Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
LES FRANÇAIS ET L’ARGENT AU COURS DE L’HISTOIRE
Compte rendu du dîner-débat du 4 décembre 2010 avec Laurence Chatel de Brancion.
Madame Chatel de Brancion a donné le ton à son exposé en racontant l'anecdote suivante : au cours d'une réception offerte par un descendant d'une illustre famille française, ce dernier a raconté les exploits de ses ancêtres. Au moment des questions, une américaine présente a demandé benoîtement "je suis très admirative de l'histoire de votre famille, mais d'où vient sa fortune?". Le maître de maison a blanchi et bredouillé sans répondre. Cette dame s'est dit "je parle mal le Français" et elle a repris sa question avec application. Alors le maître de maison a répondu "eh bien Madame, de la faveur du roi et de quelques bonnes alliances". Et la dame de dire " cela vaut bien pour une génération, mais pas pendant deux siècles!".
Cet épisode est à l'origine de l'important travail qu'a entrepris Mme Chatel de Bancion sur les rapports des Français à l'argent. Notre point de départ sera le moment des croisades avec Philippe le Bel. Ce souverain semble être le premier à avoir pratiqué la fausse monnaie à grande échelle pour mener sa politique de grandeur. Il a ensuite confisqué les biens des juifs, puis des lombards, puis des templiers, n'hésitant pas à envoyer leur maître sur le bûcher après un procès truqué. Il meurt en 1315, au bord de la faillite. Ses successeurs vont chercher un coupable et désigner son ministre des finances, Enguerrand de Marigny. Ils le pendront à Montfaucon, où il sera suivi par plusieurs de ses successeurs à la tête des finances des rois successifs. Etre trésorier d'un roi, à l'époque, permettait certes de s'enrichir, mais n'était pas sans dangers. Ainsi les rois s'appropriaient petit à petit le pouvoir économique en France, par des malversations, des meurtres, puis par des impôts. Les efforts des Français pour maîtriser leur argent, du 15ème au 18ème siècle vont aboutir à la Révolution Française.
Dans les années 1450, l'Italie est extrêmement brillante, avec des petits Etats très prospères qui font un commerce lucratif, et les Français se disent "Nous devrions peut-être faire comme eux". Mais au lieu de commercer, les rois décidèrent d'envahir. Nous avons donc eu des guerres destinées à nous approprier les richesses italiennes de la même façon que les Européens en général, conduits par les Normands, ont fait les croisades pour s'approprier le commerce levantin.
Louis XII est plutôt sérieux et va s'efforcer d'équilibrer ses recettes et ses dépenses. François 1er, lui, avait des goûts de luxe et fut un grand bâtisseur parmi les rois de France, comme en témoigne tous les châteaux qu'il a fait construire sur les bords de la Loire. Pour couvrir ses dépenses, il voulut essayer de s'approprier les richesses italiennes mais il aboutit à un échec complet. C'est sous son règne que vont commencer les guerres dites de religion. En fait, il y avait deux sortes de protestants : les Huguenots d'État et les Huguenots de religion. Les premiers étaient simplement des gens qui se révoltaient contre les excès de l'État royal, alors que les seconds étaient convaincus que l'Église catholique n'allait pas dans le bon sens. On a volontiers confondu les deux parce que l'Église catholique était le soutien le plus fidèle du Roi de France et vice versa. Il existait une légitimation de l'une par l'autre qui durera jusqu'à la Révolution.
Mais dès ce moment là, on voit apparaître des textes, venus de la Renaissance italienne qui vont faire évoluer les esprits. En particulier, Claude de Seyssel, noble et religieux, va renouveler complètement les critères des structures sociologiques telles qu'elles existaient depuis St Thomas d'Aquin et St Augustin. Il disait qu'il ne devrait pas y avoir des prêtres qui prient, des aristocrates qui se battent et les autres qui travaillent. Le mérite devrait être dû à l'éducation et non pas à la naissance et la richesse devrait être un moyen de reconnaître le mérite. D'autre part les Italiens n'hésitaient pas à parler d'argent alors que les Français étaient - et sont toujours - très embarrassés pour en parler. Leur embarras n'est donc pas une pudeur religieuse puisque les Italiens sont très catholiques. La raison en est qu'on assiste à cette époque une augmentation sidérante du poids des impôts. Il est donc imprudent de montrer ses richesses. A la fin du règne de François 1er, la taille, impôt qui frappe tous les Français, sauf les nobles, va passer de l'équivalent de 8 millions de quintaux de blé à 14 millions 50 ans plus tard et à 20 millions à la fin du 17ème.!
