Cercle Frédéric Bastiat

2017-05-21 18:51:55

Défense de la France : il faut sans tarder relever la garde

Conférence donnée par le Général Pierre Zammit lors du 7ème Weekend de la Liberté les 23, 24 et 25 septembre 2016

, par Pierre Zammit

Alors que depuis 25 ans la France a drastiquement réduit son effort de défense, en 2015, c’est sous la pression des attentats que le chef de l’Etat décida un moratoire pour enrayer la déflation des effectifs des forces armées et la baisse du budget de la défense. En 2016, on notait inflexion positive de la politique de défense.
Ce moratoire était-il à la hauteur de la menace ? Cette inflexion en 2016 est-elle suffisante ? L’Etat remplit-il comme il convient « le premier de ses devoirs », celui de la défense de la France ? Réponse : doit mieux faire, urgence signalée.

Deux points doivent être soulignés. D’abord, si forces de sécurité intérieure et forces armées agissent en continuité sur le territoire national, leur finalité et leurs modes d’action diffèrent profondément ; ensuite, la menace que représente l’islamisme politique ne peut en aucun cas être l’Alpha et l’Omega d’une politique de défense.

Après nous être penché sur la place de la France dans un monde à la dangerosité croissante, il sera procédé à un état des lieux de la défense de la France aujourd’hui avant de terminer par les mesures indispensables à la remontée en puissance des forces armées.

LA FRANCE DANS LE CONTEXTE INTERNATIONAL

Dans une Europe qui continue à sous-traiter sa défense à l’Otan malgré l’accroissement du désordre mondial et des menaces, la place et les obligations de la France demeurent celles d’une "puissance européenne au rayonnement global".

Les menaces à court et moyen terme se font plus nombreuses et l’instabilité semble devoir affecter pour longtemps encore un monde où la guerre a changé de nature. Il y a l’ennemi actuel : l’islamisme politique. A nos frontières, l’espace méditerranéen ne manque pas de brûlots (Egypte, Tunisie, Lybie, Algérie, Turquie). Au Moyen-Orient, Israël et les palestiniens se font une guerre sans fin ; la Syrie est sous assistance russe tandis que la Turquie s’islamise. La défaire de Daesh ne ramènera le calme dans la région. II faut aussi compter avec "les menaces de la force" : prolifération nucléaire, réarmement mondial. Les Etats défaillants sont un terreau favorable pour les crises et se profilent les conséquences des mouvements migratoires prévisibles.

L’Europe a choisi la voie du désarmement et les Etats-Unis regardent désormais vers l’Asie où se situent désormais leurs intérêts stratégiques. La construction européenne est loin d’être maîtrisée et en matière de défense la politique qui prévaut est que l’appartenance à l’OTAN vaut protection. Parallèlement, la bascule des forces américaines s’opère désormais au profit de l’Asie où les Etats-Unis estiment que se trouvent désormais leurs intérêts stratégiques majeurs. A l’horizon des vingt ans, la France doit donc compter d’abord sur elle-même pour protéger et défendre ses intérêts.


Les ambitions et les obligations de la France restent celles d’une "puissance européenne au rayonnement global". La France appartient au monde libre dont elle partage les valeurs. Son appartenance à l’Europe lui vaut une vocation continentale et navale. Elle a un réseau d’intérêts et d’amitiés au-delà des mers. Sa qualité de membre du conseil de sécurité de l’ONU et de puissance nucléaire lui impose un effort de défense supérieur aux autres Etats européens.

UNE ARMEE AU MAXIMUM DE SES CAPACITES

Après plus 20 ans de diminution de l’effort de défense, l’armée française engagée au maximum de ses capacités entame dangereusement son potentiel opérationnel.

Nous avons une armée dont l’excellence est reconnue. Sur tous les théâtres où elle est engagée, elle a rempli avec brio toutes les missions qui lui ont été confiées.

Mais La réduction des formats et l’échantillonnage des forces ne cadrent plus avec la multiplication des zones d’intervention et le rythme des opérations.
Il manque à cette armée "l’épaisseur stratégique" : capacité de durer à ce niveau d’engagement, faire plus et plus longtemps. Les avancées technologiques ne suffisent plus à compenser la réduction du format.
Les volumes engagés dans la durée pèsent. S’y rajoutent les élongations et la dureté des zones d’opérations (usure des matériels et des hommes).
Les chefs militaires n’ont pourtant jamais dissimulé la situation au politique. Il suffit de lire les rapports de la Commission de la Défense de l’Assemblée Nationale de 2015. "Sans moyens financiers supplémentaires pour l’entretien de ces matériels, nous mettons nos hommes en danger" (CEMA – Commission de la défense et des AE – 10 juin 2015).

