Cercle Frédéric Bastiat

2018-02-24 10:19:39

« Ils croient que la nature est bonne »

Conférence donnée par Jean de Kervasdoué lors du dîner débat du 10 juin 2017

, par Jean de Kervasdoué

S’étonner d’être vivant pourrait paraître incongru. Pourtant, la probabilité de l’être est très faible. Certes aujourd’hui la mortalité en bas âge est infime, mais l’on vit plus longtemps. En 2017, l’espérance de vie à la naissance est de 83 ans. En 1944, elle était de 61 ans (pour un âge de départ à la retraite de 65 ans). La France est aujourd’hui le pays où la période entre l’âge de la retraite (62 ans) et la mort est la plus longue. Si on remonte plus loin dans le temps, en1903, l’espérance de vie était de 51 ans ; en 1860, de 42 ans ; en 1820, 35 ans. On a oublié ce qu’était la santé en France il y a un siècle et demi. Gérard Jorland, dans « Une société à soigner. Hygiène et salubrité publiques en France au XIXe siècle », indique qu’en 1850, si 56 000 enfants naissaient à Paris ; 28 000 d’entre-eux étaient abandonnés et 80% mourraient dans l’année.
La probabilité d’être vivant est donc très faible. Pourtant, bonne nouvelle pour les Terriens, l’espérance de vie augmente en moyenne de 4 mois par an sur la planète et la pauvreté baisse (en valeur relative et en valeur absolue). On compte aujourd’hui 850 millions de pauvres (pour 1 milliard il y a 60 ans, sur une population d’environ 2,5 milliards d’habitants, alors qu’elle est aujourd’hui de 7 milliards).
Bénéficiaires de cet extraordinaire progrès, acteurs de cette révolution progressiste depuis le dix-huitième siècle, les Français du vingt-et-unième siècle ont pourtant inscrit dans leur constitution le principe de précaution (Charte de l’environnement). De surcroît, le Parlement vote des lois mémorielles, comme si les députés étaient habilités à dire l’Histoire ou, par ailleurs, la vérité en débattant de questions scientifiques ; on peut ainsi citer la loi sur les insecticides, celle sur le bisphénol etc.
Un nouveau paganisme apparaît et se manifeste notamment par de nouvelles pratiques alimentaires : l’orthorexie, le véganisme etc… Le taux de vaccination recule et la nature est mythifiée.

Pourquoi ce progrès soudain et cette nouvelle crainte ?

A la fin du Moyen-Age, Nicolas Copernic (1473-1543), étudiant la trajectoire de Mars, déclare que le Soleil, et non pas la Terre, est au centre de notre monde. Pour y parvenir, il brise deux tabous dont nous sommes tous aujourd’hui les bénéficiaires : il croit en ses observations et prétend que tout n’est pas religieux.

Croyance en ses observations. Les hommes n’ont inventé que deux manières pacifiques de régler les conflits : les tribunaux d’une part, et la méthode scientifique d’autre part. Cette dernière est assez simple en principe, mais très exigeante en pratique. Sa simplicité réside dans le fait d’émettre des hypothèses et de les tester par des expériences quand cela est possible pour voir si elles sont fondées ; le résultat de l’expérience est ici le seul juge du bienfondé des hypothèses. Le problème majeur de la méthode scientifique est que, pour démontrer que A est la cause de B, « toutes choses doivent être égales par ailleurs » ! Ceci est très difficile à réaliser en pratique et parfois impossible. Par exemple : on n’a qu’une planète, on ne peut donc pas faire d’expériences sur les causes multiples du réchauffement climatique. On utilise alors des modèles pour, à partir des données du passé, prévoir l’avenir, mais comme l’on ne contrôle pas tous les facteurs, l’on ne peut pas atteindre le même degré de certitude qu’avec la méthode expérimentale.

