Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Pourquoi il ne faut pas avoir peur du libéralisme


Compte rendu du dîner-débat du 8 décembre 2007 avec Pascal Salin.

Lumières Landaises n° 66.


Le modèle social français est à bout de souffle, et de plus en plus de gens commencent à en prendre conscience. Le taux de croissance se traîne au dessous de 2% alors que la croissance moyenne dans le monde est à l'heure actuelle de 5%. Le taux de chômage est élevé, les jeunes et les entreprenants émigrent. Les hommes politiques, qui croient "avoir tout essayé", blâment tantôt la conjoncture, tantôt le pétrole, tantôt la mondialisation, alors que l'ennemi est à l'intérieur. On a tout essayé, sauf sortir du socialisme, qui règne en maître depuis 1981, mais qui avait commencé à exercer ses funestes effets, il faut bien le dire, auparavant.

L'échec du modèle français n'est pas seulement un échec économique, c'est un échec moral. Il y a d'abord la morale universelle, celle du respect des droits individuels - notamment du droit de propriété -, respect qui est le propre des sociétés non conflictuelles. Au-delà de la morale universelle, nous avons tous des sentiments moraux : être généreux de telle ou telle manière vis-à-vis de telle ou telle personne, respecter les animaux à fourrure etc. Ces morales personnelles ne sont pas homogènes et elles peuvent être antagonistes.

Cette remarque nous permet de comprendre la différence entre deux sortes de sociétés imaginables : une société parfaitement libérale qui n'a d'autre morale que le respect des droits individuels et qui est de ce fait non conflictuelle; ou une société où la prédominance de telle ou telle morale individuelle ne peut s'obtenir que par la coercition, comme une société socio- démocrate ou pire, une société totalitaire. Ces sociétés sont par essence conflictuelles. La méconnaissance de cette distinction est responsable de l'état actuel de la France. Lorsque Chirac nous parlait de la fracture sociale, il pensait à une lutte entre catégories et pour y mettre fin, il fallait augmenter les transferts entre catégories par la contrainte. Et la conséquence, ce fut la destruction de la cohésion sociale. La caractéristique de la société dans laquelle nous vivons c'est l'hostilité entre les diverses catégories, car comme disait si justement Bastiat (on en revient toujours à lui) chacun essaye de vivre au dépens des autres. Et lorsqu'on peut vivre ou améliorer son sort, non pas par ses propres efforts, mais par un transfert obligatoire en provenance des autres, la morale disparaît, c'est le conflit perpétuel, et c'est ce qui explique que notre société soit aussi agressive, frustrante, et frustrée. Quand on revient en France après un voyage à l'étranger, on est frappé par une certaine aigreur et une perte du sens de la véritable morale. C'est une motivation de plus pour vouloir mettre fin à ce système et se diriger vers une société libérale, une société de liberté et de responsabilité, qui implique, sur le plan économique, la liberté d'entreprendre et d'investir, c'est-à-dire le capitalisme. Or le capitalisme soulève une levée de boucliers : on lui reproche de rechercher le profit, ce qui serait immoral, et de créer une instabilité économique. On en déduit qu'il faut que l'État intervienne pour le "réguler".


Le capitalisme est plus moral que l'Etatisme.

Nous allons examiner successivement ces deux objections. Pour ce qui concerne la morale, le capitalisme n'est jamais qu'un système de propriété privée légitime, c'est-à-dire justifié par un acte de création ou d'échange. Qu'est-ce qui se passe dans un système de type soviétique? Les membres de la nomenclature jouissent bien d'une propriété privée, mais cette propriété est le fruit d'une appropriation. Le capitalisme est donc beaucoup plus moral.

Il est choquant d'entendre parler de répartition du revenu national. Le revenu national, çà n'existe pas. Il n'y a pas de richesse créée par la Nation qui pourrait être ensuite distribuée aux individus. Il n'existe que la richesse créée par l'activité des individus, lesquels peuvent s'associer pour former une entreprise. Une entreprise, c'est un ensemble de contrats entre des personnes. Si l'on veut penser avec quelque rigueur, il ne faut pas faire d'anthropomorphisme au sujet de l'entreprise : l'entreprise n'agit pas, ne pense pas. C'est un ensemble de gens qui, eux, agissent et pensent et dont les rapports sont contractuels. Le chef d'entreprise signe des contrats, avec les salariés, les fournisseurs, les clients etc. Et la morale de l'entreprise, c'est le respect des contrats. Cela n'empêche pas le propriétaire de l'entreprise, sur l'argent qui lui revient de droit, de se montrer généreux ou compatissant à titre personnel. Mais son seul devoir vis-à-vis de la morale universelle, c'est de respecter les contrats qu'il a signés. De ce point de vue, le droit du travail est critiquable dans la mesure où il impose de l'extérieur de l'entreprise des règles arbitraires, souvent inspirées par des considérations idéologiques, politiques ou démagogiques.