Aujourd’hui, notre armée s’épuise parce que depuis plus de 25 ans le budget de la défense est devenu la principale variable d’ajustement de tous les gouvernements.
L’armée française a connu un quart de siècle de baisse continue du budget de la défense avec une accélération durant les huit dernières années (25 % de 2007 à 2012 et à peu près la même chose depuis 2012). Les décisions du Président en 2015, après les attentats, n’ont fait que stopper la dégradation.

La diminution de la part du PIB consacrée à la défense est diminution constante depuis 25 ans. De 3% en 1990 elle est tombée à 1,45% (hors pensions) en 2015. La baisse des contrats opérationnels fixés aux armées est incohérente avec la réalité des opérations. (Période 1997-2002 : ADT : 50.000 hommes ; AAir : 100 avions de combat - Livre Blanc défense2008 : ADT : 30.000 hommes ; AAir : 70 avions de combat - Livre Blanc Défense 2013 : ADT : 15.000 hommes ; AAir : 45 avions de combat).

La défense militaire de la France aujourd’hui est dans une situation très tendue. D’un côté, les menaces et les opérations ont continué de croître. De l’autre, les capacités ont été constamment réduites depuis 25 ans.


UN ETAT STRATÈGE POUR UNE FRANCE "GRANDE PUISSANCE MOYENNE"

La réponse ne peut venir que d’un Etat stratège au service d’une France « puissance moyenne au rayonnement global ». Parce que l’armée constitue un des éléments majeurs de l’indépendance et de l’influence d’une nation, c’est à l’Etat que reviennent la responsabilité et le devoir de relever son niveau capacitaire afin de ne pas priver la France de son autonomie stratégique.

Un Etat stratège est un Etat qui inscrirait son action selon un schéma décisionnel vertueux et dans la durée.
A partir d’une vision prospective ambitieuse de la place de la France dans le monde, définir une stratégie générale (autonomie stratégique nationale) et accorder aux armées des moyens cohérents avec ce choix.
L’autonomie stratégique nationale est souhaitable car nous ne pourrons pas toujours compter sur l’allié américain pour pallier nos lacunes capacitaires et un engagement européen significatif reste improbable.
L’effort devra être étalé sur une durée de dix ans pour le rendre supportable.

Cette remontée en puissance globale doit permettre de : anticiper les engagements ; garder l’initiative dans les opérations aéroterrestres ; accroître la mobilité des forces ; optimiser la disponibilité des matériels.

Les forces aéroterrestres
La problématique de l’Armée de terre est d’abord celle des effectifs. Il faudrait recréer des unités dans les domaines déficitaires ou lacunaires. Le processus est engagé. L’effectif d’une force opérationnelle terre de 100.000 hommes ne parait pas extravagant. Cette reconstitution des forces appelle également celle des moyens lourds et logistiques.

Les forces navales
La permanence d’une force aéronavale rend nécessaire la construction d’un second porte-avion. La protection de nos zones économiques exclusives et celle des approches maritimes plaident pour une réévaluation de notre flotte de surface. La flotte sous-marine semble avoir atteint le niveau minimum admissible.

Les forces aériennes
C’est le domaine le moins dégradé. En matière d’aviation de combat, la cible actuelle de 225 aéronefs pourrait satisfaire sous réserve d’une disponibilité de 70 à 80%. Mais pour le transport aérien stratégique, le besoin de l’A400M est impératif et urgent.

La dissuasion nucléaire
La dissuasion reste le cœur de notre système de défense. On en voit cependant les limites face à un adversaire non-étatique ou lors d’un conflit asymétrique. Une révision de cette dissuasion nucléaire pourrait être envisageable sans la remettre fondamentalement en cause.

Important, l’effort devra être progressif pour être en adéquation avec les capacités financières de la France, ses obligations et contraintes dans les autres domaines.
L’OTAN préconise à ses membres un seuil minimum de dépenses de défense équivalent à 2% du PIB. A 2%, il y a maintien des capacités : on arrête la dégradation mais on ne regagne pas en capacité. A 2,5% (niveau 1991), on regagne en capacités. Mais ces chiffres concernent des Etats ne possédant pas d’armement nucléaire et n’ayant pas les ambitions de la France au plan international
En euros constants, pour la France puissance nucléaire, le niveau optimum en pourcentage de PIB à l’horizon 2025 serait donc une ressource à hauteur de 3% du PIB. Aujourd’hui, il faut viser un objectif de 2% en 2018 ; de 2,5 % en 2020 et de 3% en 2025.

En conclusion. L’Etat qui a négligé depuis vingt ans son appareil militaire doit renouer avec une volonté de puissance proportionnée à la situation particulière de la France dans le monde. “La Défense ? C’est la première raison d’être de l’Etat. Il ne peut y manquer sans se détruire lui-même !” (Général de Gaulle)

Cela suppose également une vision stratégique rénovée, une action dans le long terme, une politique étrangère cohérente avec nos intérêts majeurs, la restauration de l’esprit de défense et celle de la fierté de nos valeurs.

"La liberté a besoin de sécurité, pour le reste, elle se débrouillera." (J-P Delsol)