Tout n’est pas religieux. Autrement dit les ordres doivent être séparés, celui de dieu et celui des hommes. En outre, ce qui est vrai n’est pas nécessairement juste, une règle de droit n’est pas un phénomène scientifique… Or, aujourd’hui on revient à la confusion des ordres. Le Parlement vote des lois mémorielles alors qu’il n’est pas légitime pour être historien ou scientifique. Dans le texte sur l’éducation Trois discours sur la condition des grands (1670), Pascal, précepteur d’un jeune duc, dit : « Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime, mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme […] [je] ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l’estime que mérite celle d’honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, […] je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit. ». Il fait ainsi bien la distinction entre l’ordre social et les autres ordres, notamment ceux de l’amour et de la vérité.

La méthode scientifique est très particulière. Karl Popper (1902-1994) a montré que l’on pouvait distinguer un propos scientifique d’un propos qui ne l’était pas que si on pouvait démontrer qu’il était faux : c’est la réfutabilité (ou falsifiabilité) d’un propos. Exemple, si je prétends que les lunettes sont dangereuses pour la santé, cette affirmation n’est pas scientifique car je ne pourrai jamais démontrer qu’elle est fausse. Il en est de même pour l’éventuelle dangerosité des ondes des téléphones portables ou celle des OGM : on ne peut pas faire tous les tests pour éliminer toutes les conséquences possibles de leur usage. Demander alors de montrer que ce n’est jamais dangereux revient à user de « preuve diabolique » des moines de la Grande Inquisition, la preuve impossible à fournir : si l’on affirme que vous êtes coupable d’une hérésie, il est impossible de démontrer que ce n’est pas le cas.

Quelques mots sur l’écologie, l’agriculture et l’alimentation.

L’écologie
Il existe une différence entre les écologistes, un parti politique, et les écologues, c’est à dire les chercheurs en écologie.
Les écologistes sont un parti politique qui, par essence, ne peut pas être scientifique : dans ce cas, ses membres cherchent le pouvoir, alors que dans l’autre les écologues cherchent la vérité, ce n’est pas du même ordre. Les écologistes politiques sont des apôtres de la décroissance, en général de gauche, sinon gauchistes, partageant des croyances sur la nature et les dangers de la société technicienne, notamment en matière d’énergie nucléaire. Les écologues, eux, cherchent plutôt à comprendre l’équilibre d’un écosystème en répondant notamment à des questions simples : qui vit là, qui mange quoi, qui mange qui et comment tout s’équilibre, avec ou sans les Hommes. L’écologie est une discipline d’observation d’un équilibre dynamique entre les acteurs d’un écosystème.

En écologie on observe la nature, en agriculture on s’efforce de la maitriser pour se nourrir, se vêtir etc. Ainsi, il n’y a plus de paysages « naturels » en France depuis la fin du Moyen-Age au sens où il n’aurait pas été modelé par l’agriculture ou la sylviculture ; il n’y a rien de moins « naturel » qu’une futaie de chêne qui demande deux siècles d’attention des forestiers pour venir à maturité. En revanche, en Amérique du nord, notamment, de tels écosystèmes existent encore.
Contrairement à ce que l’on dit, en France, il y a trois fois plus de forêts qu’il y a deux siècles : en 1800, 10% de la France était boisée, aujourd’hui c’est plus de 30%. Quant aux animaux « sauvages », on dénombre 2 millions de sangliers, alors qu’il n’y en avait que 500 000 il y 20 ans.

Quant aux violences de la nature, elles n’ont rien de nouveau, mais la seule différence entre une catastrophe naturelle et un phénomène naturel est que dans le premier cas des hommes en pâtissent, pas dans le second !
.
Néanmoins, il existe des problèmes écologiques : la surpêche, la disparition de zones fragiles, la pollution des grandes agglomérations, principalement des pays pauvres, la disparition de milieux où peuvent vivre des grands animaux à l’état sauvage … mais ce n’est pas en pénalisant les agriculteurs français que l’on résoudra ces questions.

