Cercle Frédéric Bastiat

2017-04-26 10:19:29

« Les chrétiens devant l’islam, les leçons de l’histoire »

Conférence donnée par Jean Monneret lors du dîner débat du 4 mars 2017

, par Jean Monneret

Nos voisins assyro-chaldéens : une chrétienté bimillénaire

La création d’une seconde église chaldéenne à Arnouville venant s’ajouter à celle, très fréquentée, de Sarcelles, a attiré l’attention. A cette occasion, les téléspectateurs français purent constater la ferveur religieuse de cette communauté, réfugiée sur notre sol et son attachement au catholicisme.

Il faut toutefois préciser que l’Eglise chaldéenne n’est qu’une des branches de la chrétienté d’Orient . Une branche certes très importante et liée à Rome depuis le 16ème siècle, mais pas unique. Un autre rameau de cette chrétienté entretient des rapports apaisés avec le Vatican, sans être intégré à l’Eglise romaine. Elle fut longtemps qualifiée de nestorienne, du nom de l’évêque Nestorius que condamna le concile d’Ephèse en 431. L’appellation d’Eglise apostolique assyrienne d’Orient est préférable car les intéressés rejettent le qualificatif de nestorien, et ses connotations anciennes. Il est d’ailleurs inapproprié car le véritable théologien de cette église fut en réalité Théodore de Mopsueste (voir plus loin).

Notre article a pour objectif de préciser l’histoire de la communauté concernée. Nous n’entrerons pas dans le détail des particularités religieuses, foisonnantes, de la chrétienté en Orient, lesquelles ont fait l’objet d’une foule d’études très complètes. Il importe toutefois de signaler que les Chrétiens originaires de Mésopotamie s’appelant de plus en plus souvent des Assyro-Chaldéens. Cette dénomination n’est toutefois pas religieuse. Au contraire, elle a l’avantage de gommer les clivages religieux pour mettre l’accent sur la communauté d’origine, et, la recherche d’objectifs politiques ou culturels communs. En effet, qu’ils appartiennent à l’Eglise chaldéenne (donc catholique) ou à l’Eglise assyrienne (qui prolonge celle de l’antiquité), les Assyro-Chaldéens parlent une même langue dérivée de l’Araméen de l’époque biblique . Ils descendent des habitants des grandes cités impériales, d’ailleurs rivales, de Ninive et de Babylone. La référence à une ethnicité et à une langue communes permet de mettre entre parenthèses les oppositions au profit d’une solidarité précieuse dans les temps de persécution. La diaspora assyro-chaldéenne s’étend aujourd’hui aux Etats-Unis (séjour principal ) et dans de nombreux pays anglo-saxons, ainsi qu’en Allemagne, et en Scandinavie. En France, elle est particulièrement significative en raison de liens historiques anciens, et du rôle protecteur que notre pays a souvent joué envers ces populations.

Leur Histoire

Les Eglises d’Orient se font gloire d’avoir eu en Saint Thomas un de ses fondateurs. L’apôtre Addaï (Thaddée) et ses disciples Aggaï et Mari fondèrent l’Eglise de Babylone. Plus tard, leurs successeurs rayonnèrent à partir d Ctésiphon, capitale de l’Empire Perse ayant remplacé l’antique Séleucie. Les premiers évêques ordonnés en Assyrie et en Chaldée évangélisèrent toute la Mésopotamie et le patriarche Barthélémy devint le Catholicos de cette église. Sa résidence était fixée à Koke. Le royaume d’Ourhaï / Edesse fut le premier pouvoir politique chrétien avant l’Arménie et l’Ethiopie.

Dans l’Empire Perse, cette église bénéficia, au début, d’une certaine tolérance, mais, à partir de 226, la dynastie des Sassanides imposa le zoroastrisme comme religion d’état. De 309 à 379, sous le long règne de Chapour II, les Chrétiens furent durement persécutés. Malgré cela, l’Eglise d’Orient continua de rayonner : ses missionnaires allèrent jusqu’en Chine et en Mongolie où ils firent de larges conversions. L’église syro-malabare en Inde, est une survivance de cette époque. En 410, le synode de Ctésiphon adhéra au Concile de Nicée. Ceci n’empêcha point des divergences en matière de théologie et de christologie qui affectèrent durablement les rapports avec la chrétienté d’Occident.

