Cercle Frédéric Bastiat

2016-10-01 13:45:24

Le marché politique

Dîner-débat n° 5

, par Henri Lepage

Au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, alors que l’enseignement économique officiel sur le continent européen s’enlisait dans les certitudes de l’économie planifiée, une extraordinaire expansion de la pensée économique libérale se produisait dans les universités américaines. Le raisonnement économique traditionnel s’y voyait appliquer à des pans entiers des Sciences Humaines, comme l’Histoire, le Droit, ou la Politique. C’est ainsi que naquit l’analyse des "Choix Publics", ou du "Marché Politique", qui valut à son principal promoteur, James Buchanan, le prix Nobel d’économie en 1986, et dont Henri Lepage devait nous parler lors de notre cinquième dîner-débat. Notons que ces nouvelles tendances étaient déjà en germe dans l’oeuvre de Bastiat, ce qui explique que notre grand économiste soit toujours si vivant et perçu comme si moderne aux États-Unis.

Henri Lepage est diplomé de "Sciences-Po", un des hauts lieux de la religion étatique en France, mais il eut le bon esprit de compléter ses études d’Économie à l’Université du Colorado, et à la London School of Economics, où son esprit logique, pénétrant, et rigoureux aidant, il ne tarda pas à assimiler toutes ces composantes nouvelles de la discipline économique. De retour en France, il écrivit de nombreux articles dans des revues comme "Réalité" et "Entreprise", puis il publia en 1978, dans une langue très claire et très agréable, sa fameuse synthèse "Demain le Capitalisme" (Hachette, collection "Pluriel"). L’ouvrage connut un succès immédiat ; il fut traduit dans une dizaine de langues ; il est régulièrement réédité. C’est un très bon investissement, dans la mesure où il nous permet de nous tenir au courant de la pensée économique contemporaine sans grand effort, pendant que nos pauvres enfants apprennent à l’Université le verbiage de l’Économie mixte.

Ceci dit, on aurait tort de considérer "Demain le Capitalisme" comme un simple exposé de travaux américains, de même que l’on aurait tort de sous-estimer l’apport de Bastiat dans les domaines de la Science Économique déjà défrichés par ses prédécésseurs. En Économie, il n’est pas suffisant d’établir une propriété, encore faut-il la faire pénétrer dans l’esprit du plus grand nombre, et il faut croire que cela n’est pas si facile si l’on en juge par le nombre d’âneries qui continuent à se dire tous les jours sur le libre-échange, la balance des paiements, les vertus des subventions, ou les causes du chômage. Les américains ne s’y sont pas trompés, puisque c’est aux États-Unis mêmes que "Demain le Capitalisme" a eu le plus de succès !

Il reste que Lepage, dont la modestie est l’un des agréments, ne considérait pas ce livre comme une contribution originale, et il en a considérablement enrichi plusieurs thèmes par des apports plus personnels, dans un second ouvrage de la même collection paru en 1980 sous le titre "Demain le Libéralisme". Entre temps, il publiait chez Dunod un ouvrage de théorie économique sur l’autogestion ("Autogestion et Capitalisme"). En 1985 il publiait dans la collection Pluriel l’ouvrage de référence sur le rôle de la propriété dans le développement économique : "Pourquoi la propriété". L’année dernière, il sortait dans la même collection un ouvrage fondamental mettant à mal l’Économie dirigée dans tous les domaines où son rôle paraissait jusqu’ici indispensable, comme l’electricité, le téléphone, ou les ondes hertziennes : "La nouvelle économie industrielle".

Toujours en 1990, Il a publié "Cinq questions sur les syndicats" avec Jacques Garello et Bertrand Lemennicier (PUF, collection "Libre échange"), ouvrage qui décortique le rôle et l’utilité des syndicats en utilisant les instruments d’analyse de la Science Économique. Henri Lepage a aussi écrit deux ouvrages de vulgarisation "Vive le commerce" (Bordas-Dunod), et "La propriété c’est l’envol... vers la prospérité" (Hachette), ce dernier en collaboration avec Georges Berthu.

