Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée du 20 juin 1998 avec François Guillaumat.
Lumières Landaises n° 29.
Cet exposé est né de l'agacement que l'on peut éprouver à entendre des gens se disant chrétiens vitupérer le libéralisme quand on a acquis la conviction qu'un chrétien ne peut pas attaquer le libéralisme sans saper les fondements philosophiques du christianisme, et réciproquement.
S'il est un premier point que le libéralisme et le christianisme ont évidemment en commun, c'est une partie du décalogue. Parce que, correctement entendu, le libéralisme n'est que la mise en œuvre de quatre de ses commandements : tu ne voleras pas, tu ne désireras pas injustement le bien d'autrui, tu ne mentiras pas, tu n'assassineras pas. Évidement, tout le monde peut prétendre respecter ces règles. Mais le libéralisme se distingue en ce qu'il ne s'en remet pas à un législateur pour définir le voleur et l'assassin, mais le fait en termes objectifs. Par exemple, le voleur n'est pas celui qui ne passe pas par les procédures étatiques reconnues pour s'emparer du bien d'autrui, mais celui qui s'empare du bien d'autrui sans son consentement.
Un deuxième point que le libéralisme et le christianisme ont évidemment en commun, c'est que leurs adversaires ont d'abord choisi de les falsifier, en choisissant de faire de certains personnages les "représentants" de ces philosophies, pour leur attribuer des dires ou des actes qui n'ont rien à voir avec elles, quand ils ne leur sont pas directement contraires.
Commençons par définir les termes.
I Définitions
A Le libéralisme est une norme politique et non une doctrine économique
1 Le libéralisme passe pour une doctrine économique
Or la science économique ne fait que décrire les choses. Elle dit ce qui est, non ce que l'on doit faire. Elle décrit des relations de cause à effet, et la nature des objets dont elle s'occupe. Et en tant que théorie descriptive elle est vraie ou fausse mais, en tant que telle, elle n'est pas là pour dire ce qui est bien ou mal. Ce qui est bien et ce qui est mal relève de la philosophie morale et au sein de cette dernière, ce qui est juste relève de la philosophie politique.
2. Mais en fait, le libéralisme est une norme politique : une théorie de la justice
Toute spoliation casse le lien entre la chose volée et son producteur, la sépare du projet qui lui donnait de la valeur. Cependant, pour dire qu'il est mauvais de voler, bon de produire, pour dire qu'on doit combattre le vol et favoriser la production, il faut s'appuyer sur une philosophie morale. La norme morale du libéralisme est tout simplement la propriété naturelle. La propriété naturelle consiste à dire que vous avez le droit de faire ce que vous voulez avec ce que vous n'avez pas volé, c'est-à-dire pris à un autre sans son consentement.
3 La théorie libérale de la justice a pour fondements philosophiques le réalisme et l'individualisme philosophiques et normatifs
Le réalisme philosophique professe que la logique décrit bien la réalité et que l'expérience ne peut pas contredire la logique dont justement elle est logiquement dépendante.
L'individualisme philosophique considère qu'il n'y a pas d'autre agent moral que la personne et qu'il n'y a pas d'autre référence du bien et du mal que la personne, être pensant capable de choix. Si l'homme n'est pas capable de choisir, si le libre arbitre n'existe pas, alors ce n'est pas la peine de réfléchir sur les actes justes ou injustes, parce qu'en réalité, le choix n'existe pas.
L'individualisme est aussi normatif en ce sens que les personnes sont considérées comme la fin, la raison d'être de la norme. C'est au service des personnes que la norme est définie, et non pas au service d'autre chose que les personnes : ce qui est bon ou mauvais l'est pour des personnes singulières, non pour des collectivités ou des animaux. C'est pour cela qu'on peut parler d'un individualisme qui n'est pas seulement descriptif, mais qui est en outre normatif.
Ajoutons que pour le libéral, l'esprit humain est le seul siège de la valeur et la seule source de la production.
B Le christianisme est une théorie de la conformation de l'homme à sa véritable nature
1 L'homme nouveau , "l'homme véritable uni à Dieu véritable".
Le Christ incarne la véritable nature humaine, la nature achevée : il est le premier Homme nouveau, vers laquelle les chrétiens sont appelés à tendre.
