Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Tony Blair est-il socialiste ou libéral ?



Compte rendu de la soirée du 19 juin 1999 avec Madsen Pirie.

Lumières Landaises n° 33.

Jacques de Guenin et Madsen Pirie

C'est pour moi un grand honneur, nous a dit Madsen Pirie, que de m'exprimer à nouveau devant le Cercle Frédéric Bastiat, et un grand plaisir de retrouver les charmes d'une des plus belles régions d'Europe. Tandis que je déguste cet excellent repas arrosé d'aussi bons vins, les paroles de Frédéric Bastiat que j'avais en tête en venant me semblent maintenant bien lointaines. Elles disaient à peu près ceci : Alors que le peuple français a devancé tous les autres dans la conquête de ses droits, ou plutôt de ses garanties politiques, il n'en est pas moins resté le plus gouverné, dirigé, administré, imposé, entravé et exploité de tous les peuples.

Il avait écrit ces mots il y a plus de 150 ans! J'espère pour vous que les choses ont un peu changé depuis. Si ces mots de Bastiat contiennent encore une part de vérité, alors le Cercle qui porte son nom a encore du pain sur la planche.

Tony Blair a gagné il y a à peine deux ans les élections qui ont fait de lui notre premier ministre. Ses premiers mots aux foules qui l'acclamaient furent très révélateurs : il leur a dit en substance : "Nous avons fait campagne en tant que Nouveau Parti Travailliste, et nous gouvernerons en tant que Nouveau Parti Travailliste." Le mot-clé, qui apparaît deux fois, est le mot "Nouveau".

En première approximation, cela signifiait: Ceux qui pensaient que nous mentions sur nos intentions afin de gagner les élections se sont trompés. Nos intentions étaient sincères, et nous les mettrons en application. C'était un message destiné autant à l'aile gauche de son propre parti qu'aux électeurs. Il signifiait qu'il ne ferait pas de Socialisme.

Aux élections précédentes, le parti de Tony Blair avait été battu quatre fois de suite par les conservateurs. Le parti travailliste s'était pourtant modernisé, il avait réformé ses statuts et amélioré sa présentation. Il perdit quand même. Il changea de chef, mais il perdit quand même. Il laissa tomber son drapeau rose traditionnel et adopta comme logo la rose anglaise, mais il perdit encore. Peter Mandelson, l'éminence grise qui concevait la transformation du parti, en déduisit qu'une seule chose l'empêchait d'accéder au pouvoir : ses programmes ne passaient pas la rampe.

Il en conclut que le peuple britannique ne serait tout simplement jamais plus enclin à élire un parti de gauche. Sa recommandation fut simple et élégante : il fallait transformer le parti travailliste en parti de droite. Ainsi naquit le "New Labour". Et de fait, chaque pas vers la droite rendit le parti davantage éligible. Lorsqu'il abandonna ses engagements en faveur d'une économie dirigée, sa popularité fit un bond en avant. Quand il annonça qu'il ne toucherait pas aux réformes syndicales des conservateurs, il dépassa ces derniers dans les sondages. Quand il renonça à renverser ne serait-ce qu'une seule des privatisations, le peuple applaudit. Et finalement, lorsqu'il promit qu'il n'augmenterai pas les impôts pendant toute la législature à venir, il explosa dans les sondages.

Il y eut bien quelque nervosité dans l'aile gauche du parti. Ceux qui avaient combattu toute leur vie pour le socialisme se demandaient pourquoi élire un parti travailliste qui ressemblait à ce point au parti conservateur. Ils furent réduits au silence par des mesures autocratiques comme on n'en avait jamais vu dans un parti anglais. Toutes les décisions venaient du centre. Les politiques étaient adoptées au cabinet de Tony Blair. Les candidatures étaient choisies par l'État-major du parti. Les dissensions furent marginalisées, puis éradiquées. Le socialisme disparut. Nous nous réveillâmes un beau matin en constatant qu'il n'était plus là! Le "nouveau Labour" était devenu un parti de capitalistes, d'affaires, et de marchés. L'un des anciens ministres travaillistes de la vielle école, Roy Hattersley, résuma la situation avec une amertume éloquente : "lorsque j'ai adhéré au parti travailliste, c'était une croisade. Aujourd'hui, c'est une opportunité commerciale."