Dans une société libre, la ressource la plus précieuse est finalement la capacité créatrice du cerveau humain. Et le rôle du chef d'entreprise doit être d'utiliser au mieux cette capacité. Lorsque les besoins diminuent dans un secteur en déclin, des innovateurs en font naître d'autres. Pourquoi y a-t-il donc chômage? Parce qu'il y a des obstacles entre l'employeur potentiel et le salarié potentiel. Entre autres obstacles le fait que lorsqu'un contrat est signé entre une employeur et un employé, l'État s'interpose pour prélever autour de 80% de la substance du contrat. Toute la législation du travail, toute la fiscalité, sont destructeurs de la relation contractuelle entre l'employeur et l'employé et il est contreproductif de vouloir compenser ces obstacles par l'interdiction de licencier.

Bien sûr, le capitalisme n'est pas parfait, pas plus que n'importe quelle activité humaine. Mais la liberté, la concurrence, engendrent spontanément les corrections des imperfections. La "régulation" s'exerce donc, et ceux qui croient que l'État doit exercer sur le marché une "régulation", confondent "régulation" avec "réglementation". Quand ils disent qu'il faut "réguler" les marchés, ils veulent dire que l'État doit les réglementer. Dans la réalité, le marché s'autorégule bien mieux que ne peut le faire l'État, parce que c'est un processus d'apprentissage dans un monde où la connaissance n'est jamais parfaite. Les faillites, les falsifications comptables, les erreurs de stratégie sont finalement rares dans un monde où il existe des millions d'entreprises, parce que les dirigeants de ces entreprises sont responsables devant leurs actionnaires, leurs salariés, leurs clients. On ne peut pas en dire autant des dirigeants des Etats. La faillite d'Arthur Andersen suite à l'affaire Enron est révélatrice : cette firme avait une solide réputation. Le respect rigoureux de son code de déontologie avait longtemps constitué son fonds de commerce. Il a suffi que quelques uns de ses milliers d'employés aient, semble-t-il, cautionné les manipulations comptables d' Enron pour que la firme disparaisse à l'échelle du monde! Il y a là un parfait exemple de l'auto-régulation - on serait tenté de dire de l'autorégulation morale - du capitalisme. Quel contraste avec le monde administratif et politique, où les mêmes hommes pratiquent de manière continue, et sans jamais en être sanctionnés, la corruption, le pillage des biens d'autrui et la distribution de privilèges indus!

Voyons maintenant l'objection que l'on fait au capitalisme d'engendrer l'instabilité économique. La véritable instabilité de notre époque vient de l'action étatique, qui est imprévisible. On peut s'assurer dans notre monde contre un tas de maux, contre un tas de causes d'instabilité. Mais vous ne pouvez pas vous assurer contre l'arrivée d'un nouvel impôt qui va rendre non rentable une activité que vous avez lancée. Ainsi la variation des taux d'intérêt aux Etats-Unis ces dernières années, décidée par des autorités et non par le marché, a été la cause de bien des instabilités.


Les occasions manquées.

En France, à plusieurs reprises, le corps électoral a fait savoir qu'il était mécontent de la socialisation de l'économie. Mais les hommes politiques n'ont pas su exploiter ce mécontentement, par manque de courage ou de conviction. Ainsi en 1986, il y avait un refus du socialisme, mais le nouveau gouvernement n'en a profité que pour instaurer quelques timides mesures, comme certaines dénationalisations. Imaginons ce qui se serait passé si on avait introduit l'impôt non progressif ("flat tax) ou la retraite par capitalisation. Nous n'aurions pas aujourd'hui de discussions sur les retraites. Chacun aurait accumulé et placé de quoi vivre pour sa retraite. Les régimes spéciaux auraient été absorbés dans l'opération. Nous aurions des rapports sociaux beaucoup plus pacifiques.

