Cercle Frédéric Bastiat

2016-09-26 20:42:20

6ème Week-End de la Liberté à Dax 3/3

Services privés service public

, par Francis Richard

"L’Etat, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde."
Frédéric Bastiat

Le samedi 5 juillet, le soir.

Mamadou Koulibaly est Président du LIDER, Liberté et Démocratie pour la République, parti libéral ivoirien. Il a été Président de l’Assemblée nationale de la République de Côte d’Ivoire et Ministre de l’Economie et des Finances de ce pays. Cet agrégé d’économie de l’Université d’Aix-Marseille s’exprime ce soir-là sur
Tradition étatiste et actuelle croissance en Afrique.

A la une de The Economist du 13 mai 2000, l’Afrique était considérée comme Un continent sans espoir. Le 2 mars 2013, l’hebdomadaire britannique titrait : Un continent plein d’espoir.

Comment expliquer ce revirement ? Qu’en est-il réellement ?

Il est indéniable que l’investissement étranger augmente peu à peu en Afrique et que celle-ci connaît de la croissance dans les secteurs suivants :
- technologies, médias, télécommunication,
- vente au détail, biens de consommation,
- services financiers,
- immobilier, tourisme, construction.
Tandis que les secteurs des mines et de l’agriculture (qui représente toujours une grosse part de l’économie) reculent...

Les pays africains en croissance sont notamment l’Afrique du Sud, le Nigéria, le Kenya, le Ghana, le Mozambique, la Zambie, l’Ouganda...

Les signes encourageants ? Les personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour ne représentent "plus que" 48,7% de la population africaine en 2013 contre 58% en 2000. La croissance est aujourd’hui en moyenne de 5,7% par an. Les coups d’Etat ont beaucoup diminué...

La tradition étatiste ? La part du privé dans les flux financiers reste faible et les dons faits par d’autres Etats du monde aux Etats africains restent importants.

L’économie africaine se caractérise par :
- l’exportation de ressources naturelles,
- la forte volatilité des recettes budgétaires,
- le financement plus facile des Etats que des entreprises,
- l’éviction des PME du marché,
- le facteur de croissance que représente la toujours plus grande présence de la Chine sur le continent, qui se traduit par l’exportation de matières premières et par le financement d’infrastructures par des fonds publics chinois,
- l’augmentation de la dette souveraine.

Au sujet de la dette souveraine africaine, le FMI tire la sonnette d’alarme. La cote de l’Afrique par les agences de notation est B-... En effet de nouvelles dettes sont contractées pour rembourser les dettes anciennes et la pression fiscale augmente...

Pourquoi parle-t-on au sujet de l’Afrique de croissance appauvrissante ? Parce que le chômage continue d’augmenter en dépit de la croissance et parce que cette dernière n’empêche pas la persistance de grosses inégalités.

Pourquoi le chômage augmente-t-il ? Parce qu’il n’y a pas d’économie de marché (par exemple le prix du cacao en Côte d’Ivoire est fixé par l’Etat, ce qui s’accompagne de corruption), parce qu’il n’y a pas de marchés financiers et que les investissements sont essentiellement publics.

Pour la création de richesses, le capitalisme des Etats ne peut décidément pas remplacer l’économie de marché fondée sur la propriété privée...

Le dimanche 6 juillet 2014, le matin.

René de Laportalière se dit libertarien. Fort de sa longue expérience (Sciences Po, Saumur, cadre dirigeant du Crédit Lyonnais, Président de Printemps 86, président de la Fondation de la liberté, fondateur de Liberté Service), il propose :
Une stratégie de déréglementation et de privatisation des services publics.

En préambule, l’orateur raconte l’histoire du fils aîné de famille qui était élevé dans un tonneau. Le jour où le tonneau était cassé, c’était un drame pour lui parce qu’il croyait qu’il était fait pour vivre dans un tonneau...