En 489, l’école d’Edesse, longtemps florissante, fut fermée et elle regagna Ninive (Mésopotamie du Nord). Elle fut dirigée par le célèbre théologien Théodore de Mopsueste qui fut le professeur et le véritable inspirateur de Nestorius. L’Eglise d’Orient, à cette époque fut profondément influencée par lui. Vers 559, les souverains perses changèrent d’optique et se firent plus conciliants envers les Chrétiens. L’épouse de l’Empereur Chrosoès II Chirine étant chrétienne, la tolérance s’étendit et une église fut construite dans la capitale.

L’Islam

Les territoires où l’Eglise assyrienne était implantée passèrent progressivement aux mains des Musulmans à partir de 641. Après l’entrée des cavaliers arabes en Haute Mésopotamie, les troupes sassanides furent vaincues à Jalula et Nahawand. La conquête musulmane se fit au prix de nombreuses destructions et de massacres. Les régions de l’Empire byzantin comme celles de l’Empire perse en furent affectées économiquement et démographiquement. Le pouvoir islamique ne pouvait toutefois gouverner sans faire appel aux populations autochtones. En 750, la dynastie abbasside prit l’habitude de s’entourer de fonctionnaires grecs et assyriens. Le Catholicos Timothée 1er transféra sa résidence à Bagdad que fonda le Calife Mansour. Ce dernier lui demanda de traduire Le Livre des Topiques d’Aristote en arabe. Un chrétien Al Anbari s’en chargea. Plusieurs œuvres de philosophie et de science grecques furent ainsi disponibles en arabe. La médecine progressa. De cette époque, date l’image, répandue aujourd’hui, d’une brillante civilisation musulmane à laquelle l’Europe serait redevable. Selon cette théorie, l’Europe aurait été coupée de ses racines gréco-latines par les grandes invasions. Elle les aurait retrouvées grâce aux Arabes et notamment pas des échanges avec l’Espagne musulmane. Or, la civilisation du Moyen-Orient dite parfois arabe, parfois musulmane, doit l’essentiel aux lettrés grecs et assyriens qui traduisirent du grec et de l’araméen en arabe les chefs d’œuvre de l’Antiquité. Ce sont les lettrés chrétiens et juifs qui transmirent le savoir grec aux Musulmans et non l’inverse .

Du reste, de sévères discriminations frappèrent vite les Chrétiens, les Juifs et les Zoroastriens comme les Sabéens. Les contraintes furent codifiées, selon le statut de dhimmis qui devint le leur, dès les origines en terre d’Islam : interdiction d’épouser des Musulmanes, impôts spéciaux, interdiction (sauf dérogation) de construire des églises. Certaines discriminations vestimentaires furent également imposées dès le 7ème siècle, comme le port d’une ceinture de couleur (Zunar).

Nombre de Chrétiens se convertirent à l’Islam pour échapper à ce statut inférieur, notamment à l’impôt foncier spécifique dit Karaj. La langue arabe devenue plus courante dans la population, une certaine assimilation en résulta. Ceci n’empêcha pas et même accompagna, l’affaiblissement du pouvoir califal central, devenu plus net à la fin du premier millénaire. Une certaine floraison des particularismes devint sensible malgré ou à cause de l’enracinement de l’environnement islamo-arabe. La langue arabe progressa jusqu’à bénéficier d’une primauté certaine.

Ce qui est étonnant, c’est que l’Eglise d’Orient, assyrienne donc, continua de progresser grâce à ses racines linguistiques et culturelles sur les bords de la Mer Caspienne, dans la Transoxiane et en Asie Centrale. Les missionnaires nestoriens (de par leur théologie) seront les promoteurs d’un brillant mouvement scientifique car ils étaient chargés de traduire et de faire connaître les ouvrages de l’Antiquité. Selon Joseph Yacoub : « Ils ont aussi acquis et conservé à la science, la plus grande partie de ces trésors ».