Dès le milieu du siècle dernier, Frédéric Bastiat mettait en garde ses compatriotes contre la tendance irrépressible de l’État à accroître son emprise dans tous les domaines. Il fut assez bien entendu, puisque pendant toute la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, et jusque vers 1914, l’État n’absorbait que quelque 11 à 14% de la production nationale. Depuis, l’État n’a cessé de croître à un rythme égal à 1,5 fois celui de l’accroissement du secteur privé ! Ce phénomène s’est manifesté dans tous les pays occidentaux, la croissance de l’État ayant été toutefois mieux contenue aux États-Unis, au Japon, et en Allemagne, que dans notre pays.

Nos dîners-débats précédents ont illustré les inconvénients de cette étatisation croissante de la société, dont le plus grave est la déresponsabilisation de l’individu. Si l’on veut combattre ce phénomène, il faut d’abord le comprendre, et Henri Lepage nous en a donné quelques clés :

1. L’influence de Keynes.

Après la grande dépression américaine de 1927, beaucoup d’économistes s’efforcèrent de comprendre le mécanisme des crises et de trouver la façon de les éviter. Jusque là, l’équilibre du budget de l’État était un dogme. Keynes recommanda aux gouvernements de faire du déficit budgétaire en période de déflation, et de l’excédent en période d’inflation. Les hommes politiques, toujours prompts à dépenser plus, s’empressèrent de suivre la première partie de ce conseil, mais pas la seconde. On connait les résultats.

2. Les "Politiques Industrielles" - le "marché politique".

On connaît le leitmotiv des "politiques industrielles" : un État déclare vouloir encourager les secteurs de pointe, afin de rester économiquement compétitif, et il se défend bien de vouloir entretenir les "canards boiteux". Regardons ce qu’il est advenu en France de ces bonnes intentions : de 1981 à 1986, les transferts budgétaires au bénéfice de l’Industrie sont passés de 17 à 86 milliards de francs. 80% de cet argent est allé "aux canards boiteux" !

L’analyse du "marché politique" nous apporte des éléments d’explication. Les subventions se dirigent de préférence vers les secteurs dont les problèmes sont politiquement les plus apparents, où existent des groupes de pression organisés jouissant d’une expérience importante, et disposant d’armes efficaces pour intéresser la puissance publique à leurs problèmes et lui imposer leur conception de ce qu’il faut faire pour résoudre ces problèmes.

La sidérurgie, les charbonnages, les chantiers navals, illustrent bien ce processus. Ce sont des industries exigeant des regroupements importants de main-d’oeuvre sur des sites spécialisés, le plus souvent dans des régions monoindustrielles. Lorsque leurs difficultés apparaissent, elles prennent aussitôt une dimension politique visible. Les syndicats y jouissent d’un pouvoir de pression particulièrement fort en raison des répercussions nationales engendrées par les grèves qu’ils provoquent. D’autre part les salariés de ces industries représentaient une importante base électorale pour les élus au pouvoir pendant la période citée.

Dans les démocraties occidentales, ce que l’on appelle "politique industrielle" n’est en réalité qu’une des modalités par lesquelles certains groupes d’intérêt organisés imposent à la collectivité des efforts de redistribution qu’ils ne réussiraient peut-être pas à obtenir par des moyens plus directs (mais plus visibles), au détriment des contribuables ou des consommateurs, sans que ceux-ci aient la possibilité ou même l’idée d’y resister. Plus généralement, nos systèmes démocratiques aboutissent à donner plus de pouvoir aux intérêts corporatifs qu’aux intérêts des contribuables :

Le coût de chaque mesure particulière est divisé entre un très grand nombre de contribuables. Il est donc peu important pour chacun d’eux.
Le bénéfice de chaque mesure particulière, au contraire, est concentré sur un plus petit nombre de personnes. Il vaut donc la peine de se donner du mal pour l’obtenir.
Les élus qui veulent faire passer une mesure particulière peuvent assez facilement négocier avec d’autres élus des accords de soutien réciproque (je vote pour ton projet si tu votes pour le mien). Par ce mécanisme, il n’est pas nécessaire, pour faire voter une mesure, qu’il existe une majorité favorable à la mesure !
A contrario, il est beaucoup plus coûteux pour les contribuables, qui sont très nombreux, de s’organiser pour agir et défendre leurs intérêts que pour les promoteurs de telle ou telle mesure particulière.
3. L’expansion de la bureaucratie.