Ronald Reagan, quand il a été élu, savait que les 90 premiers jours de son mandat de Président des Etats-Unis seraient décisifs. Dans la perspective de la nomination de Jacques Chirac comme Premier Ministre, René de Laportalière a présidé Printemps 86. Cette organisation de 200 personnes a préparé 20 projets, 20 engagements, à mettre en oeuvre dans les 90 premiers jours du gouvernement.

Aux côtés de René de Laportalière, il y avait Michel Massenet, le doyen Georges Vedel, François Lefevre, et, parmi les conseillers, Alain Madelin, Charles Millon, Jacques Toubon et Alain Juppé... Jacques Chirac n’a été libéral qu’une semaine, celle pendant laquelle il s’est entretenu avec Pascal Salin pour Le Figaro Magazine. Au libertomètre, sur une échelle de 1 à 20, comme les 20 engagements, au bout de 90 jours, la note de 4/20 était obtenue... Ce qui n’était pas mal, mais insuffisant.

Fin 1986, René de Laportalière se voit confier, pendant quelques mois, la direction générale de L’Express par Jimmy Goldsmith, qui en est propriétaire. Tous les anciens journalistes sont licenciés. Le recrutement de nouveaux journalistes se fait par un chasseur de têtes qui n’est autre qu’un ancien secrétaire d’Alexandre de Marenches, l’ex-patron du SDECE... Mais Jimmy Goldsmith tombe malade et de libéral devient conservateur...

René de Laportalière fonde alors Liberté Service, société spécialisée dans le libertizing. Il s’agit pour le compte de clients de lutter contre les monopoles étatiques. Si le lobbying consiste à soulever le pied de la jambe de l’Etat, qui écrase un homme, pour le déplacer afin qu’il en écrase un autre, le libertizing consiste à couper la jambe de l’Etat pour qu’elle ne puisse plus nuire à personne...

Comme dans l’histoire du fils de famille qui est habitué à son tonneau et qui n’imagine pas vivre autrement que dedans, le tonneau de la société étatique n’est pas réformable, selon l’orateur.

Qu’est-ce en effet qu’un réformateur ? Quelqu’un qui sait ce qui est bien et qui remplace une construction étatique par une autre. Il doit acheter des voix, jouer sur la peur et se servir d’alibis tels que le bien commun pour parvenir au pouvoir ou y rester. Comment d’ailleurs acheter des voix, sinon en augmentant la dépense publique ? L’homme politique marche donc avec la main droite devant pour distribuer et la main gauche derrière pour prélever...

Quelques noms de réformateurs ? Mikhail Gorbatchev, Raymond Barre, Michel Rocard, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, François Fillon, François Hollande, Manuel Valls et, hélas, beaucoup de "libéraux"...

En fait, plutôt que de changer la loi, il faut avoir recours au contrat, il faut privatiser, il faut mettre les monopoles publics en concurrence avec des services privés.

Attaquer les monopoles de front ne sert à rien. En supprimant les subventions aux mineurs Margaret Thatcher en a fait l’expérience. Car ces subventions servaient, entre autres, à financer une école pour handicapés et les mineurs ont pu faire campagne sur le manque de coeur du Premier Ministre britannique qui voulait priver d’école les handicapés...

Plutôt que de supprimer le 1% du chiffre d’affaires d’EDF qui finance son Comité d’entreprise, l’orateur a suggéré à Marcel Boiteux, qui en était alors le directeur, de donner le choix aux salariés de l’affecter au Comité ou à eux-mêmes...

Quand René de Laportalière était à Sciences Po, deux professeurs de l’école se prétendaient pour l’économie de marché, à l’exception de... Pour Laroque, c’était à l’exception de la santé, et, pour Touchard, à l’exception de la culture. Pourquoi ? Parce que, comme dans l’histoire du tonneau, quelqu’un qui ne connaît que le monopole ne sait pas qu’il existe autre chose et a peur... La justification de l’Etat, c’est la peur...

En 1986, il a été impossible de scinder les P et T. Mais le monopole des télécommunications a sauté quand les téléphones portables sont apparus.

