Cercle Frédéric Bastiat

2016-09-28 23:50:19

L’agriculture

Diner-débat n°6

, par Michel Prugne

Notre sixième dîner-débat a attiré un nombre record de participants : près de 70 personnes sont venues écouter Michel Prugue et s’entretenir avec lui.

M. Prugue, exploitant agricole et Vice-Président du Centre National des Jeunes Agriculteurs, nous a présenté un tableau riche et documenté des problèmes actuels, tels qu’ils sont ressentis par les agriculteurs. Il était admis que l’on ne pourrait traiter en une seule séance les problèmes et les solutions. Michel Prugue s’est tout de même efforcé d’esquisser quelques voies de solutions possibles, qui ont fait l’objet d’une discussion courtoise mais sérrée et subtile entre partisans d’un certain interventionnisme et partisans d’une plus grande prise en charge de leurs problèmes par les agriculteurs eux-mêmes. La synthèse qui suit tient compte à la fois de l’exposé et de la discussion.

Le marché agricole commun, tel qu’il a fonctionné dans les années cinquante et soixante a permis des progrès substantiels : les agriculteurs ont disposé d’un marché plus vaste leur offrant de nouvelles possibilités d’écoulement ; en même temps, une concurrence accrue les a incités à se spécialiser afin de tirer le meilleur parti des caractéristiques de leur exploitation. Ceci a exigé de leur part un effort d’adaptation sans précédent, mais a permis en contrepartie une élévation substantielle de leurs niveaux de vie. Quant aux consommateurs, ils se voyaient offrir une gamme de produits alimentaires plus large et plus variée, à des prix souvent plus avantageux que par le passé.

Ce marché agricole commun reposait sur quatre principes :

la libre circulation des produits agricoles à l’intérieur,
l’unicité des prix et leur maintien, assurés par le Fonds Européen d’Orientation et de Garantie Agricole (FEOGA), afin de protéger le revenu des agriculteurs contre les fluctuations de prix,
la préférence communautaire, qui impliquait que les produits venant de l’extérieur soient taxés ou contingentés,
le financement des dépenses agricoles de la communauté (dont le FEOGA constitue la plus grosse part) au moyen des taxes sur les produits agricoles importés, des droits de douane sur les produits industriels importés, et une fraction de la TVA limitée initialement à 1% (limite portée à 1,4% en 1984, puis 2,2% en 1988).
Notons que si cette construction parait aujourd’hui bien interventionniste, l’ouverture sur un seul marché d’économies agricoles jusque là plus ou moins fermées a représenté en son temps une certaine libéralisation.

À partir des années soixante-dix, toutefois, un certain nombre de problèmes allaient apparaître :

La préférence communautaire connut diverses exceptions : produits de substitution aux céréales ; beurre et moutons néo-zélandais.
Le principe de l’unicité des prix fut mis à mal par les fluctuations monétaires.
La "solidarité financière" fut ébréchée en 1984 par une diminution systématique de la contribution britannique, en compensation du "trop perçu" inlassablement dénoncé par Margaret Thatcher, bientôt suivie d’un allégement de la contribution allemande.
Plus récemment, les restrictions à l’entrée dans le marché commun ont été assouplies au bénéfice des pays de l’Europe de l’Est.
Mais les deux problèmes les plus lancinants sont celui des excédents et son corollaire, celui de la disparité entre les cours mondiaux et les prix garantis de la politique agricole commune : à partir des années cinquante, partout dans le monde, à l’exception peut-être des pays à économie dirigée, l’agriculture n’a cessé de faire des progrès de productivité grâce à la mécanisation, à l’emploi généralisé des engrais et des pesticides, à l’augmentation de la taille moyenne des exploitations, elle-même due à la diminution du nombre d’agriculteurs. Sur un marché libre, toute surproduction d’un produit conduit à une baisse du prix de ce produit qui permet d’en écouler les excédents et incite à moins le produire jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre entre l’offre et la demande s’établisse, rendant possible une remontée des cours. Dans le marché agricole commun, les excédents sont repris par le FEOGA, qui les stocke ou les vends sur les marchés tiers en les subventionnant.

Comme ce mécanisme conduit à des stocks ou des subventions toujours plus élevés, la communauté est contrainte, année après année, de diminuer les prix dits "garantis", au moins en valeur réelle, diminuant ainsi le revenu des agriculteurs.

Confiants en leurs fonctionnaires, en leurs institutions, les agriculteurs pensaient qu’ils pourraient continuer à produire selon des schémas qui avaient fait leurs preuves. Pendant vingt ans, on leur avait dit de produire en quantité du lait, des céréales, de la viande, on leur avait prodigué conseils et crédits pour ce faire, et un beau jour on a instauré des restrictions de production, surtout célèbres avec les quotas laitiers, mais qui ont frappé toutes les productions, sans que cela soit dit. Tout dépassement des quantités fixées au niveau européen entraînait des baisses de prix cumulatives.