Bien sûr, beaucoup pensaient qu'une fois au pouvoir, le parti reviendrait à ses chères habitudes, c'est à dire "imposer et dépenser". Mais Tony Blair était parfaitement conscient que chacun des gouvernements travaillistes précédents s'était effondré dans le chaos économique. Il voulait que celui-ci, en revanche, gagne un second mandat.

Voici quelques unes des promesses qu'il fit afin de rassurer le public et gagner sa confiance : Il affirma qu'il n'y aurait pas d'augmentation des taux des impôts sur le revenu, même pour les riches. Il affirma que son gouvernement maintiendrait la rigueur budgétaire du précédent. Tous ceux qui avaient fait campagne pour les travaillistes en espérant qu'ils délieraient les cordons de la bourse en reçurent un choc. Il n'y aurait ni croissance des services publics, ni largesses pour les secteurs des amis politiques, ni accroissement de l'État-Providence.

A vrai dire, l'une des promesses de Tony Blair avait été précisément qu'il inciterait les gens sans travail à compter un peu plus sur eux-mêmes et un peu moins sur l'État-Providence. Il instaura pour les jeunes un programme "d'assistance vers le travail", qui ne se contentait pas de créer des emplois, mais obligeait les gens à les prendre. S'ils ne les prenaient pas, leur indemnité de chômage était diminuée. Au bout de trois refus, le chômeur perdait son indemnité. Les Tories eux-mêmes n'auraient jamais osé introduire ce type de mesure.

Bien sûr, les vieux députés travaillistes sont horrifiés par ce retournement. Ils y voient l'introduction de mesures sociales à l'américaine, et ils ne se trompent pas. Tony Blair a envoyé des émissaires dans le Wisconsin, qui venait d'introduire ce genre de mesures, pour en étudier les effets. Ce qu'ils y virent leur plut, et ils l'ont en partie adopté en Angleterre. Tony Blair n'hésita pas à dire haut et fort, au sein du parti, comme en public, que la vielle politique d'assistance aux chômeurs était morte, et qu'elle allait être remplacée par l'incitation au travail. Les gens, dit-il, devaient être aidés à travailler, incités à travailler, et s'il le faut, poussés à travailler. Il fallait que le travail rapporte plus que l'oisiveté.

Les syndicats d'enseignants, habituellement favorables aux travaillistes, allaient eux aussi encaisser un coup qui les laissa pantois. Non seulement le gouvernement allait conserver les mesures prises par les tories pour améliorer la qualité de l'enseignement, mais il allait même les renforcer! L'enseignement public, qui couvre 90% des enfants anglais, avait été utilisé jusque là par des enseignants politiquement engagés pour façonner la société selon leur idéologie, et les niveaux s'étaient considérablement détériorés. Or voilà que les travaillistes introduisaient des contraintes nouvelles et plus strictes pour la lecture et l'écriture! Non seulement ils maintenaient l'inspecteur d'école institué par les tories, mais ils accroissaient ses pouvoirs!

Aujourd'hui, s'il s'avère qu'une école n'est pas au standard de qualité requis, elle sort du contrôle de l'autorité scolaire locale, et elle passe sous la coupe d'un commando de secours qui lui est spécialement affecté. Pour bien comprendre la portée de cette mesure, il faut savoir que la plupart des écoles en situation d'échec sont aux mains d'autorités locales travaillistes. Elles ne s'attendaient sûrement pas à voir leurs pouvoirs supprimés par un gouvernement de gauche. En attendant, un des districts scolaires dont les résultats n'étaient pas aux standards vient d'être confié à une firme privée sous contrat!

Mais si le nouveau parti travailliste a appris à parler le langage des marchés et des incitations, il n'a pas encore intégré ces notions au plus profond de lui-même. Nous qui les avons intégrées, nous acceptons la logique du marché. Nous qui sommes les disciples de Bastiat et d'Adam Smith, nous croyons autant à la morale du marché qu'à son efficacité. Nous croyons que la libre interaction de citoyens indépendants produit un ordre social supérieur à tout ordre imposé par des planificateurs.