L’agriculture
Depuis dix-mille ans, le projet de l’humanité a été de maîtriser la nature. Ce projet a réussi : la faim dans le monde diminue, notamment grâce à l’extraordinaire productivité de l’agriculture : un bon rendement en blé tourne autour de 100 quintaux aujourd’hui (40 quintaux en 1965).
Le problème majeur réside dans le fait que les générations actuelles n’ont finalement aucune idée de comment la nourriture est produite, au contraire des générations antérieures. Beaucoup semble découvrir par exemple que pour manger de la viande, il faut tuer un animal. Il y a 70 ans, 40% de la population active était agricole, aujourd’hui, c’est moins de 3%. Les progrès de l’agriculture ont libéré les urbains d’une contrainte inimaginable pour la majorité d’entre-eux : les animaux doivent être nourris tous les jours, le lait des vaches doit être tiré matin et soir, les champs labourés, certaines cultures sarclées en absence de pesticides … Or, en 2017, il n’y a plus que 60 000 élevages en France, les urbains dans leur très grande majorité les méconnaissent, voire les ignorent et projettent leur peur sur ceux qui les nourrissent. Alors qu’ils devraient être reconnaissant de les avoir libérés, ils leur imposent des contraintes folles.

En ce qui concerne le débat sur le bio, plusieurs études ont démontré que l’alimentation bio n’est pas meilleure que l’alimentation traditionnelle. En outre, les plantes produisent des toxines et les aliments bio contiennent des hormones (œstrogènes dans le tofu par exemple) et des produits qui sont mutagènes ou cancérigènes chez le rat, certes à des doses très élevées. La réglementation bio est simplement différente. Les agriculteurs utilisent aussi des pesticides, mais pas les mêmes. En outre, la santé des agriculteurs est meilleure que celle du reste de la population. Ils vivent plus longtemps et ont moins de maladies et de cancers. Quant aux pesticides, des milliers d’études montrent qu’ils n’ont pas le niveau de toxicité prétendu par les faiseurs de peur ; mais, en dépit de toute évidence et, notamment d’un rapport de l’académie de médecine, le Parlement vote une loi interdisant de fabriquer en France le bisphénol ce qui conduit à la délocalisation de 2 milliards de production industrielle de France vers … la Suisse. Mais comme la réglementation européenne n’interdit pas l’usage de ces produits, la France les importe et … l’on a tout perdu !

L’alimentation
Les hommes, qui sont des omnivores, donc pouvant tout manger, se méfient de ce qu’ils mangent. C’est peut être plus clair !Jusqu’à une date récente, en France, les repas familiaux réglaient les rythmes et les rites alimentaires : 3 repas par jour, interdiction de parler à table, de manger entre les repas etc. Aujourd’hui les enfants de 6 ans vont à la cantine et doivent choisir. 25% des habitants de Paris ne préparent plus chez eux de repas, ils commandent ou vont acheter des plats préparés ! Enfin, si les générations anciennes ont eu à gérer le manque, celle d’aujourd’hui ont à gérer l’excès. Comme l’excès est inquiétant, ces angoisses sont projetées sur ceux qui produisent, c’est-à-dire les agriculteurs. La grande distribution finance des publicités qui font croire qu’il faut manger bio ou sans OGM etc.

A l’évidence, l’alimentation a un impact important sur la santé mais ce qui compte c’est ce que l’on mange pendant une semaine ou un mois et donc l’alimentation globale, plus que des aliments spécifiques ou quotidiens qui, certes, doivent être frais et variés. Cette alimentation va interagir avec l’activité physique et l’héritage génétique et, à terme, au fil des années, aura un impact favorable ou délétère sur des facteurs de risques (surpoids, hypertension) qui, à leur tour, favoriseront l’apparition plus ou moins rapide de maladies. Ce qui compte donc, c’est l’alimentation liée au mode de vie, et peu ce qui la compose, bio ou pas, malgré ce qu’on souhaite nous faire croire.

Nous avons maîtrisé la nature, ce qui a conduit dans certains cas à des destructions d’espaces naturels mais la nature continue d’évoluer. De nouveaux animaux apparaissent : aux États-Unis par exemple, faute de louves, les loups se sont accouplés avec des femelles coyotes. Des « coyloups » sont ainsi nés. L’évolution continue donc d’autant que les plantes voyages : pomme de terre, maïs, tomate, chocolat … ne viennent pas d’Europe, les plantes mais aussi les nuisibles : en France, 60 nouvelles espèces d’insectes sont apparues depuis 7 ans.