C’est pourquoi il ne faut pas chercher à remplacer une loi par une autre, à transformer le tonneau. Il faut proposer des modèles alternatifs.

La réforme est possible : la preuve par l’Allemagne.

Alain Mathieu est ancien Président de Contribuables Associés et ancien Vice-Président de l’IFRAP. Après avoir été cadre à la Direction de la Prévision du Ministère des Finances, il est devenu chef d’entreprise et a redressé les entreprises en difficulté qu’il a dirigées. Au contraire de René de Laportalière, il est convaincu par l’exemple allemand que réformer est possible.

Des réformes ont été entreprises qui ont permis à L’Allemagne de se trouver aujourd’hui en meilleure posture que la France.

Helmut Kohl a été Chancelier de 1982 à 1998. Pendant ce temps-là :
- le mur de Berlin est tombé en 1989,
- la réunification s’est faite en 1990,
- un accord a été signé en 1993 entre IG Metall et Volkswagen pour sauver l’entreprise : baisse de 12% des salaires et plus grande flexibilité,
- la concurrence dans l’assurance-maladie a été accrue,
- les indemnités de chômage ont été baissées.

De 1998 à 2005, Gerhard Schröder a été Chancelier :
- la retraite par capitalisation a été instituée en 2000 (rente Riester, du nom du Ministre du Travail Walter Riester),
- l’accord de Pforzheim a été signé en 2004, par lequel il est devenu possible de déroger à un accord de branche si des emplois sont préservés ou créés et s’il en résulte une amélioration de la compétitivité,
- la quatrième loi Hartz a été adoptée en 2005 : les indemnités de chômage ne sont plus versées pendant 32 mois, mais pendant au maximum 12 mois, et elles sont réduites en cas de refus d’un emploi en dessous de sa qualification.

De 2005 à aujourd’hui, Angela Merkel est Chancelière :
- la TVA est passée de 16 à 19%, mais les cotisations sociales ont baissé,
- un salaire minimum a été adopté, mais il souffre de beaucoup d’exceptions...

Des privatisations ont été opérées :
- la Deutsche Post en 1995,
- la Deutsche Telecom en 1995,
- le parc de logements sociaux ne représente plus que 6% des logements (17,5% en France), après la vente de plus de 50% d’entre eux,
- les hôpitaux publics déficitaires (une centaine) ont été privatisés et les tarifs de remboursement des hôpitaux publics et privés ont convergé dès 2009 (en France, les remboursements sont de 25 à 30% inférieurs dans le privé que dans le public).

Les rémunérations publiques allemandes ont baissé :
- les effectifs de la fonction publique ont baissé de 2,23 millions entre 1991 et 2008,
- les horaires des fonctionnaires sont passés de 39 à 41 heures sous Gerhard Schröder.

Les impôts ont baissé :
- le taux maximum de l’impôt sur le revenu est passé de 53% en 1998 à 42% en 2005,
- le taux de la première tranche du même impôt est passé de 25,9% en 1998 à 14% en 2013.

Le résultat est que la France, qui n’a pas engagé de réformes dans le même sens, a eu un taux de croissance plus faible que celui de l’Allemagne depuis 2005, que le taux de chômage a baissé en Allemagne (5,4% en 2012), alors qu’il augmentait en France (9,9% en 2012), qu’en France les dépenses publiques représentent 57% du PIB en 2013, alors qu’elles représentent 44,5% du PIB en Allemagne...

Sur la période de 1960 à 2005, le taux de croissance de la France n’a été inférieur à celui de l’Allemagne que 9 années : 1975, 1976, 1979, 1983, 1984, 1985, 1990, 1991 et 1992... Il n’y a donc pas de fatalité au déclin français. Il est possible de réformer, à condition :
- d’aller vite en recourant aux ordonnances, et en réglementant le droit de grève,
- de préparer l’opinion publique...

Jusqu’où peut-on aller dans la renonciation à l’Etat ?