Tony Blair, lui, ne croit pas ça. Il a l'âme d'un planificateur. Dans le fond de lui-même, il est convaincu que si les gens voulaient bien mener la vie dont il rêve pour eux, ils mèneraient une vie meilleure qu'en étant livrés à eux-mêmes. En d'autres termes, il voit le gouvernement comme une entité capable d'améliorer les choses, comme une force tournée vers le bien. Il est authentique, et c'est de là que vient sa force, comme sa vulnérabilité. C'est un idéaliste qui veut vraiment améliorer la vie des gens. Or l'histoire nous enseigne que tant qu'à avoir un idéaliste au pouvoir, il vaut mieux en avoir un qui croie que les hommes sont capables d'améliorer eux-mêmes leur propre vie.

Comme disait si bien Frédéric Bastiat il y a déjà 150 ans : La tendance du genre humain vers plus de liberté est grandement contrariée, particulièrement dans notre patrie, par la funeste disposition - fruit de l'enseignement classique -, et commune à tous les hommes publics, de se placer en dehors de l'humanité pour l'arranger, l'organiser, et l'instituer à leur guise.

Ce que disait Bastiat des hommes publics français s'applique aussi aux leaders politiques britanniques. Mais il y a quelque chose de plus chez Tony Blair. Il appelle son parti "Nouveau travaillisme" parce qu'il croit que "nouveau" signifie "meilleur". Il pense que changer quelque chose, c'est l'améliorer. Il aime parler de modernisation, car il croit que ce qui n'est pas neuf doit être remplacé par quelque chose qui l'est. Il change la constitution, le statut de l'Ecosse et du pays de Galles, la façon de voter, et bien d'autres choses parce qu'il pense qu'elles sont démodées. Il croit sincèrement que la Grande Bretagne qui va rentrer dans le nouveau millénaire se doit de se réinventer et de se rénover.

Mais toutes les choses que son gouvernement a promulgué pendant ses deux premières années ne sont pas aussi édififantes. Il a interdit la construction d'escaliers à l'entrée des maisons pour faciliter la vie des handicapés. Il a interdit la vente de lait non pasteurisé et les délicieux fromages que l'on faisait avec. Il a rendu illégal la vente d'os avec la viande si bien qu'on ne peut plus trouver dans les restaurants que des côtelettes d'agneau désossées. Il a complètement interdit la vente d'armes à feu, même dans les clubs sportifs, si bien que les athlètes qui participent aux jeux olympiques doivent venir s'entraîner en France.

Le gouvernement de M. Blair a annoncé l'interdiction du parrainage par le tabac d'événements sportifs, à l'exception des courses automobiles de formule 1. Incidemment, pourquoi cette exception? Parce que, semble-t-il, le patron de la formule 1, Bernie Ecclestone, a donné un million de livres aux travaillistes pendant leur campagne électorale. Il a interdit la vente d'aspirine en boites dépassant 16 cachets. La liste ne s'arrête pas là.

Le point commun de toutes ces mesures est que le gouvernement a choisi de décider au nom du peuple, au lieu de laisser le peuple décider tout seul. Or le risque lié à la consommation de bœuf attaché à son os est estimé à un décès par milliard de morceaux consommés. Pendant ce temps, 50 anglais se tuent chaque année en tombant de leur lit. Cela représente un risque de un sur un million, soit mille fois plus. Le gouvernement n'a pas encore fait passer de loi pour interdire les pieds de lit, mais donnons lui le temps!

Nous avons une expression en Angleterre pour désigner cette attitude. On parle de "nanny state", ce qui veut dire un gouvernement nounou. Un gouvernement qui traite ses sujets comme des enfants. Or les adultes doivent prendre des risques tous les jours. Il les évaluent chaque fois qu'ils traversent la rue ou prennent leur voiture, et ils décident ou non de le faire en fonction de leurs connaissances et de leur expérience. De temps en temps ils se trompent, et ils en tirent des leçons. C'est ça, le fait d'être adulte. Nous protégeons nos enfants tant qu'ils ne sont pas aptes à exercer proprement leur jugement, mais personne ne demande à l'État d'être nos parents et de nous maintenir perpétuellement en état d'enfance. Le gouvernement de Tony Blair agit avec nous comme une nounou. Pour reprendre Bastiat : La tendance du genre humain vers plus de liberté est grandement contrariée.