Le christianisme est une doctrine de la transformation personnelle de l'homme, vers sa véritable nature. C'est la doctrine par laquelle, grâce à la Révélation, l'homme connaît sa véritable destination et les moyens de se conformer à sa véritable nature qui est celle du Christ qui représente l'homme achevé.
2. Cette doctrine implique des fondements philosophiques précis sans lesquels elle n'a pas de sens.
Si l'homme n'a pas la rationalité et le libre arbitre, il ne peut coopérer à sa propre transformation ; s'il est passif, il ne peut pas ressembler à Dieu, qui est liberté.
Dans les formulations officielles de l'Eglise, la métaphysique relève intégralement de la raison. Notamment l'existence de Dieu, d'un Dieu à la fois transcendant et immanent à sa création, est affirmée et démontrée par la raison : "par les lumières de la raison naturelle, à partir de la création", pour reprendre la formule du premier concile du Vatican (1870). De même, de la Révélation : on y adhère par un assentiment de la raison.
La capacité de l'homme à penser implique qu'il est capable de créer de l'information nouvelle par ses pensées et par ses actes, notamment d'en acquérir par l'apprentissage et l'argumentation : c'est ce qu'on appelle le libre arbitre. Ce fait n'est pas seulement rendu possible par l'existence de Dieu, mais il est voulu par Dieu, en vertu de son projet qui définit la nature humaine véritable et qui nécessite la libre coopération de l'homme. Dieu a donc voulu que l'homme soit capable de penser et donc possède le libre arbitre pour qu'il puisse coopérer à ce projet.
Le libre arbitre implique que la nature humaine n'est pas intégralement corrompue.
Si l'homme a une liberté réelle de choix, s'il n'est pas agi de l'extérieur par les puissances spirituelles bonnes ou mauvaises, il s'ensuit qu'il peut choisir le bien même s'il peut choisir le mal. Le péché originel n'est qu'une faculté de choisir le mal, il n'y entraîne pas fatalement.
Conclusion et transition : ces fondements philosophiques sont les mêmes que ceux du libéralisme.
Nous avons insisté sur la rationalité et le libre arbitre comme fondements communs du libéralisme et du christianisme. L'église ne reconnaît pas d'autre agent moral que la personne humaine.
En outre si le christianisme est une doctrine du salut personnel, alors la personne humaine est donc la norme du bien dans le christianisme, comme elle l'est pour les libéraux.
II Leurs fondements philosophiques étant les mêmes, le libéralisme et le catholicisme, en dépit de leurs différences, ne peuvent se combattre sans se renier
A. Différence : théologie et politique
Il faut néanmoins souligner la différence. Dans un cas, une doctrine des fins dernières ; dans l'autre, une bien moindre ambition : définir la norme politique.
1 Le christianisme vaut pour tout système politique
Le christianisme embrasse donc un beaucoup plus vaste domaine et bien entendu s'applique quel que soit l'état de la société.
Toute politique n'est pas compatible avec la pensée chrétienne, mais le christianisme est la norme humaine suprême, donc inclut forcément la norme politique.
2 Le libéralisme est purement politique mais le libéral est un homme comme les autres.
De son côté, bien entendu, le libéral n'est pas seulement un animal politique aspirant à la justice : il est aussi pêcheur à la ligne, médecin ou fabricant de cartons à chapeaux. Et en tant qu'être humain il est donc aussi, tout autant que les autres, concerné par la norme chrétienne, évidemment universelle, qui traduit le Projet divin. Or, la vie de tout homme est dépourvue de sens si elle ne se conforme pas à sa destination rationnellement discernable. Le libéral est donc, lui aussi, appelé au salut. Comme le socialiste mais bien plus facilement, car lui n'a pas à renier ses croyances pour cela.
B dépendance logique : chacun se détruit s'il nie l'autre
1 Le libéralisme se détruit :
-- S'il nie la preuve logique au nom d'un expérimentalisme mal compris
Le libéralisme se détruit s'il nie la capacité de la raison humaine (décrite par l'anthropologie chrétienne) à la fois à connaître le Bien et à le choisir.
-- S'il nie la philosophie morale au nom de ce même pseudo-expérimentalisme
S'il refuse de reconnaître que la morale est possible et nécessaire, et que le discours rationnel, fondé sur l'expérience sensible, est capable de nous dire ce qui est bien et ce qui est mal.