Il y a une relation forte entre la liberté et la prospérité. Chaque année, le Wall Street Journal publie pour 157 pays un indice de liberté économique ainsi que diverses mesures de la prospérité de ce pays. Les pays sont divisés en trois groupes : les pays libres, les pays essentiellement libres, et les pays non libres. Alors que le revenu par tête est en moyenne de 30 000 dollars dans les pays libres, il est en moyenne de 13 500 dollars pour les pays "essentiellement libres" dont fait partie la France, qui n'arrive qu'au 45ème rang. Un article du même journal commentait "les pays qui libéralisent rapidement et complètement obtiennent des succès retentissants, politiquement et économiquement. Au contraire le gradualisme conduit au risque de stagnation et même de retour en arrière, car les bénéfices des réformes ne sont pas assez évidents pour impressionner les électeurs et engendrer un mouvement durable en leur faveur". Voyons quelques exemples.

Reagan a commencé son mandat avec la grève des contrôleurs du ciel, Thatcher avec celle des mineurs. Ils ont donc libéralisé l'économie dans des conditions politiques difficiles, mais ils ont eu le courage de le faire quand même, avec les résultats que l'on connaît.

Reagan a réintroduit dans la société américaine des incitations à produire, à travailler, à épargner. En 81, le taux maximum de l'impôt sur le revenu est passé de 70% à 50% et en 86 il est passé à 28%. Les recette fiscales ont baissé en 82 et 83. En 84 elles avaient retrouvé le niveau de 82 et en 85 elles avaient dépassé le niveau de 81! C'est une illustration très claire de ce qu'on appelle à notre époque la Courbe de Laffer, qui devrait d'ailleurs s'appeler la Loi de Bastiat", car ce phénomène avait déjà été mis en évidence par Bastiat, comme l'a montré Jacques de Guenin dans un article du Journal des Economistes et des Sciences Humaines de Mars 1996. Cette loi traduit simplement le fait que lorsque l'État laisse plus d'argent aux individus, ces derniers en font un bien meilleur usage que l'État lui-même pour développer les richesses. Avec Reagan, les Etats-Unis ont retrouvé jusqu'à ce jour la voie d'une prospérité toujours accrue. Plus de richesse a été créée aux Etats-Unis au cours du dernier quart de siècle que pendant les 200 années précédentes. 43 millions d'emplois et 30 000 milliards de dollars ont été créés.

La façon dont Margaret Thatcher a développé l'économie anglaise est suffisamment connu pour que l'on ne s'y étende pas. Il est plus utile d'évoquer trois autres exemples moins connus en France. Celui de la Nouvelle Zélande est particulièrement intéressant parce qu'il a été initié par un gouvernement travailliste. En 1985, la situation de la Nouvelle Zélande était très proche de celle de la France : déficit important, chômage, etc. Le premier ministre David Lange et son ministre des finances ont fait plusieurs réformes très audacieuses parmi lesquelles l'abaissement du taux maximum de l'impôt sur le revenu de 66% en 85 à 33% en 88. Les subventions à l'agriculture ont été supprimées, le protectionnisme a été aboli. Le gouvernement suivant a décidé de d'établir la primauté du contrat de travail librement consenti sur le droit du travail. La prospérité du pays a fait un bond considérable. Le chômage est tombé à 4%. Le budget est devenu excédentaire.

Le Chili, lui, a fait le grand saut en matière de retraites. Il est passé à la retraite par capitalisation, en 1981, sous l'impulsion d'un très jeune ministre du travail, José Pinera, frappé par la misère des veuves chiliennes. Il fit un immense effort d'éducation populaire, suite auquel 60% des travailleurs chiliens se laissèrent convaincre au bout de six mois et 90% au bout de deux ans (le passage au nouveau système n'était pas obligatoire). La conséquence a été une augmentation importante du taux d'épargne, donc du capital disponible pour l'investissement et une augmentation fulgurante du taux de croissance de l'économie de l'ordre de 7% dans les années 80 à 90! Pinera passe aujourd'hui son temps à parcourir le monde pour expliquer les vertus de la retraite par capitalisation et les méthodes pour passer d'un système à l'autre. Il a été reçu par la plupart des chefs d'État, mais pas par la France. Il était à Paris il y a quelques temps à l'invitation d'associations libérales, mais il n'a pas été possible de lui obtenir de rendez vous avec des autorités françaises.

