lutte de classes. Nous sommes tous à la fois revendicatifs et contribuables, et ceux dont l'éthique les retient dans un premier temps de manger au râtelier, finissent par le faire à leur tour. "Après tout je paie des impôts, pourquoi n'en aurais-je pas moi aussi quelque retour ?". Et l'homme politique ne manque pas de tirer gloire de ses "efforts", alors qu'il ne fait que redistribuer l'argent pris aux autres.

    Avec cette analyse, les économistes de l'école du "Public choice" ont mis le doigt sur la seule véritable explication de l'accroissement indéfini des dépenses de l'État et de la redistribution. Cette explication est beaucoup plus originale qu'on ne le croit, car si le phénomène était connu, bien d'autres explications, contredites tôt ou tard par de nouveaux faits, avaient été avancées jusque là.

  6. Les élus se livrent à un jeu de négociations qui leur permet de faire avancer leurs propositions de dépenses même s'ils sont minoritaires. Si un élu n'approuve pas un projet de loi qui ne lèse pas son électorat, il le votera quand même, de façon qu'on lui rende la pareille pour un projet qu'il poussera. Les américains appellent cela le "logrolling", par analogie avec les billots de bois que l'on fait rouler les uns sur les autres. "Si tu votes pour mes paysans, je voterai pour tes industriels". Ce phénomène est encore plus répandu aux États-Unis, où il n'est pas rare de voir des représentants démocrates voter avec les républicains pour un sujet donné. Lorsqu'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que les uns et les autres veulent satisfaire un groupe de pression bien implanté dans leur État respectif.
  7. Le comportement des hommes politiques est amplifié par la bureaucratie. Le bureaucrate est avant tout motivé par son importance, son pouvoir, son budget, le nombre de ses subordonnés, la dimension de son bureau. Il a intérêt à ce que l'homme politique en fasse de plus en plus. Chaque nouvelle loi va entraîner des décrets d'application, donc plus de travail pour ses services, mais aussi plus d'importance et plus de moyens.
  8. Les chances d'inverser le sens du marché politique sont minces, à cause du désintérêt des électeurs pour le système politique, phénomène décrit par les économistes du "public choice" sous le nom d' "ignorance rationnelle". L'ignorance tient au fait qu'il est extrèmement difficile de se faire une opinion sur un sujet de société. Les media de grande diffusion véhiculent des événements, ou des opinions superficielles de gens connus. Ils ne véhiculent pas des données, des analyses, des explications. Il faut donc investir beaucoup de son temps, beaucoup d'imagination et d'énergie, pour arriver à se faire une opinion claire sur un sujet donné, ou sur les capacités, voire la sincérité de tel ou tel. On ferait à la rigueur cet effort si l'on pensait que son vote pouvait avoir quelque influence. Mais ce n'est pas le cas. Pas seulement parce que le vote isolé n'est pas efficace, on l'a vu, en l'absence d'une coalition. Mais à quoi bon se donner le mal de convaincre les autres, lorsqu'on sait que de toutes façons, qu'on élise un homme de gauche ou un homme de droite, cela ne changera rien. À la limite, ne vont voter que les gens qui pensent que c'est un devoir, ou ceux qui ont un avantage spécifique à le faire. Ceux qui ont déjà leur fromage, ceux qui pensent que leur vote ne servira à rien, préfèrent "aller à la pêche". Ce faisant, ils n'exercent pas le droit de regard qu'ils ont sur le comportement des hommes politiques, et leur attitude fait le jeu de ces derniers.
  9. Le résultat de l'élection dépend de "l'électeur médian" : si l'on classe les électeurs par la pensée sur une file, en mettant en tête les plus à gauche, et en queue les plus à droite, l'électeur médian est celui qui se trouve au milieu. Autour de lui, dans un système bipartite, il y a une frange de gens dont on ne sait pas de quel côté ils vont voter. Pour gagner, un candidat doit faire un effort particulier vis à vis de ce type d'électeur. Un candidat qui affirme une doctrine, qui affiche un discours radical n'a aucune chance d'être élu. Pour être élu, il faut un discours qui plaise sans rien affirmer. Un discours acceptable par les gens d'en face sans déplaire à ceux de son bord. Giscard disait "La France aspire à être gouvernée au centre". Il serait plus exact de dire "la France est condamnée à être gouvernée au centre", car c'est toujours en face que l'on va chercher les électeurs qui manquent.
  10. Le Jeu de la démocratie représentative conduit à favoriser les profiteurs au détriment de ceux qui produisent les richesses. À favoriser ceux qui cherchent à améliorer leur sort par prélèvement sur les revenus ou les économies des autres. Lorsqu'un groupe de pression obtient un avantage en spoliant d'autres personnes, il n'est pas obligé d'aller chercher lui-même l'argent auprès de ces personnes. Il lui suffit de s'adresser à l'État. L'État moderne est ainsi devenu une immense machine à transfuser de l'argent de l'un à l'autre, et bien entendu il vaut toujours mieux être du côté du transfusé que du transfuseur. Ce qui fait le jeu des politiciens.
  11. Cette vue si originale et si iconoclaste de la vie politique a laissé pantois les auditeurs de notre cercle, et plusieurs ont posé des questions destinées à tester la théorie.

    Jacques Garello avait pourtant rappelé dans sa conclusion que la théorie n'était pas entièrement originale. Il a retrouvé chacun de ces dix points à un endroit ou à un autre de l'œuvre de Bastiat, et il nous en lu quelques passages pour nous en convaincre. Bastiat est d'ailleurs reconnu comme un précurseur de la théorie par ses auteurs américains. Si la paternité ne lui en est pas attribuée, c'est qu'il n'a pas rassemblé en un exposé unique l'ensemble de ses trouvailles sur le sujet, qui sont dispersées dans son œuvre. «Je me suis beaucoup amusé en recherchant ces citations, a conclu Jacques Garello, car c'est toujours une joie immense que de relire Bastiat»

    Note: pour une reprise de telles citations, voir le discours subséquent de Jacques de Guenin "Bastiat's Influence on Libertarianism"






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