Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
LE DÉSASTRE DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
et l'insoutenable partialité des médias
Lumières Landaises n° 58.
La politique étrangère de la France est, depuis plusieurs décennies, dangereuse parce qu'elle repose sur une vision myope et biaisée du monde. Elle a des conséquences délétères pour le pays, mais aussi pour l'ensemble civilisationnel auquel nous appartenons. Elle appauvrit la France en lui faisant perdre des contrats. Elle affaiblit la France en éloignant d'elle certains de ses alliés sans les remplacer par d'autres. Elle dissémine en France des illusions dangereuses qui pourraient nous coûter très cher à moyen terme. Elle est nuisible à l'Europe, à la civilisation occidentale, à l'idée de civilisation tout court. Elle est contraire à une vision libérale du monde en ce qu'elle fait peu de cas des idées de droit naturel, de la préférence pour la liberté individuelle, et de la préférence pour la société la plus libre sur la société la plus destructrice de liberté.
Les grandes orientations de la politique suivie aujourd'hui et dans une période récente par le Quai d'Orsay se dessinent dans les années soixante, à partir de la fin de la Quatrième république et de la mise en place des institutions de la Cinquième république. Le gaullisme devient alors prédominant. Il est porteur d'une idée de la nécessité de restaurer la "grandeur" perdue de la France, d'une défiance envers le Royaume-Uni, d'une volonté de voir émerger une Europe dans laquelle la France pourrait jouer un rôle moteur, et d'un désir clair de susciter un découplage entre Europe et Etats-Unis.
Dès les années soixante, la France va quitter le commandement intégré de l'Otan, développer une force de frappe autonome, parler d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural. La France va être le premier pays occidental à reconnaître la Chine communiste. Elle va aussi mettre en place la politique arabe de la France qui consistera à nouer des liens privilégiés avec les dictatures du monde arabe de façon à leur vendre de l'armement et à bénéficier d'approvisionnements énergétiques. Grâce à sa politique arabe, la France, pense-t-on, pourra compter à nouveau, elle pourra influer sur l'Europe et modeler une "politique arabe de l'Europe". Les interpénétrations entre monde arabe et Europe voulus par la France permettront à l'Europe d'être indépendante de l'Amérique, de distendre les liens atlantiques à mesure qu'on tissera les liens méditerranéens. En gage de cette politique arabe, la France prendra ses distances avec Israël.
Cette politique d'ensemble sera suivie au delà du général de Gaulle, sous Pompidou et Giscard, puis sous Mitterand et Chirac. Tout en préservant la ligne directrice, Mitterrand comprendra jusqu'où ne pas aller trop loin dans la distension des liens atlantiques: quand il sera question de l'installation des fusées Pershing face aux SS 20 soviétiques, il appuiera l'installation des fusées Pershing. Après l'invasion du Koweit, il approuvera la première guerre du Golfe. Après quelques réticences initiales, il entérinera la réunification de l'Allemagne et la chute de l'empire soviétique. A la fin des années Mitterrand, la France n'en est pas moins face à un monde différent et face à une Europe différente. Le monde sans l'Union Soviétique est un monde où la question du totalitarisme va se poser de façon autre, avec la maturation d'un nouveau totalitarisme: l'islamisme. L'Europe après le "rideau de fer" est une Europe où s'ouvre la perspective de la "grande Europe" dont les limites sont malaisées à définir. La réponse française au nouveau totalitarisme va être une non réponse et va consister à ignorer celui-ci. La réponse française dans le domaine européen va être qu'il faut une Europe politique et diplomatique unifiée. Cela va devenir un dogme européen. L'idée française d'autonomie par rapport à l'Amérique va elle-même grandir: dès lors que le danger soviétique n'existe plus et que le danger islamique est ignoré, la nécessité de rester en synergie avec l'Amérique s'éloigne.
