Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée du 3 octobre 1998 avec Yvon Jacob.
Lumières Landaises n° 30.
Existe-t-il en France des hommes politiques libéraux ? Existe-t-il des partis de tendance libérale ? Et plus généralement, quelles sont les chances de voir un jour la philosophie libérale s'imposer au niveau du pouvoir ? telles ont été les questions auxquelles Yvon Jacob a tenté de donner une réponse.
La France est un pays beaucoup plus libéral qu'on ne le dit. La France a été, et est encore, une source importante de la pensée libérale dans le monde. Ce n'est pas les connaisseurs de Frédéric Bastiat et de son influence qui le contrediront. Comme on l'a vu dans des dîners-débats précédents, nous avons eu en France toute une pléiade d'écrivains et de penseurs libéraux qui sont universellement reconnus comme de très grande qualité, sauf en France. Le livre "Aux sources du modèle libéral français" (Perrin, 1998), recueil de conférences effectuées notamment à Idées-Action, et publiées sous la direction d'Alain Madelin, montre combien de progrès de la Société sont dus à des acteurs économiques ou politiques libéraux. Il faut lire ce livre, qui fait litière de bien des idées fausses.
Il serait donc faux de croire que les français ne sont pas libéraux. Mais au cours de ce siècle, et plus particulièrement depuis la guerre, les grands penseurs libéraux français ont été balayés des esprits par tous ceux qui font l'opinion publique : l'enseignement public, les intellectuels, les hommes politiques, les media. Depuis un quart de siècle, la pensée dominante - pour ne pas dire dominatrice - est profondément marxiste, et le demeure en partie malgré l'effondrement économique et moral de tous les régimes qui se sont inspirés du marxisme, malgré la constatation que la plupart des analyses et la totalité des prévisions de Marx se sont révélées fausses. À titre d'exemple, il faut voir combien peu les media s'intéressent à Jean-François Revel, l'un des philosophes les plus brillants et les plus agréables à lire de sa génération. On notera aussi que beaucoup de Français ayant fait de bonnes études secondaires n'ont découvert Tocqueville qu'aux États-Unis, où on le fait connaître dès l'école primaire.
Nous avons donc le devoir de faire revivre la pensée libérale en France, comme le fait le Cercle Frédéric Bastiat dans les Landes. Heureusement pour nous, la pensée libérale est assez facile à expliquer, car elle découle des lois naturelles, elle est spontanément ressentie par les gens de bon sens, et elle est totalement cohérente sur le plan de la logique. Ce devoir est essentiel, car le pouvoir politique ne sera jamais libéral s'il n'est pas contraint de l'être par l'opinion publique. Ce qui nous ramène aux questions posées au début de cet exposé.
Commençons par les partis de gauche, ce sera plus facile. On dit parfois que quelqu'un comme Dominique Strauss-Kahn est au fond de lui-même un libéral, mais qu'il a choisi de se mouvoir au sein du parti socialiste par opportunisme. Si cela était vrai, cela le déconsidérerait moralement. Faisons lui donc la charité de croire qu'il est d'accord avec les mesures qu'il préconise ou qu'il cautionne. Or ce sont toutes des mesures anti-libérales. Il y a certes dans les partis de gauche des personnes qui comprennent les idées libérales, mais le comportement de ces hommes lorsqu'ils sont au pouvoir n'est jamais un comportement libéral. Malheureusement, il en va de même de la plupart des hommes politiques de droite.
On peut considérer que "Démocratie Libérale", depuis la rupture avec l'UDF, est vraiment un parti libéral, à cause de son chef (Alain Madelin) dont les positions libérales sont claires, et connues de tous depuis nombre d'années. Mais Démocratie Libérale ne prendra pas le pouvoir à elle seule. "Force Démocrate" se dit "libérale et sociale". Acceptons en l'heureux augure. Effectivement, à Force Démocrate, on a accepté certaines thèses libérales, dont la réduction des dépenses publiques. Mais on a tellement peur de se faire taxer d'ultra-libéral, que l'on a cru bon d'ajouter le qualificatif social à celui de libéral. Or pour le libéral, le libéralisme, qui repose sur la liberté et la responsabilité individuelle, est le seul véritable humanisme. En économie, c'est le seul régime qui permette l'élévation des niveaux de vie de tous. Être libéral et social est donc un pléonasme. En fait, FD est partiellement libérale et partiellement socialiste.
Au RPR, il y a une évolution de tendance nettement libérale, au moins en paroles. Il y existe depuis quelques mois un projet, qui fait des références très explicites au libéralisme. Yvon Jacob y a beaucoup travaillé personnellement. Il s'y est senti encouragé.
Aujourd'hui, il existe donc un langage relativement libéral dans l'ensemble de la droite, à l'exclusion du Front National, mais y compris le mouvement de Charles Millon. C'est un progrès substantiel par rapport au langage d'il y a quelques années. Mais ce n'est pour l'instant qu'au niveau du discours. Peut-on penser que le moment venu, la droite au pouvoir sera en mesure d'appliquer cette politique libérale ? L'opinion d'Yvon Jacob est que cela n'est possible qu'à la condition qu'il y ait auparavant une réforme profonde du fonctionnement à la tête de l'État, une réforme de nature quasi constitutionnelle. Une réforme qui aurait pour objet de détruire la caste oligarchique qui s'est mise à la tête de ce pays depuis 30 ans, et l'empêche de se reconstituer.
