Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Bastiat et les Etats-Unis.
Lumières Landaises n° 64.
Bastiat n'est jamais allé aux Etats-Unis, mais il avait une grande curiosité pour ce pays sur lequel il se tenait méthodiquement informé, notamment grâce au journal anglais Globe and traveller, et à La Revue Britannique, auxquels il était abonné. Cette dernière revue donnait la traduction en Français des meilleurs articles parus aux Etats-Unis et en Angleterre. Le décalage d'un ou deux mois qui en résultait était favorable à la réflexion. On se souviendra aussi qu'il avait été pensionnaire à l'école de Sorrèze de 1814 à 1818, école cosmopolite dont le prestige attirait même des étudiants américains. Napoléon 1er avait vendu la Louisiane aux Etats-Unis quelques années auparavant, et beaucoup de jeunes américains de cette région tenaient à parfaire leur éducation en France. Il y avait à Sorrèze, du temps de Bastiat, une trentaine d'étudiants en provenance de la Nouvelle Orléans.
Bastiat a également été très marqué par le petit opuscule de Benjamin Franklin intitulé La Science du Bonhomme Richard. En 1776, Benjamin Franklin avait réuni dans ce petit volume les meilleurs articles d'un almanach qu'il publiait chaque année sous le nom d'Almanach du pauvre Richard. Ce livre, plein de conseils pratiques, eut un succès prodigieux en France. Il ne connut pas moins de 32 éditions de 1815 à 1850. Bastiat y a sûrement trouvé son sens de la formule et l'art de poser un problème. (Il y a trouvé entre autres la formule qu'il reprendra dans les Harmonies économiques : "C'est lorsque le puits est à sec que l'on connaît la valeur de l'eau").
En 1849, il reçoit à l'Assemblée Nationale une délégation d'américains, qui lui apportent la première traduction en anglais d'une partie des Harmonies économiques.
L'image des Etats-Unis à cette époque
Quelle était à cette époque l'image des Etats-Unis dans l'opinion publique française? D'abord celle d'un régime politique inédit pour une Europe entièrement monarchique : une république, d'autant plus paradoxale que c'était le premier État colonial à être devenu indépendant. Et contrairement aux deux éphémères républiques françaises, elle offrait le spectacle d'une grande stabilité institutionnelle et celui d'une réelle démocratie. Elle était pourvue depuis 1840 du suffrage universel (1848 en France). Le droit syndical y était reconnu depuis 1842 (en France il ne le sera qu'en 1884). La journée de travail de10 heures est généralisée en 1850 (en France elle est encore de 12 heures).
Dans cette démocratie modèle, il y a cependant un point noir : l'esclavage. Sur 23 millions d'habitants, il y a un peu plus de 3 millions d'esclaves, localisés exclusivement dans les Etats du Sud.
Autre sujet d'intérêt : sur le plan économique, les Etats-Unis offrent un démenti aux théories malthusiennes. Entre 1790 et 1850, on passe de 4 millions d'habitants à un peu plus de 23. En soixante ans, la population a donc été multipliée par 6. En France, pendant la même période, elle a augmenté de 28% et en Angleterre de 34%. Certes, une grande partie de cette croissance était due à l'immigration. Il n'en reste pas moins que d'après Malthus, une telle croissance aurait dû engendrer la pauvreté. Or on estime que la richesse totale de la population en 1790 était de 3,7 milliards de francs, et de 35,7 en 1850. La richesse avait donc cru beaucoup plus rapidement que la population.
Autre originalité, la dilatation géographique. On assiste à l'essor d'un pays qui se construit en utilisant l'espace et en maîtrisant en même temps les moyens de communication. En Europe, par contraste, nous sommes dans un monde fini. Lorsque les Français conquièrent l'Algérie, lorsque les Anglais font la conquête de l'Inde, ils tombent sur une civilisation structurée. Ce n'est pas la métropole qui s'étend.
Une autre différence frappante avec l'Europe est la mobilité des populations, et notamment la mobilité sociale, alors que les sociétés européennes sont figées. Il existe certes des strates sociales, mais elles sont fondées sur la réussite (ou l'échec) économique et le travail, et elles ne sont pas éternelles.
Le niveau de l'instruction est très élevé. Il y a des écoles partout (en France la loi sur l'instruction primaire obligatoire date de 1832). Il existe enfin un profond sentiment religieux, qui crée une pratique de solidarité malgré l'individualisme ambiant.
La pensée de Bastiat.
Il existe une certaine convergence entre les sources de la formation de la pensée de Bastiat et les jugements qu'il pouvait porter sur les Etats-Unis. Ces sources étaient de trois sortes :
- ses lectures nous avons cité les périodiques, mais on peut y ajouter la lecture d'auteurs libéraux, comme Destutt de Tracy, très apprécié de Thomas Jefferson, et l'économiste américain Carey;
- ses expériences agricoles;
- son métier de juge de paix.