Et maintenant les mauvaises nouvelles. Tout en respectant ses promesses de ne pas augmenter les impôts sur le revenu, le gouvernement a augmenté les autres taxes. Gordon Brown, notre ministre des finances, a été surnommé "le percepteur furtif" parce qu'il adore les taxes qui ne se voient pas sur la feuille de paie. Ainsi il a augmenté les impôts sur les retraites. Il a alourdi les taxes sur les services publics privatisés, si bien que les gens paient maintenant plus cher leur gaz, leur électricité, et leur eau. Il a accru les taxes sur les transactions immobilières, les tickets d'avion, le fuel, le tabac, et les assurances. Il a aussi augmenté les impôts sur les sociétés - tout en prétendant les diminuer - en les faisant payer d'avance.

Après deux années de pouvoir travailliste, la famille anglaise moyenne paie maintenant un peu plus au gouvernement. C'est comme si elle travaillait deux jours de plus par an pour l'État. Cela va dans le mauvais sens pour le pays car cela diminue son avantage comparatif en matière fiscale.

Une autre mauvaise nouvelle est que le gouvernement a accru le fardeau qui pèse sur les entreprises, d'abord en les accablant de règlements nouveaux, ensuite en augmentant les charges sociales. Là encore, il diminue l'attrait de la Grande Bretagne pour les entreprises étrangères, et ne témoigne pas d'une parfaite compréhension de l'économie de marché.

Les conservateurs comprenaient mieux tout cela, mais ils sont en plein désarroi. Ils consultent beaucoup certains groupes d'opinion que l'on appelle chez nous les "focus groups". Ce sont de petits groupes de personnes chargés de réagir aux événements et de les commenter. Ils sont très écoutés des hommes politiques. Ces groupes disent qu'ils ne font pas confiance aux conservateurs pour améliorer les services de santé ou d'éducation. Si bien que les conservateurs déclarent à qui veut les entendre que ces domaines ne relèvent pas vraiment de l'économie de marché, créant ainsi la plus grande confusion chez leurs supporters. C'est un vrai désastre, mais un désastre qu'ils ont fabriqué eux-mêmes.

Il est temps de répondre à la question initiale. Tony Blair est-il socialiste? Non, il ne l'a jamais été. Il ne croit pas à la propriété publique ni à l'action collective. Il s'oppose à tous les principaux objectifs des syndicats. Il a combattu les valeurs de base et les intérêts de tous les groupes de tradition socialiste. Il soutiendra l'économie de marché et le libre échange. Il étendra le rôle du secteur privé et encouragera les entreprises à saisir toutes les occasions pour faire mieux que le secteur public.

Il parle d'une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme, mais c'est une chimère, cet être fictif intermédiaire entre le mouton et la chèvre. Vaclav Havel, l'ancien président de la république tchèque, disait plus brutalement que "la tierce voie était la voie qui conduisait au tiers monde". La voie Blair n'est autre que la voie Thatcher exprimée plus habilement. C'est avant tout un moyen de vente, qui présente une politique de marché habillée en politique de compassion.

Je vous ai dit que Tony Blair aime la nouveauté. Sa méthode est nouvelle. L'ennui est que les choses nouvelles sont soumises aux aléas de la mode. Les gens sont attirés par les nouveaux vêtements, puis ils s'en lassent. Au bout d'un an ou deux, ils se demandent pourquoi ils leur ont accordé le moindre intérêt.

Aux prochaines élections, les travaillistes vont perdre des sièges. Même s'ils sont réélus, ils seront quelque peu défrisés. Ils n'apparaîtront plus jeunes et enthousiastes. Ils n'apparaîtront plus "nouveaux". Un nouveau millénaire? Certes. Une nouvelle Grande Bretagne? Peut-être. Mais revenue aux vieux démons politiques que nous connaissons bien, et qu'au fond nous aimons tant.






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