Nous avions distribué au cours de notre premier dîner-débat (Le Poids de l’État) quelques chiffres qui illustraient ce phénomène. Lepage nous en a donné les raisons : d’abord, chaque administration ou service public poursuit davantage la politique correspondant à sa conception de "l’intérêt général" que celle qui correspondrait à la meilleure utilisation des ressources collectives. La bonne foi des fonctionnaires n’est pas en cause : comment en vouloir à l’enseignant qui estime que rien n’est plus important que l’enseignement, ou au conservateur de musée qui souhaite que l’on consacre plus d’argent à l’entretien des musées ?

Ensuite, chaque fois que pour un service donné, l’État s’arroge le monopole de la fourniture de ce service, ou ce qui revient presque au même, fournit ce service gratuitement (alors qu’une entreprise privée devrait le faire payer), ce service revient beaucoup plus cher à la collectivité que s’il était produit par le marché. En effet, comment le responsable d’une agence publique, ou d’une entreprise publique monopolistique (comme l’EdF ou la poste), connaît-il ses coûts de production ? Sa seule source d’information provient des départements même dont il est censé contrôler les dépenses. Les hommes qui les composent ont toujours intérêt à produire plus cher : installations mieux équipées, charges de travail plus faibles, davantage de secrétaires, voitures de fonction, etc...

"L’entreprise privée fonctionne de la même façon. Chaque atelier ou usine tente d’obtenir le plus possible de sa direction générale. Mais la position du PDG n’est pas identique à celle du directeur d’administration. Si l’information dépend toujours de données transmises par les échelons inférieurs, il existe un contrepoids : la concurrence. Celle-ci apporte des informations sur les coûts des concurrents. Si leurs prix sont plus bas, c’est qu’ils produisent moins cher, et donc que les données qui remontent de la base de l’entreprise ne reflètent pas ce qui pourrait être réalisé si tout le monde y faisait vraiment le plus grand effort pour produire le moins cher possible."

Après avoir ainsi expliqué les principales raisons de la croissance de l’État, Henri Lepage s’est demandé ce que l’on pouvait faire pour renverser la tendance. Un certain nombre de propositions ont été faites par les économistes du "Public Choice" : elles passent par une réforme de la constitution :

Exiger qu’aucun projet de loi ne puisse être présenté au parlement sans être accompagné d’une étude coût-avantage (énoncé précis des avantages attendus de la loi, et estimation des coûts qu’elle entraînerait).
Interdire le déficit budgétaire.
Introduire le referendum d’initiative populaire, qui permet à une majorité de citoyens de s’opposer à un projet de loi.
Toutes ces idées ont été expérimentées dans tel ou tel pays. Elles vont dans le bon sens, mais elles ne suffisent pas à enrayer le phénomène. Henri Lepage pense qu’une mesure plus efficace consisterait à ouvrir tous les services à la concurrence privée. Cette mesure est plus à la portée d’élus locaux motivés, dans la mesure où elle n’exige pas de changement de la constitution. Elle exige seulement une plus grande vigilance de la part des électeurs quant au choix de leurs mandataires. Elle a été effectivement expérimentée au niveau municipal dans un certain nombre de villes, avec des résultats remarquables. Elle pourrait l’être au niveau départemental, puis régional, puis national. C’est exactement ce que préconisait le Docteur Reichmann pour l’assurance maladie, lors de notre troisième dîner-débat.

Un intervenant est revenu sur l’intérêt des organisations de contribuables. Henri Lepage a indiqué l’une des limites de cette approche : chacun de nous participe, de fait ou de coeur, à plusieurs groupes de pression, et condamne les impôts dont il est victime, mais pas les subventions dont il est bénéficiaire. Cependant là où elles sont actives et importantes (Californie, Allemagne), ces associations servent au moins à limiter les dépenses de l’administration. En France, "Contribuables associés", a été fondée en Octobre dernier par Alain Dumait, et compte déjà 18 000 adhérents. À la demande de l’association, 54 000 personnes ont envoyé une carte postale à leur député, et 65 députés ont jugé bon de répondre. Nous avons déjà distribué de l’information sur "Contribuables Associés", et nous en amènerons de nouveau lors de notre prochaine rencontre. Nous pourrons aussi organiser un dîner-débat sur ce thème, comme l’auditoire en a exprimé le voeu.