Faut-il ajouter au nombre des problèmes la diminution inéluctable du nombre d’agriculteurs (désertification des campagnes), ou au contraire la considérer comme une opportunité (accroissement de productivité) ? Dans la communauté, 55% des exploitants ont 55 ans et plus : 31% de 55 à 65 ans, et 24% plus de 65 ans. En France, 73% des exploitants de plus de 50 ans, soit 413 000 personnes, pensent n’avoir aucun successeur. Ils cultivent 25% de la surface agricole utile. Chaque année, 40 000 actifs quittent l’agriculture.

Les avis sont partagés sur cette question : l’attachement des Français à une classe agricole solide, ossature de villages bien portants, reste très vive ; la dimension d’une exploitation n’est pas non plus le seul critère de sa rentabilité : on peut obtenir une grande valeur ajoutée sur de petites surfaces en choisissant convenablement ses productions.

Quoiqu’il en soit, la Politique Agricole Commune ne donne plus les resultats escomptés : elle n’augmente plus les niveaux de vie moyens ; elle agrave les inégalités de revenu ; elle ne permet pas d’enrayer la diminution du nombre d’agriculteurs ; elle coûte de plus en plus cher au contribuable comme au consommateur. Il faut donc la réformer.

La voie retenue par la commission de Bruxelles est celle du plan dit "Mac Sharry", du nom du commissaire chargé de l’agriculture et du développement rural, dont voici les idées directrices :

Alignement progressif des prix intérieurs européens sur ceux du marché mondial, ce qui signifie une forte baisse de ces prix (céréales -35%, lait -10%, viande bovine -15%). Disparition progressive des prix garantis.
Mesures de maîtrise de la production (en particulier versement de primes en faveur de l’élevage extensif des bovins, encouragements au boisement des terres).
Aides directes aux petits et moyens agriculteurs.
Il est à noter que ces mesures se veulent cohérentes avec l’accord recherché entre nombre de pays sur la liberté du commerce mondial (GATT), et devraient être accompagnées de mesures de réduction des subventions à l’agriculture aux États-Unis.

Cette voie semble dangereuse aux organisations syndicales agricoles françaises, qui craignent que les mesures d’accompagnement ne permettent pas de maintenir le niveau de vie des agriculteurs : la part du financement de la politique agricole commune qui reposait sur le consommateur sera transférée sur le contribuable. Or le consommateur ne consacre à l’achat des produits agricoles que 4% de ses dépenses totales. Si tout repose sur le budget de l’État, on peut craindre "qu’après le temps des promesses vienne celui des tours de vis budgétaires". On peut craindre aussi que cette approche n’accélère l’exode rural, alors qu’il existe un large consensus pour souhaiter que les jeunes qui ont encore envie de faire le métier d’agriculteur soient encouragés, afin de remplacer au moins en partie ceux qui le quittent. Ces organisations syndicales souhaitent donc le maintien de la préférence communautaire et des prix garantis, quitte à vendre les excédents à prix réduits à cette importante fraction de l’humanité qui meurt de famine ou de malnutrition.

Les Jeunes Agriculteurs, et assurément Michel Prugue, sont pourtant loin de se boucher les yeux sur la nécessité de profondes mutations. L’agriculteur français verrait sa compétitivité bien améliorée si l’État cessait de l’accabler de toutes sortes de charges et de réglementations, voire de pressions qui se contredisent dans le temps sur ce qu’il doît faire ou ne plus faire. Mais il doit aussi développer ses productions de qualité certifiées, dont on connaît l’origine. Il doit rechercher des productions non alimentaires (cultures énergétiques), et des activités utiles à la collectivité qui l’entoure, et pour lesquelles il y a probablement une demande solvable : entretien des espaces communaux, prévention des incendies, accueil et occupation des citadins qui veulent passer du temps à la campagne. La soirée s’est terminée sur une note humoristique. À un agriculteur qui se plaignait de tous ces technocrates qui prétendaient régenter le monde agricole sans avoir jamais mis les pieds dans une exploitation ("certains seraient en peine de distinguer une chèvre d’un mouton"), notre président, Jacques de Guenin, lui a répondu qu’il y avait là un débouché potentiel pour les agriculteurs négligé par Michel Prugue : en effet, pendant les quarante dernières années, alors que le nombre d’exploitations passait de 2 400 000 à 950 000, le nombre de fonctionnaires de l’agriculture passait de 15 000 à 30 000 !