Dans les pays d'apanage royal, c'est-à-dire essentiellement en dehors de la Bretagne, le pouvoir fait faire l'évaluation des richesses de chacun en vue de lever les impôts. Et dans chaque village, cette évaluation est confiée à deux ou trois notables qui devaient se concerter et évaluer le montant que chacun aurait à payer. Évidemment chacun s'efforçait de dissimuler ses biens et ses ressources.
Dans ce contexte, les règlements de l'État vont engendrer comme toujours des conséquences imprévues. Ainsi, au 17ème siècle, on commence à faire des prairies artificielles, notamment en Hollande, en Italie et en Angleterre, de façon à avoir des élevages plus importants. Le Roi de France, lui, va taxer les prairies artificielles, ce qui aura pour résultat non voulu d'en limiter l'essor. D'où moins de bestiaux, moins d'engrais et moins de cultures. L'agriculture en France au 17ème siècle, pays au climat tempéré, au sol fertile, à la population abondante (nous atteignons 20 millions d'habitants contre 7 millions en Angleterre) produit deux fois moins que l'agriculture anglaise. On connaît jusqu'en 1715 des années de disette totale, avec des gens qui meurent de faim.
Ainsi, grâce aux distorsions engendrées par le fisc, non seulement l'agriculteur cache, mais en plus il ne cultive pas de manière optimale, afin d'assurer sa survie. Par exemple les arbres fruitiers seront cultivés dans les vignes ou les prairies, et non dans des vergers, parce que l'on impose seulement la terre et non l'arbre lui-même.
On pourrait multiplier les exemples, sachant que le pire des impôts n'était pas ceux-là, mais la gabelle, impôt sur le sel. Dans les pays d'apanage, cet impôt pouvait rendre le sel jusqu'à 30 fois plus cher qu'en Bretagne. Cela engendrait forcément une intense contrebande, bien qu'elle fût punie de façon très sévère : les contrebandiers hommes pris sur le fait étaient envoyés aux galères, les enfants soumis à divers travaux et les femmes étaient fouettées publiquement. Cette différence de traitement entre les hommes et les femmes faisait qu'on envoyait ces dernières plus facilement, car après tout, on se remettait mieux des coups de fouet que des galères. Une solution à cette contrebande fut trouvée : à partir d'une certaine époque, il fut décidé que chaque français, enfants compris, consommerait forfaitairement 7 kg de sel! L'État désigna dans chaque commune deux notables qui devaient aller chercher dans les greniers royaux le sel de la commune, le payer de leur propre argent, et se faire rembourser par les habitants de leur commune!
Il y a eu pendant tout le 17ème siècle des révoltes constantes de paysans. Les chroniques de l'époque permettent d'en dénombrer 2800 pendant le siècle de Louis XIV. Les plus connues sont celles dites des "croquants", mais il y en a eu d'autres. Ce qui n'empêcha pas Louis XIV d'écrire dans son Mémoire au Dauphin, avec un peu d'inconséquence : "les belles années où Colbert était ministre, tout était calme alentour".
Mais comme les impôts ne rentraient pas suffisamment pour financer les guerres et les bâtiments du Roi, on prit la dramatique habitude de créer "des offices". Cette habitude a commencé sous François 1er. Elle prit un certain essor sous Henri IV, et continua de plus belle après. Il s'agissait au début d'offices de magistrats de justice, de Conseillers au Parlement, de trésoriers du Roi, puis cela s'est étendu à toutes les fonctions des gens qui gravitaient autour du Roi, maîtres d'hôtel, gentilshommes de la chambre, valets, et jusqu'au capitaine de la garde personnelle du Roi. Lorsque le Roi était à cours d'argent, il réunissait son conseil et disait "qu'est-ce que je vais pouvoir vendre comme offices?". Le Parlement d'Aix a commencé avec 15 Conseillers, puis lorsque François 1er a eu besoin d'argent, ils sont arrivés à 25, et l'on a atteint 100 sous Louis XIV[1]. Mais on n'a évidemment pas besoin d'autant d'offices et les titulaires vont inventer des moyens d'exister. C'est ainsi que dans le domaine de la Justice on voit fleurir des procès de toutes sortes.
On va ainsi créer au fil du temps nombre d'offices dont voici quelques exemples pris dans les municipalités : maires, lieutenants, échevins, jurats, assesseurs, contrôleurs patrimoniaux et d'octroi, greffiers de l'hôtel de ville, tambours, concierges, contrôleurs de registres de mariage, de baptême et ensuite, comme on ne savait plus quoi faire, on a nommé des contrôleurs des extraits desdits registres. Sur les marchés et les ports, il y avait une foule de contrôleurs en tout genre comme contrôleurs de poisson, d'huîtres, de vin, de beurres et fromage, etc.