-- S'il nie l'existence de Dieu
Si Dieu n'existait pas, l'être absolu, qui existe forcément, serait forcément autre : ce serait l'univers tel que nous le connaissons pour les matérialistes, ou ce serait un esprit universel pour les idéalistes, mais dans ce dernier cas le monde sensible serait illusoire et tout autant la conscience de l'individualité. Dans l'un et l'autre cas, nous ferions partie de cet être absolu de sorte qu'il n'existerait aucune réalité fondamentale aux individus singuliers que nous sommes, et aucune raison nécessaire pour qu'on y réfère l'analyse normative. Si Dieu n'existe pas, notre existence en tant qu'êtres est nécessairement secondaire par rapport au tout, et le singulier forcément moins important que le collectif. Comment dire dans ces conditions que notre bien personnel puisse constituer une norme, qui l'emporte éventuellement sur celui du tout ?
Dieu n'est donc pas seulement l'auteur des êtres singuliers : son existence est garante de la leur, et sa volonté de les créer fonde sa valeur.
Si Dieu n'existait pas, il n'y aurait pas d'action humaine et donc pas de problème de norme. La norme n'aurait pas de sens si le choix n'était pas possible, et le choix implique forcément (pour paraphraser Bergson) la nouveauté imprévisible, c'est-à-dire un changement de l'ordre des choses. Or, la preuve sensible la plus universelle de l'existence de Dieu est justement que l'on peut constater le changement, la nouveauté dans le monde sensible. Et s'il n'y a pas de changement, il n'y a pas d'action humaine. Par conséquent, si on veut admettre l'existence d'un problème normatif il faut reconnaître le libre arbitre et reconnaître que celui-ci implique la possibilité du changement réel.
En outre, si on veut définir le choix politique juste comme celui qui respecte la possession naturelle il faut aussi que la nouveauté soit possible, parce que c'est la création de valeur qui légitime la possession. Celui qui produit ne fait pas qu'accaparer une "ressource naturelle" préexistante, et qui "appartiendrait à l'ensemble de l'humanité". Si vous voulez reconnaître la possession naturelle comme fondement objectif du Droit légitime, vous êtes logiquement obligé d'admettre la création d'information dans l'univers, et pour cela également admettre que la source de cette nouveauté réelle se trouve ailleurs que dans l'univers lui-même. Si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de création de valeur, de création de richesses, et non seulement la propriété naturelle ne peut pas être définie mais l'économie politique n'a pas d'objet, puisque celle-ci inclut la création des richesses.
Pour résumer, la métaphysique monothéiste est indissociable de la création, et sans création il ne saurait y avoir ni économie, ni norme humaine, ni politique libérale. Sans création de richesses, il n'y a pas de lien entre le possesseur naturel et la chose produite, et on ne peut pas, logiquement, définir la propriété naturelle.
2 Pour sa part, le christianisme se détruit :
-- S'il se trompe de Dieu.
Certains clercs donnent l'impression d'avoir un autre dieu que Dieu,
Par leur complaisance envers le pouvoir :
On sait bien dénoncer le Veau d'Or et Mammon, mais uniquement quand il s'agit d'argent. On oublie de dénoncer le pouvoir politique, beaucoup plus dangereux. Car le pouvoir politique peut littéralement tout vous faire alors que le pouvoir économique trouve ses limites dans l'intérêt à échanger. "Avec la plus méchante des multinationales", disait Pierre Lemieux, "vous pouvez toujours choisir de n'avoir aucune relation". Essayez d'en faire autant avec les hommes de l'état : vous verrez qui est le renard dans le poulailler.
En dégradant le christianisme en religion de l'humanité :
C'est la théologie de la libération, collectivisme dont une version édulcorée est la démocratie sociale.
-- S'il oublie la condition humaine et l'unité de sa nature :
Cette approche consiste à dire que la nature humaine est tellement corrompue, tellement déchue, qu'une autorité terrestre suprême est absolument nécessaire pour imposer le Bien à ceux qui sont tellement portés à choisir le Mal. Cette affirmation est inconsistante, car elle sous-entend que les hommes de l'état, eux, échapperaient au péché originel. Or par quelle mystérieuse élection les hommes de l'état échapperaient à ce qui condamne la nature humaine à demeurer sous tutelle ? Comme disait Frédéric Bastiat, "ils veulent être les bergers, et que nous soyons troupeau : qu'ils montrent donc leurs titres !"