Dans l’Empire turco-mongol, qui s’était entre temps constitué, le christianisme, le bouddhisme et le mazdéisme (ou zoroastrisme) vivaient côte à côte. Les choses ne changèrent pas immédiatement lorsque l’armée mongole entra à Bagdad en 1258. Le khan avait une épouse chrétienne et des moines chrétiens faisaient partie de l’environnement politique de l’époque. Toutefois avec le temps, et la conversion du khan Ghazan à l’Islam, cette religion devint religion d’état. Les règles de la dhimmitude s’appliquèrent avec une nouvelle sévérité, puis leur rigueur se mit à fluctuer. Le successeur de Ghazan, Objaitou lança une politique antichrétienne. Les Chrétiens d’Erbil dans le nord de l’Irak (actuel Kurdistan) subirent des massacres.
Le 14ème siècle fut marqué par les terribles ravages qu’exercèrent les hordes de Timour-Lang (Tamerlan). La ville de Mossoul sera envahie et détruite à deux reprises. Beaucoup de Chrétiens se réfugièrent dans des zones montagneuses, par exemple le Hakkâri au sud-est de l’actuelle Turquie, aux confins du Kurdistan. L’église mésopotamienne fut détruite, tandis que ses communautés se trouvèrent refoulées dans des zones difficiles d’accès.

Le rayonnement extérieur, vers l’Extrême-Orient, de l’église assyrienne s’effaça à partir de la moitié du 15ème siècle. Le patriarcat devint héréditaire sous l’influence de Shimun IV au milieu du siècle suivant. Un neveu du patriarche, ce dernier étant tenu au célibat, devait lui succéder (L’accusation de népotisme, au sens littéral du terme, s’en trouva stimulée).

En 1552, une partie de l’épiscopat assyrien élut Jean Soulaqa qui s’opposa au patriarche d’alors Shimun VII. Soulaqa prit le nom de Shimun VIII et son église prit le nom d’Eglise Chaldéenne. Un évènement très important suivit cette décision : Rome apporta son soutien à cette église qui s’affirma désireuse de renouer des liens avec l’Occident . Shimun VIII se rendit à Rome. Le Pape Jules III le proclama Patriarche des Chaldéens. Celui-ci reconnut la primauté du Saint Siège qui reconnut les institutions de l’Eglise Chaldéenne et sa liturgie. A son retour en Orient, Shimun VIII fut assassiné par un émir kurde. Son successeur Abdishou IV se rendit à Rome, fut confirmé et prit le titre de Patriarche des Assyriens et des Chaldéens.
Les liens avec Rome se distendirent ensuite et la succession héréditaire fut rétablie. Ce n’est qu’en 1673 qu’un prêtre de Diyarbakir appelé Joseph I refit allégeance à Rome. Le Pape le reconnut formellement et à partir de cette époque, nombre d’Assyriens se rallèrent à l’Eglise Chaldéenne. En 1778, le Métropolite de Mossoul se déclara catholique et abolit la succession héréditaire. Pie VIII le reconnut Patriarche de Babylone, avec juridiction sur tous les Chaldéens de Turquie comme de Mésopotamie.

Au siècle suivant, les Assyriens connurent à nouveau des jours sombres. A partir de 1843, qui vit la mise à mort de nombreux Chrétiens par le Bey de Botan, commença une longue suite de persécutions. En 1895 et 1896, de nouvelles tueries vinrent ensanglanter l’Empire Ottoman : Trébizonde, Diyarbakir, Urfa, Galata restèrent dans les mémoires comme des mieux emblématiques de cette terreur indicible. Aussi de nombreux Assyriens non catholiques se rapprochèrent de leur voisin la Russie orthodoxe. Ses troupes intervinrent en 1909 dans la région d’Urmia (aujourd’hui en Azerbaïdjan).

La Turquie d’alors était travaillée par le mouvement Jeune Turc. Celui-ci renversa le Sultan Abdul Hamid et prit le pouvoir en 1908. La double influence maçonnique à sa tête et islamiste dans les foules aboutit à une politique hostile aux minorités. Les massacres d’Adana en Cilicie en furent une première et dramatique conséquence (1909).

Durant la Grande Guerre, la Turquie se trouva aux côtés de l’Autriche et de l’Allemagne. Une défaite russe à Urmia entraîna la fuite de milliers d’Assyriens en Russie. En 1915, les Ottomans et des supplétifs kurdes entreprirent une vaste épuration ethnique, aux dimensions d’un génocide. Connu et reconnu comme tel en Europe, il visait les Arméniens mis aussi les Assyro-Chaldéens. Ces derniers affirment aujourd’hui avoir eu quelques 70 000 morts sur l’ensemble . Le pouvoir turc de l’époque n’hésita pas à planifier les massacres comme les déportations.