Tous les facteurs constitutifs d'un ensemble de crises majeures étaient en gestation dès les années 1995-2000. Le révélateur de la crise va être le 11 septembre 2001. Aux Etats-Unis et dans la grande majorité des pays d'Europe, les attentats commis ce jour là par al Qaida apparaissent pour ce qu'ils sont: la déclaration d'une guerre planétaire. La diplomatie française, elle, ne va pas le percevoir.
La suite découle. Après avoir participé de manière réticente et minimale à la guerre d'Afghanistan, la France s'appuie sur l'Allemagne et la Russie pour constituer un front du refus de la recomposition du monde arabe et de défense du statu quo dans cette région du monde. Tous ceux qui perçoivent qu'il s'agit d'une guerre planétaire et qui discernent que l'islamisme s'en prend à la civilisation démocratique voient en la France le pays dont la diplomatie tente d'entraver la lutte contre l'islamisme. Ce qui est très mal vécu aux Etats-Unis est très mal vécu aussi en de nombreux pays d'Europe. Les remontrances adressées par le chef de l'Etat français aux petits pays d'Europe centrale engagés dans la guerre est perçu par eux comme une menace de caporalisation de l'Europe si l'Europe politique voit le jour. Nombre de dirigeants du monde arabe se trouvant soudain confrontés eux-mêmes à la menace islamiste se rapprochent des positions des Etats-Unis et du reste de l'Europe, en qui ils voient des alliés plus sûrs et plus fermes contre l'islamisme.
La brouille avec les Etats-Unis est profonde, et la France apparaît aux dirigeants américains comme le pays du monde occidental qui peut constituer le "maillon faible", sinon pire. Le projet de Constitution européenne est rejeté en France par peur du libre échange, mais il est rejeté ailleurs, dans les petits pays tels les Pays Bas en raison de ses déficits démocratiques et des risques de caporalisation dont la France a agité le spectre. La défiance en Europe vis-à-vis des velléités françaises est profonde et la France, isolée des Etats-Unis, voit sa position affaiblie en Europe même. La France est regardée avec suspicion chez les modérés du monde musulman. On ne peut même pas dire que la France est regardée avec sympathie par les islamistes: ceux-ci voient la France, eux aussi, comme le "maillon faible" et comme la tête de pont d'un affaiblissement et d'une soumission de l'Europe à l'Islam.
Ce fiasco diplomatique d'ensemble enfonce le pays dans une ornière dont il lui serait déjà difficile de sortir, mais la façon dont l'information est produite et circule en France rend la perspective d'une sortie de l'ornière plus improbable encore.
D'une part, l'indépendance des grands médias français est une fiction qu'il importe de mettre au jour. Les propriétaires et actionnaires principaux des grands médias en ce pays sont des marchands d'armes ou des entrepreneurs de travaux publics, donc des gens qui vivent de contrats passés avec l'Etat français ou impulsés par la diplomatie française. Aucun grand média français ne peut se permettre en ces conditions de critiquer profondément la diplomatie française ou même de révéler des vérités qui contrediraient la vérité officielle de la diplomatie française.
D'autre part, la France paie l'abandon par la droite et les libéraux des institutions d'enseignement et de l'édition à la gauche et à l'extrême gauche. Les journalistes d'aujourd'hui dérivent de cet abandon, et il ne leur est pas difficile d'appuyer une diplomatie teintée d'anti-américanisme, de défense de "dictateurs progressistes" et de mansuétude vis-à-vis du totalitarisme (islamique aujourd'hui).
Le fiasco diplomatique s'accompagne d'une information profondément biaisée, édulcorée, voire falsifiée qui présente aux Français un monde qui n'a que peu à voir avec le monde tel qu'il est. En une époque où l'information est plus que jamais indispensable pour prendre des décisions en connaissance de cause, il en résulte que les Française ne peuvent pas prendre des décisions en connaissance de cause et peuvent continuer à avancer vers le naufrage sans discerner ce qu'ils font.
Retour sur la liste des dîners-débats
ou sur la section francophone de www.bastiat.net