Quelle était cette pensée? Les membres du Cercle Frédéric Bastiat la connaissent bien. Pour Bastiat, l'individu est confronté à des besoins. Pour les satisfaire, il doit vaincre des obstacles par l'effort et la raison. Il obtient ainsi des résultats qu'il s'approprie légitimement. Plus les résultats sont importants, plus ils demandent d'efforts. Mais ces efforts peuvent être diminués par le progrès technique, c'est-à-dire la maîtrise croissante de ce que Bastiat appelle les "dons gratuits de la nature" : la force du vent, celle de l'eau, du charbon, la terre et sa fertilité. Certes ces dons gratuits exigent des investissements pour être mis en ouvre. On dit aussi qu'ils exigent un capital. Ce capital s'obtient au prix d'un travail antérieur. Mais une fois le capital obtenu, la diminution de l'effort est éternelle.
Bastiat a exprimé ces idées de bien des manières, dont une consiste à dire que l'utilité d'un bien se divise en deux : l'utilité gratuite et l'utilité onéreuse. Le but de l'effort humain est d'augmenter l'utilité gratuite par rapport à l'utilité onéreuse. Celui qui engendre un progrès bénéficie au départ d'un avantage, et ne baissera pas ses prix pour autant. Mais sous l'effet de la concurrence, les prix baisseront et tout le monde bénéficiera du progrès.
La personnalité ne peut s'épanouir que par la liberté qui va s'appuyer sur la propriété, obtenue par l'effort et la raison. Mais diverses circonstances, invasion, déséquilibre social, omnipotence de l'État, peuvent détruire ce fragile équilibre.
Si la personnalité est niée, nous avons l'esclavage.
Si la liberté est niée, nous avons l'oppression.
Si la propriété n'est pas respectée, nous tombons sur la spoliation.
Les Etats-Unis, confirmation de la pensée de Bastiat.
Bastiat utilise cette grille pour interpréter la Société Américaine.
Pour le Français de l'époque les Etats-Unis étaient un phénomène inouï : on voyait se construire à la fois un État, une nation et une société. Les Etats-Unis apparaissaient comme la terre de tous les possibles. Les européens qui allaient aux Etats-Unis fuyaient soient la misère, soit l'oppression, soit la spoliation. Ils allaient aux Etats-Unis où ils se construisaient eux-mêmes en même temps que la société se construisait. Les socialistes utopiques y trouvaient leur place : Robert Owen émigre aux Etats-Unis et fonde non loin de Boston une société qu'il appelle "The New Harmony". Des dizaines de phalanstères sont créés là bas par des Fouriéristes américains. En 1848, le socialiste Français Etienne Cabet avait écrit un livre intitulé "l'Icarie", décrivant une autre société utopique. Il va aller aux Etats-Unis acheter le terrain pour y construire son utopie. Après Waterloo, des nostalgiques de l'empire partent en Amérique pour défricher des terres et vivre entre eux. Ils construisent une petite ville (aujourd'hui disparue), qu'ils nomment "Aigleville".
Pour Bastiat les Etats-Unis sont un champ d'observation de l'évolution d'une société. Car on y voit se dérouler de l'Est à l'Ouest l'évolution de la société : à l'Est, on trouve une société urbaine industrialisée. Au fur et à mesure que l'on va vers l'Ouest, on trouve une société de moins en moins structurée, jusqu'au pionniers, et au delà, des nations primitives. Un américain, Turner, disait qu'il existait quatre étapes dans le développement d'une société : le sauvage, le chasseur, l'agriculteur, le citadin. Roger de Fontenay, un disciple de Bastiat disait "la géographie, c'est la projection dans l'espace de ce qui s'est passé dans le temps."
Sympathie et réserves.
Bastiat approuve l'État américain : un État simple et peu coûteux qui intervient le moins possible. Il se limite à assurer la sécurité publique, gérer le domaine public et lever les impôts nécessaires pour accomplir ces deux missions. C'était à l'époque l'État minimum cher aux libéraux. En 1831 il va polémiquer avec le rédacteur en chef de La Revue Britannique qui prétendait que les charges pesant sur le citoyen américain étaient supérieures à celles qui pesaient sur le citoyen français. Il lui démontre qu'il a fait une interprétation erronée des chiffres. Cet épisode confirme la parfaite connaissance qu'avait Bastiat des Etats-Unis.
Malgré toute sa sympathie pour cette civilisation nouvelle, Bastiat y voit deux points noirs:
- 94% des recettes de l'État proviennent des droits de douane. Il y a là quelque chose qui heurte ses convictions libre-échangistes.
- L'existence de l'esclavage, qui choque profondément Bastiat comme elle choque tous les libéraux.
Pour tout simplifier, le nord, anti-esclavagiste, est protectionniste, et le sud, esclavagiste, est libre-échangiste.
Il ne se contente pas d'en être navré. Il prévoit qu'un tel déséquilibre engendrera tôt ou tard de graves problèmes, et même s'il n'emploie pas le mot, il craint que cela ne débouche sur une guerre civile.
En conclusion, Bastiat devait beaucoup aux Etats-Unis parce qu'il y voyait la confirmation de ses thèses. Mais il le leur a bien rendu, puisqu'il inspire depuis un siècle et demi, sans discontinuer, les libéraux américains, grâce à qui nous l'avons redécouvert nous-mêmes ces dernières années, après un siècle d'oubli .
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