Chaque charge rapportait de l'argent au roi, et celui qui avait acheté la charge percevait des taxes sur des braves gens qui étaient à 99% des paysans et des artisans. On estime aujourd'hui que le Français moyen payait ainsi à l'État de l'ordre de 20% de tout ce qu'il gagnait[2].
Le marchand n'avait aucun intérêt de continuer à investir dans son commerce. Il était très imposé et en plus il était parmi les dernières classes sociales de la Société. Dès qu'il avait quelques économies, il achetait des terres pour que ses enfants les exploitent ou des offices pour qu'ils rentrent dans la fonction publique. C'est ce qui fait qu'en France, contrairement à l'Italie, l'Angleterre et l'Allemagne, nous n'avons pas eu de grandes dynasties commerciales susceptibles de devenir de grandes dynasties manufacturières.
En 1793, une charge de Conseiller au Parlement de Rouen valait 8 750 journées de travail. Quarante ans plus tard, elle en valait 85 000. Les marchands ne pouvaient donc plus entrer dans la hiérarchie sociale. On aboutissait ainsi à une société figée.
Le gouvernement en était arrivé à ne plus respecter sa parole vis-à-vis de ses officiers. Comme les contribuables étaient exsangues, il déclara aux détenteurs d'offices que s'ils voulaient garder leurs privilèges, il fallait les payer à nouveau. C'est ce que firent les victimes, car ne pas renouveler son office était une perte de statut social. De plus au bout d'un certain nombre de générations, qui dépendait de la qualité de l'office que vous aviez acheté, vous deveniez noble. Devenir noble, cela voulait dire exemption fiscale. D'où une autre incitation à repayer.
La noblesse avait pour seul objectif et seule fonction le service du roi. Elle dépendait des subsides que le roi voulait bien lui verser. Mais cela ne suffisait pas à couvrir ses dépenses. Moyennant quoi, la noblesse s'était habituée à confondre les deniers publics et les deniers privés et les guerres devenaient le meilleur moyen de s'enrichir. On ressuscitait des soldats pour pouvoir les nourrir, on fournissait des farines mélangées, on faisait tomber les convois dans des embuscades fictives pour les faire payer deux fois. Les officiers étaient payés pour faire de fausses déclarations et les fournisseurs pour facturer deux fois ce qu'ils ne fournissent qu'une fois. Ceci était de notoriété publique : Richelieu lui-même écrivait que le siège de Montauban qui n'aurait dû coûter que deux millions de livres, en avait coûté sept fois plus.
L'histoire de Colbert contre Fouquet est en fait une histoire de clans de financiers, c'est-à-dire les collecteurs d'impôts, que Colbert appelait les fermiers généraux. Ces derniers estimaient le montant total de chaque impôt dans sa "ferme", c'est-à-dire son territoire, et les versait d'avance au Roi. Mais ils récoltaient beaucoup plus. Ces fermiers étaient extrêmement durs.
A la fin du règne de Louis XIV, le royaume était absolument exsangue. On vendait des meubles et des bijoux de la couronne. Toute l'argenterie avait été fondue. Saint-Simon pouvait écrire : "à la mort du Roi, les provinces au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement respirèrent et tressaillirent de joie". Le peuple ruiné, accablé, désespéré rendit grâce à Dieu. Le duc de Noailles, président du conseil des finances, écrivait à Mme de Maintenon : "Il n'y a guère d'exemples d'avoir vu une monarchie dans une telle situation" Et pourtant, les Français qualifient Louis XIV de Grand Roi, voire de Roi Soleil et son règne le Grand Siècle!
La régence se veut un sursaut mais va s'écrouler entre les mains de gens qui n'étaient pas du tout préparés pour le pouvoir. On connaît l'affaire de Law. Son système, de la monnaie papier avec une banque centrale, est un système qui pouvait marcher dans une monarchie telle qu'en Angleterre où le pouvoir, sous le contrôle du parlement n'émettait pas plus de billets que nécessaire. C'était un système extrêmement pernicieux dans une monarchie absolue telle que celle de la France, où les nécessités d'une guerre mal entreprise et mal soutenue, l'avidité d'un premier ministre, d'un favori, d'une maîtresse, d'un duc, la prodigalité d'un roi, la ruine des porteurs, avaient de quoi culbuter le royaume.
La façon très sage dont Louis XV a gouverné le royaume a permis d'éviter la culbute pendant 70 ans. Louis XV, monarque très décrié mais en réalité un des meilleurs gouvernants que nous n'ayons jamais eus, a redressé les finances de la France, construit des routes, créé des grandes écoles fondées sur le mérite, demandé que les diplomates apprennent les langues étrangères.