L'Estonie est un autre cas intéressant. C'est un petit pays qui sortait du communisme et connaissait une inflation de 1000% par an et un chômage de 30%, lorsqu'un historien de 32 ans Mart Laar a été nommé premier ministre (de 1992 à 1995, puis de 1999 à 2002). Il raconte lui-même "Ce fut une chance que je n'aie pas fait d'études d'économie lorsque nous étions en régime soviétique. J'avais lu seulement un livre d'économie, "Free to choose", de Milton Friedman. Je pensais que ce qu'écrivait Friedman au sujet de la privatisation, de l'impôt non progressif (flat tax), et de l'abolition des droits de douane, était la traduction des réformes qui avaient été mises en pratique avec succès en Occident. Elles me paraissaient d'un intérêt évident. Il ne me restait plus qu'a les mettre en pratique en Estonie, malgré les avertissements des économistes estoniens qui disaient que c'était aussi impossible que de marcher sur l'eau. Nous avons marché sur l'eau". Mart Laar a introduit un impôt sur le revenu et un impôt sur les entreprises unique de 26%. L'expansion a été presque immédiate. Le taux de croissance, qui était négatif en 1994 est passé à 4,5% dès 1995, atteignant même 10,5% en 1999. Et maintenant, 11 pays anciennement communistes d'Europe ont adopté la flat tax, y compris la Russie. Le revenu par tête est passé de 3950 dollars en 2001 a 7500 dollars en 2004. Mart Laar avait lu un seul livre d'économie, mais un bon. Un livre reposant sur des principes simples et de bon sens. Il a agi en suivant ces principes simples.


Que faudrait-il faire en France?

Pour conclure, revenons au cas de la France. La solution aux problèmes français consiste à rompre définitivement avec la pensée socialiste. Cela implique de réintroduire la discipline de la responsabilité et de la liberté contractuelle : de supprimer la progressivité de l'impôt, l'ISF et les droits de succession, ce qui implique de diminuer les dépenses de l'État, comme d'autres pays aujourd'hui prospères ont su le faire; d'introduire la retraite par capitalisation; de simplifier la réglementation, en particulier le droit du travail qu'il faut remplacer par un contrat obligatoire et facile à comprendre entre employeur et employé; d'ouvrir la Sécurité Sociale à la concurrence. Or que fait-on? On se demande s'il ne faut pas remplacer les cotisations sociales par la TVA sociale. C'est un débat complètement vain parce que tous les impôts finissent par peser sur les richesses créées dans l'entreprise.

Malheureusement, on peut craindre une fois encore de se trouver devant une occasion perdue. Le candidat Sarkozy avait un discours de rupture, bien reçu par les électeurs, un discours qui faisait même appel à la morale. Or ce qui se fait maintenant n'est pas à la hauteur de l'attente d'une partie des électeurs. Bien souvent, les décisions qui sont prises vont dans le bon sens. Mais elles sont terriblement timides par rapport à ce qui serait nécessaire. Or une réforme timide soulève autant d'objections qu'une réforme importante et donne des résultats décevants. On n'a pas osé supprimer les 35 heures parce qu'on avait peur. On a préféré construire une usine à gaz pour le paiement des heures supplémentaires, c'est-à-dire contourner la réforme mais pas complètement et sans le dire. On applique la fameuse formule des Shadocks, "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué". Les réformes que nous avons évoquées dans d'autres pays étaient simples, visibles, compréhensibles, et rapides. Celles que nous avons ou allons introduire sont parcellaires, compliquées, "pragmatiques" c'est-à-dire sans principes. Il faut avoir confiance dans les principes mis en avant par les libéraux puisqu'ils sont faciles à comprendre et qu'ils marchent partout où ils sont appliqués.

Vaclav Klaus, le président de la république tchèque, disait que le communisme reposait sur deux piliers : "fear and faith", la peur et la foi et lorsqu'au moins l'un de ces deux piliers s'est effondré, tout le système s'est effondré. En France nous n'en sommes pas encore là. On a peur, mais de l'inconnu, des grèves, des socialistes, de l'opinion. Et on a encore foi en l'interventionnisme. Et pourtant il faudrait avoir confiance dans les idées justes. Bastiat disait : "l'unité doit résulter de l'universel sentiment de conviction libre et de la naturelle attraction que la vérité exerce sur l'esprit des hommes". Hayek était moins optimiste. Il disait : "lorsque la France deviendra libérale, c'est que le monde entier le sera déjà devenu avant".





Retour sur la liste des dîners-débats

ou sur la section francophone de www.bastiat.net