Aujourd'hui, dans notre pays, tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de quelques dizaines de personnes, qu'elles soient de gauche ou de droite.
Pouvoir exécutif : nous en avons vu la caricature avec le gouvernement de M. Juppé, comme avec celui de M. Jospin. L'ensemble de l'appareil de l'État est entre les mains d'un petit nombre de personnes, toutes formées aux mêmes méthodes, faisant référence à la même pensée, réagissant de la même façon devant tous les problèmes. Ces personnes affirment avec un aplomb tout à fait extraordinaire que eux, et eux seuls, ont le sens de l'intérêt général. À les en croire, tous les autres sont là pour défendre une catégorie ou des intérêts particuliers. Hauts fonctionnaires nommés en principe pour défendre l'intérêt général, ils ont tendance à croire qu'eux seuls, par construction, détiennent la vérité en matière d'intérêt général. Élus sans difficultés dans des circonscriptions sur mesure, ils conservent cet état d'esprit. Les ministres désignés pour assumer le pouvoir exécutif qui n'appartiennent pas à cette caste sont éphémères et largement dépendants de ces hauts fonctionnaires.
Pouvoir législatif : au moins, pourrait-on dire, n'y a-t-il pas ou peu de hauts fonctionnaires à l'Assemblée. Mais l'Assemblée ne possède pas vraiment le pouvoir législatif, car la Constitution donne au seul gouvernement le pouvoir de fixer l'ordre du jour de l'Assemblée Nationale ! Ce qui veut dire qu'aucun projet de loi ne peut être discuté à l'Assemblée Nationale s'il n'est pas approuvé par le gouvernement. On ne peut donc parler à l'Assemblée que de ce dont le gouvernement veut qu'on parle. Et naturellement dans le sens que veut le gouvernement, puisqu'il détient la majorité dans l'Assemblée, qu'il a la possibilité de préparer ses parlementaires, voire de châtier les rétifs.
Pouvoir administratif : ils l'ont par définition s'ils sont dans leur administration. S'ils détiennent un pouvoir politique, et si pris d'une illumination, ils en venaient à envisager une décision contraire à l'intérêt de leurs petits copains dans leur administration d'origine, ils ne la prendraient pas, tant est puissant leur esprit de corps.
Pouvoir économique : on peut penser que les chefs d'entreprise, au moins, ne se recrutent pas dans le même milieu. Mais ce n'est pas forcément vrai pour les plus grandes : il y a les nationalisées, et celles qui sont issues des nationalisées. Il y a toutes celles qui dépendent tellement du bon vouloir de l'Administration qu'elles trouvent plus confortables de nommer à leur tête un homme issu de cette administration. S'il est ingénieur d'un grand corps, ou issu de l'ENA, après tout il aura des connaissances et des capacités de travail sortant de l'ordinaire, et en cherchant bien, on pourra même en trouver qui ont l'esprit d'entreprise. Quand aux apparatchiks du CNPF, ils ne sont que trop flattés de pouvoir discuter tel ou tel détail de la loi des finances avec les inspecteurs des finances de Bercy. Ce comportement, il est vrai, est en train de changer sous l'impulsion de la nouvelle équipe.
Pouvoir financier : là ils sont encore les maîtres pour deux raisons. D'abord ils sont directement à la tête des banques nationalisées. Ensuite, l'État est de très loin le plus gros emprunteur sur le marché financier (plus de 85% des capitaux à court terme). Il réduit donc ainsi les moyens disponibles pour les entreprises. Seule lueur d'espoir, ces dernières peuvent maintenant emprunter sur les marchés étrangers.
Pouvoir médiatique : en France, c'est un pouvoir qui penche nettement d'un certain côté de l'échiquier politique, et qui se caractérise par une certaine paresse d'analyse. Il va volontiers chercher l'information auprès de l'oligarchie dont nous parlons, et il s'en fait assez facilement l'écho. En pratique les choses se passent de la manière suivante : un événement se produit. Il est d'abord l'objet d'une information et d'un commentaire bref de l'Agence France-Presse, qui incidemment est assez largement à gauche. L'information est ensuite commentée beaucoup plus longuement dans Le Monde. Les autres journalistes reprennent, avec leur style propre, mais sans grande valeur ajoutée, ce qui est dit dans ces deux sources. L'effort d'investigation et de remise en cause est à peu près nul. Quant à la télévision, elle a trop peu de temps pour faire un effort d'imagination, et ses journalistes politiques se comportent le plus souvent comme des perroquets.
Comment en sortir ? Si l'on ne fait rien, il ne faut pas exclure que la classe exploitée par cette oligarchie, qui est aujourd'hui la classe moyenne active, ne finisse par se révolter dans le désordre. On connaît le coût humain des révolutions. Il vaut mieux les éviter. La seule autre issue est que tous les citoyens qui comprennent l'analyse ci-dessus adhèrent à un parti politique en nombre suffisant pour en influencer les dirigeants, ou plus efficacement, les remplacer. On ne peut en effet espérer changer pacifiquement les choses que par l'intermédiaire des partis, et on ne pourra guère changer les mentalités des hommes actuellement à la tête des partis.
Cela peut paraître utopique. Mais tout est toujours possible. Les événements les plus extraordinaires peuvent se produire au moment où on ne les attend pas. Lorsqu'ils se produisent, il faut être prêt à les exploiter.
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