La révolution en Russie avait rendu inopérante la protection des armées tsaristes. Les Arméniens et les Assyro-Chaldéens ayant survécu tentèrent de se réinstaller en Syrie sous mandat français et en Irak. Peu d’Assyro-Chaldéens pourront regagner la région du Hakkâri au sud-est de la Turquie.

A l’issue de la première Guerre Mondiale, les Assyro-Chaldéens voyaient en la France une protectrice contre le joug ottoman. Ils caressaient alors le projet d’établir un état autonome reconnu internationalement. Leurs revendications furent accueillies avec sympathie à Paris. Toutefois, la Conférence de la Paix, comme le traité de Sèvres (1920), puis de Lausanne (1923) s’abstinrent de leur garantir un foyer national alors qu’initialement un véritable état s’étendant de Diyarbakir à Mossoul avait été envisagé. De simples clauses de respect des minorités non-musulmanes furent adoptées dont l’application fut des plus incertaine. Le rêve des Assyro-Chaldéens avait été brisé.
En Irak, devenu indépendant en 1932, les persécutions reprirent. Le Patriarche fut déporté à Chypre et les Chrétiens devinrent les oubliés de la paix (J. Yacoub). Dès cette époque, un exil prit forme en direction des pays occidentaux. Les Etats-Unis abritèrent progressivement la plus importante communauté dont la diaspora s’étend aujourd’hui en Scandinavie, en Allemagne, en France et en Australie.

L’intervention américaine en Irak devait bouleverser gravement la situation de cette minorité encore forte de plus d’un million d’âmes en 2001. Ceci fut d’autant plus dramatique que sous le régime baasiste, la Constitution reconnaissait la pluralité nationale dans le cadre de l’unité irakienne. Des droits culturels importants étaient reconnus aux Assyro-Chaldéens. L’enseignement de leur langue dans les zones où ils étaient majoritaires était accepté. Revues et programmes de radio dans les langues d’origine existaient. Des festivités populaires furent organisées à Bagdad et à Ninive. Une académie de la langue araméenne (souvent dite syriaque) vit le jour. Certes, sous un régime dictatorial, la mise en application de ces droits fut parfois erratique. Dans les années 80, les opérations militaires contre les Kurdes ont altéré la situation politique. Dans la Turquie voisine, des opérations semblables furent engagées contre les Kurdes du Hakkâri. Au total, les minorités chrétiennes de part et d’autre de la frontière turco-irakienne, celles vivant en zone montagneuse notamment, se trouvèrent prises entre le marteau et l’enclume. Beaucoup durent gagner l’intérieur du pays ou, plus souvent encore, émigrer.

La présence de fortes communautés assyro-chaldéennes dans la région de Sarcelles, Arnouville et Gonesse date de cette époque. L’apparition de l’Etat Islamique, puis sa conquête de vastes portions de l’Irak et de la Syrie, les massacres et les persécutions qui en résultèrent ont stimulé à nouveau cette immigration qui fait désormais partie du paysage social de la France.

La situation de dhimmitude dans laquelle furent souvent enfermés les juifs et les chrétiens sous les dominations islamistes aboutit à un statut inférieur. Dans certains pays, cette situation s’est maintenue sinon juridiquement du moins dans les mentalités, voire dans les faits. La laïcité , si chère en la République Française, n’a pas _si l’on me pardonne ce jeu de mots_ , droit de cité en terre d’Islam. Difficilement en tout cas.
Ceux qui veulent y réaffirmer la Charia sont aujourd’hui une menace directe pour les non- musulmans : chrétiens, juifs, et même pour les dissidents de l’Islam ou tenus pour tels. Aussi la réaffirmation du droit de changer de croyances , et celle ,de l’égalité en droits de tous les hommes , qui peut nous paraître aller de soi ici , en Occident , reste profondément subversive en maints pays orientaux, s’ils refusent la modernisation et l’abandon des dogmes d’un Passé abusivement sublimé.