-- S'il méconnaît la réalité de la création
Les gens qui ont tendance à rabaisser la nature humaine ignorent les conséquences du libre arbitre et la capacité créatrice de l'homme. Les conceptions redistributrices, partageuses, du socialisme clérical ignorent que la richesse est créée : en fait ils n'admettent pas la métaphysique de la création.
Produire, c'est communiquer à la matière l'information créée par l'esprit humain au service d'un projet. Il n'y a donc pas de richesses naturelles. Tout objet physique auquel l'action humaine n'a pas donné de valeur, ne serait-ce qu'en l'incluant dans son projet n'a effectivement pas de valeur. Il n'y a donc pas de "richesses naturelles" qui seraient "mal distribuées", et s'il y a une injustice dans la répartition des richesses, elle ne peut venir que de la violence -- donc, par hypothèse, pas du libéralisme.
De même la doctrine du partage du travail -- puisque maintenant c'est le travail qui est censé être rare et non plus la richesse -- fait partie de cette incapacité à comprendre que la richesse est créée.
-- S'il nie la rationalité et le libre arbitre de l'homme :
L'acte ne peut être moral que s'il n'est pas forcé. Toutes sortes de démocrates-chrétiens croient à la prétendue "solidarité" étatique, qui n'est que du vol : se faire voler n'a aucune valeur morale, voler a fortiori encore moins, et guère plus le fait d'accepter le butin de ce vol. La démocratie chrétienne confond le vol avec la charité et elle se trompe en cela.
-- S'il renie ses propres moyens de preuves philosophiques et moraux :
L'église qui a été l'incarnation, le champion, la gloire de la pensée philosophique au cours des siècles, se met à penser comme l'hebdomadaire L'Express, c'est-à-dire comme le degré zéro de la pensée ou pour reprendre l'expression d'Alain Besançon, de la Pop-Sociology. Le fondement de la Pop-Sociology, ce sont des nuages de points entre des points de vue sans consistance et sans cohérence, entre lesquels on pourra éventuellement trouver des corrélations, des paquets dans la nébuleuse auxquels on donnera éventuellement des noms poétiques et imaginatifs pour communicants branchés.
C'est ainsi qu'on en vient à définir le libéralisme par des principes soit complètement étrangers à la norme politique libérale : "c'est une théorie économique", "c'est l'esprit de lucre", soit directement anti-libéraux comme l'idée implicite de l'immigrationnisme inconditionnel comme s'il n'existait pas un Droit de propriété qui permette de refuser d'inviter les étrangers chez soi. Le libéralisme implique bien entendu la distinction entre le chez-soi et le pas-chez-soi, la propriété naturelle du sol implique que le propriétaire a le Droit, juridiquement et moralement, de décider si les autres sont désirables ou indésirables chez lui.
-- Lorsque le clerc n'a pas assez d'amour pour la vérité pour apprendre ce dont il parle
Les écrits et les dires des clercs surabondent aujourd'hui de propos qu'ils n'auraient pas tenus s'ils avaient assez aimé la vérité pour apprendre ce dont ils parlent. Au premier rang figure l'analphabétisme économique : celui qui prétend énoncer une norme politique sans connaître ses effets réels, par opposition à la rumeur quant à leurs effets supposés, celui-là commet le péché dénoncé par Saint Thomas d'Aquin sous le nom de péché d'ignorance.
De sorte que les analphabètes économiques, qui pullulent même dans l'église, pataugent complètement dans le reniement de leurs principes moraux. Quiconque aime la Vérité ne parle pas de ce qu'il ne connaît pas.
C'est ainsi que certains admirateurs d'Aristote (pourtant, j'en suis) continuent à le suivre sur la condamnation du prêt à intérêt, dont on peut faire remarquer que le dernier avatar est la "plus-value" marxiste. Si la plus-value marxiste a été réfutée, les clercs sont toujours assez ignorants des lois de l'économie pour croire aux prétendues "conquêtes sociales" : ils s'imaginent que la redistribution politique socialiste, qui vole les faibles au profit des puissants, pourrait favoriser les pauvres !
A propos de ces clercs qui parlent d'économie -- ou de libéralisme -- sans avoir eu assez l'amour de la vérité pour y avoir acquis une compétence quelconque, il n'est pas exagéré de parler de reniement. Dieu, est d'abord Vérité et renier le culte de la Vérité c'est évidemment renier Dieu.
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