C’est la question à laquelle tente de répondre Jacques Garello dans la dernière intervention de ce week-end. Jacques Garello ? Est-il besoin de rappeler qu’il a été le fondateur des Nouveaux Economistes en 1978, qu’il est professeur émérite d’économie de l’Université d’Aix-Marseille, qu’il est président de l’ALEPS, qu’il est administrateur de l’IREF, qu’il est ancien président européen du Lyon’s Club et qu’il est surtout la figure dominante du libéralisme en France depuis des années ?

Il y a trois ordres : l’ordre politique caractérisé par la coercition, l’ordre marchand par le contrat et l’ordre communautaire par la solidarité. Le problème est que l’on assiste à l’envahissement du premier ordre sur les deux autres.

Qu’est-ce que la coercition ? L’obligation de faire ce qu’on n’aurait jamais fait volontairement.

Qu’est-ce que la solidarité ? Elle peut être verticale (autrement dit la solidarité libérale : le bon usage du pouvoir, celui de la subsidiarité) ou horizontale (avec une frontière entre société civile et société politique).

Pour les étatistes, l’Etat doit intervenir en cas :
- d’externalités : l’activité humaine a des conséquences sur ce qui nous entoure. Elles n’existent pourtant que quand les droits de propriété ne sont pas définis ;
- d’asymétrie de l’information : par exemple, le patron a des informations que le candidat à un poste n’a pas. C’est le vieux mythe du fort et du faible.

Hobbes disait qu’on avait besoin de l’Etat pour protéger le fils de son bourreau de père : il valait mieux être martyrisé par le gendarme que par son père...

Les libéraux sont optimistes et confiants. Pour eux, l’être humain est doué de raison et solidaire. Les socialistes, eux, sont pessimistes et méfiants...

Comment définir les biens publics ?
- par la non excluabilité : il n’est pas possible de définir des droits de propriété,
- par la non rivalité : tout le monde en profite.

En fait, les biens publics le sont parce qu’il y a un problème d’information.

Deux exemples l’illustrent :
- la télévision : avant, personne ne pouvait être identifié. On faisait payer, qu’on la regarde ou non. Maintenant, on peut faire payer en fonction de la consommation. On est dans une logique marchande.
- la défense militaire : avant, la bombe ne sélectionnait pas la victime. Maintenant, on est en mesure de tuer quelqu’un individuellement...

On aura de plus en plus les moyens de transformer un bien public en bien privé. Aussi, si les biens publics augmentent, n’est-ce pas naturel, est-ce artificiel.

Deux possibilités libérales se présentent :
- l’Etat minimum
- l’Etat zéro

Mais il en existe une troisième : les Functional overlapping competing jurisdictions, que l’on doit au philosophe suisse Bruno Frey. Elles ouvrent un champ d’exploration extraordinaire. Les juridictions arbitrales en sont un exemple...

En fait on peut se passer de l’Etat dans un grand nombre de domaines :
- l’éducation (avec le chèque scolaire ce serait possible, mais en France, la règle des 80/20, proportion à respecter entre le public et le privé, empêche le développement d’un enseignement libre, à moins de créer des écoles hors contrat),
- les transports, les télécommunications,
- la culture (les musées sont privés en Allemagne),
- la santé,
- les retraites,
- le logement (deux tiers des logements sociaux anglais ont été vendus),
- la justice (il existait des prisons privées aux Etats-Unis...).

Il est facile de critiquer le socialisme : c’est une erreur fondamentale sur la nature de l’homme. Il l’est moins de convaincre que la solution est la liberté et qu’on peut se passer de l’Etat. Il faut donc être pédagogue et montrer qu’on n’a plus les moyens pour les privilèges et qu’on est tous victimes de l’Etat, y compris les fonctionnaires.

Les libéraux ne sont pas des réformateurs mais des libérateurs. Ils ne prônent pas la révolution mais la libération. Ils incarnent l’espoir.

Francis Richard

Version originale avec photos sur : http://www.francisrichard.net/2014/07/6eme-week-end-de-la-liberte-a-dax-3-3.html