C'est Louis XVI qui malheureusement va faire la culbute, parce qu'il n'arrive pas à juguler une petite crise financière, alors que le royaume est le plus riche de l'Occident, un royaume que tout le monde admire. Il n'y a plus de disette; il y a un début de contrôle des naissances, une instauration de l'hygiène. C'est aussi l'époque la plus féconde en Arts de la France. Depuis Louis XV il y a eu une floraison d'artistes, d'architectes et d'écrivains de talent dans toute la société, alors que sous Louis XIV les talents ne se trouvaient guère en dehors de la cour.
La Révolution va être très différente des guerres de religion ou des frondes. Elle résultait du désir des Français de reprendre le pouvoir économique, en confiant le budget à un parlement plutôt qu'à un Roi. Mais elle n'a pas fait de réformes très significatives en dehors d'une réforme fiscale. L'abolition des privilèges n'avait pas une très grande portée. Ce qui a vraiment changé a été l'abolition des privilèges fiscaux de la noblesse et du clergé. La révolution va avoir un discours essentiellement tourné vers l'argent et la corruption. Les Girondins seront condamnés pour corruption et scandales financiers. Danton sera guillotiné pour la même raison. Robespierre est qualifié d'incorruptible et c'est à cela qu'il doit son pouvoir. Contrairement à ce qu'ont pu écrire des historiens comme Michelet, la Révolution ne fut pas politique, mais économique.
L'administration va demeurer la même sous la Révolution que sous l'Empire. Mais avec une différence essentielle : la collecte des impôts va se faire par des fonctionnaires qui n'auront plus de charges héréditaires, ce qui n'empêchera pas que se forment au fil des ans des dynasties de fonctionnaires; C'est à l'abri de ces dynasties de fonctionnaires que vont s'élaborer de très grandes fortunes. La France est en guerre avec toute l'Europe. Le gouvernement doit acheter et fournir des vivres et des munitions. Ces fortunes vont se recycler, se blanchir en quelque sorte, sous l'Empire et sous la Restauration car leurs détenteurs vont épouser un certain nombre de filles nobles. Aujourd'hui, il y a sept ducs français, descendants de Rois, mais ils ne veulent pas se souvenir qu'ils ont dans leur ascendance des fournisseurs aux armées.
Cette administration va perdurer jusqu'au 19ème siècle. On arrive ainsi jusqu'au second empire, une autre période d'enrichissement considérable. La période de Napoléon avait été une période d'appauvrissement, parce que les guerres appauvrissent - elles enrichissent quelques uns mais appauvrissent la plupart. Sous le second Empire prévaut de nouveau l'idée que tout le monde doit s'enrichir et l'on va en effet produire des richesses réelles en construisant des voies ferrées et de grandes industries - avec un siècle de retard sur l'Angleterre. Alors que Balzac décrit le "self made man" débarqué de sa province sans le sou et qui va devenir quelqu'un, Victor Hugo, lui, affichera un mépris total pour "Napoléon le Petit".et pour la société qui l'entoure.
Pendant une dizaine de siècles, les Français ont pris l'habitude d'accepter de leurs gouvernants leur inefficacité économique ou leurs prédations. C'est tout de même étonnant qu'un inspecteur des Finances aît pu mettre une banque dans un état catastrophique sans grande conséquence négative pour lui, et que nous soyons obligés de la renflouer avec nos impôts. En revanche on ne montre pas son argent : il y aurait toujours une émanation quelconque du pouvoir pour vouloir s'en emparer. On critiquera un banquier de montrer son argent alors que c'est nécessaire pour exercer sa profession et que c'est son propre argent qu'il risque, mais on se résignera à ce que les hommes de pouvoir s'enrichissent aux "affaires". L'usage de ce terme est d'ailleurs tout à fait étonnant : être aux affaires, c'est être aux affaires publiques : on fait son affaire des affaires publiques.
La plupart des Français pensent que la possession de l'argent est immorale et devait être punie, alors que dans aucun autre pays on a ce sentiment là. Ce n'est donc pas un problème religieux. C'est un problème qui vient d'un gouvernement qui a pris le pouvoir économique depuis Philippe le Bel. Benjamin Franklin avait raison, lorsque, après avoir voulu expliquer aux notables français dans les salons parisiens comment marchaient les finances américaines et anglaises et constaté que cela ne les intéressait absolument pas, il écrivit à Washington "finalement, ces Français ne comprennent rien aux problèmes de l'argent".
[1] C'est ainsi qu'on s'est habitué à avoir beaucoup plus de parlementaires que nécessaire. Ainsi, aujourd'hui, nous avons 1,7 fois plus de parlementaires (députés et sénateurs) que les Etats-Unis pour une population 4,7 fois inférieure. (Note du Cercle).
[2] Ne vous indignez pas, l'État fait encore mieux aujourd'hui! (Ibid)
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