Les urbains-omnivores imposent aux agriculteurs des normes telles qu’elles ne peuvent que les conduire à la faillite et provoquer leur ressentiment. Le bien-être des truies dans les porcheries bretonnes a coûté 150000 euros par élevage. Beaucoup de produits agricoles ne peuvent plus aujourd’hui être fabriqués en France, mais les haricots verts par exemple, importés du Kenya, sont traités aux pesticides dont on ne connaît ni la nature, ni les doses.

Ces normes excessives, voire inadaptées fleurissent car les ingénieurs de l’État ne réalisent plus eux-mêmes des ouvrages, ce sont les collectivités locales qui les sous-traitent aux entreprises, ils ne saisissent donc pas bien la nature des normes qu’ils imposent aux autres et ce d’autant qu’en France il y a la responsabilité civile et pénale des fonctionnaires. Ce n’est pas le cas en Angleterre par exemple, où c’est la Reine qui seule est responsable. Quand il y a eu l’affaire de la vache folle en Angleterre, les responsables ont été exfiltrés de l’administration anglaise mais n’ont pas été poursuivis.
En France, cette responsabilité pénale a pour conséquence l’explosion des normes. Mais à force de surprotéger les choses, elles disparaissent. Les colonies de vacances sont de moins en moins nombreuses parce que les normes des bâtiments coûtent trop cher et que les moniteurs doivent être formés, ils se professionnalisent. Ainsi, la surprotection des enfants conduit à la disparition des colonies de vacances, comme la surprotection des locataires fait que beaucoup de gens ont du mal à se loger etc.

Nous sommes dirigés par des sophistes. Platon disait qu’il ne fallait jamais discuter avec un sophiste parce que son problème n’était pas de rechercher la vérité, mais de vous convaincre ! Les hommes politiques veulent que les gens votent pour eux ; les avocats veulent gagner un procès, la vérité n’est pas, pour eux, primordiale. Dans les gouvernements de François Hollande, il n’y avait pas d’agriculteurs, d’ouvriers, de chefs d’entreprise, d’ingénieurs etc. Pour la plupart, ils étaient issus du droit ou des sciences politiques. La classe dirigeante, à laquelle il faudrait ajouter les journalistes, est très majoritairement composée de sophistes.

Pour illustrer les conséquences de ce propos par un seul exemple, nous avons entendu François Hollande annoncer qu’en 2025, 50% de l’énergie française serait nucléaire. Or, pour y arriver, il faudrait fermer 18 centrales nucléaires, alors qu’il n’a pas réussi à en fermer une. Bien entendu, il s’était aussi bien gardé de dire que cela augmenterait le coup de l’énergie de plus de 50% et que, par ailleurs, le nucléaire n’a aucune incidence sur le réchauffement climatique, contrairement à ce que beaucoup d’hommes politiques laissent entendre. Cette énergie en outre tue 4500 fois moins que le charbon. En Chine, il y a officiellement 10 000 morts par an dans les mines de charbon. A Tchernobyl, depuis le drame, 78 personnes sont mortes. A Fukushima, les victimes ne sont pas mortes à cause du nucléaire mais du tsunami et suite aussi aux déplacements de population qui ont suivis la catastrophe.

Quelques remarques pour terminer :

Le principe de précaution, évoqué plus haut, est absurde, car il préconise de prendre des mesures proportionnées en cas de d’événements incertains. Or ce qui est incertain ne peut être proportionné et demeure … incertain !
Les tribunaux condamnent pour le préjudice d’anxiété, qui n’est même pas un dommage. Voir à ce sujet les procès sur les antennes relais et les ondes magnétiques.
Enfin, en ce qui concerne le débat sur le réchauffement climatique : la Terre se réchauffe, les Hommes y jouent un rôle. Reste à savoir si ce rôle a une importance majeure ou mineure. Mais on ne peut pas faire d’expérience. On étudie des courbes de températures à partir desquelles sont établies des projections. Entre 1997 et 2014, il y a eu une stagnation de la température. Elle réaugmente depuis 2 ans.

« Ils croient que la nature est bonne » Jean de Kervasdoué - Robert Laffont 2016, Jean de Kervasdoué est ingénieur en chef des ponts et des forêts, professeur émérite au CNAM et membre de l’académie des technologies.