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Conférences

Bitcoin et la concurrence des monnaies

Inventé en 2008 et opérationnel de façon ininterrompue depuis janvier 2009, le réseau Bitcoin fait désormais de plus en plus parler de lui après être resté longtemps confiné à de petits cercles d’initiés répartis dans le monde entier. A tel point que les gouvernements, les institutions monétaires, les acteurs de la banque et de la finance ainsi que les médias ne peuvent plus faire mine d’ignorer son existence.

Il s’agit d’un système monétaire complet qui intègre la production de monnaie (éventuellement sa destruction), sa distribution, sa sécurisation et bien sûr les transactions monétaires. A terme et sous réserve que ses évolutions technologiques permettent son adoption par une partie importante de la population mondiale, on pourra parler de véritable « cash » électronique présentant des caractéristiques bien plus attrayantes que les formes connues jusqu’à présent.

En effet, par rapport aux nombreux systèmes monétaires qui se sont succédés avec plus ou moins de bonheur dans l’histoire de l’humanité, l’originalité de cette cryptomonnaie (ou « cybermonnaie » plus exactement) vient à la fois de son fonctionnement et de sa gouvernance décentralisés, de sa capacité à permettre des échanges monétaires sans intermédiaire, de sa portée transnationale, de sa résistance à la censure, de son comportement intrinsèquement déflationniste, d’une réduction phénoménale des coûts de la plupart des transactions, et d’un niveau de sécurité incomparable.

Le réseau Bitcoin s’appuie sur un ensemble de technologies pour la plupart développées et éprouvées depuis plusieurs décennies, comme les réseaux « point-à-point », la cryptographie asymétrique, la fameuse « blockchain » (le registre des transactions) et le « minage » de bitcoins par la preuve de travail (qui permet de mettre à jour ce registre). Nous allons y revenir.

N’importe qui peut intégrer ce réseau, comme simple utilisateur ou comme « nœud » de réseau susceptible de participer au traitement des transactions, et personne ne peut techniquement l’en empêcher. Un utilisateur se contentera d’installer sur son ordinateur ou son téléphone l’un des nombreux logiciels de gestion de « porte-monnaie » Bitcoin disponibles, au code librement accessible donc auditable par toute personne en ayant les compétences, ce qui lui permettra de stocker, d’envoyer et de recevoir des bitcoins.

Pour se procurer initialement des bitcoins, l’utilisateur en question passera en général par l’une des nombreuses plates-formes de change permettant d’échanger des monnaies « fiat » (euro, dollar) contre des bitcoins, et inversement. Ces plates-formes sont des sociétés privées en concurrence qui déterminent à chaque instant le cours du bitcoin par rapport aux monnaies étatiques en fonction de l’offre et de la demande, et qui se rémunèrent naturellement en facturant des frais de change. Mais rien n’oblige un utilisateur à recourir aux services de ces entreprises qui réalisent l’interface entre le système bancaire traditionnel (via des virements ou des paiements par carte bancaire) et le réseau Bitcoin. Si vous trouvez quelqu’un qui est prêt à vous vendre des bitcoins (transférables par exemple de son téléphone au vôtre) contre des euros en espèces, cela est tout à fait possible et permet de négocier plus facilement le prix. Certains sites Internet permettent d’ailleurs de mettre en relation des particuliers entre eux dans ce but. On commence même à voir apparaître dans certains pays des distributeurs automatiques permettant de changer des billets de banque en bitcoins, et vice versa.

Les bitcoins achetés une fois transférés sur votre porte-monnaie électronique, vous seul en avez le contrôle grâce à une clé privée (quelques mots du langage courant) que vous ne devez divulguer sous aucun prétexte. Celle-ci garantit que vous saurez toujours retrouver l’accès à ce porte-monnaie et aux bitcoins qu’il contient, depuis n’importe quel appareil dans le monde et grâce à n’importe quel logiciel compatible avec le protocole Bitcoin, du moment que vous possédez cette clé privée qui constitue un titre de propriété sur le porte-monnaie en question.

Dès cet instant, vous pouvez comme bon vous semble envoyer ou recevoir des bitcoins (en échange d’un bien, d’un service ou pour tout autre raison) vis-à-vis de n’importe quel autre utilisateur du réseau Bitcoin, que ce soit un particulier, une entreprise, une association… qu’il soit en face de vous ou à l’autre bout du monde !

Pour cela, celui qui doit recevoir des bitcoins n’a rien d’autre à faire que de transmettre à celui qui souhaite lui en envoyer son « adresse Bitcoin », un identifiant public et unique généré automatiquement par son porte-monnaie. Cette transmission peut être réalisée par n’importe quel moyen (un e-mail ou une page Web si les deux acteurs sont éloignés géographiquement, ou bien un code à scanner avec un téléphone s’ils se trouvent face-à-face). L’émetteur de la transaction n’a donc plus qu’à ordonner au logiciel qui gère son porte-monnaie d’envoyer le montant convenu en bitcoins à l’adresse du destinataire.

La transaction est alors immédiatement diffusée à l’ensemble des ordinateurs (ou « nœuds ») du réseau Bitcoin, qui vont la valider en contrôlant si un certain nombre de critères sont bien respectés. Dès lors, il va s’agir d’enregistrer cette transaction de façon indélébile et pour l’éternité dans la « blockchain » (ou « chaîne de blocs »), une base de données mondiale décentralisée car dupliquée sur l’ensemble des nœuds du réseau, dont l’état fera foi pour les prochaines transactions. Cette écriture dans la blockchain va être réalisée toutes les 10 minutes par des nœuds de réseau appelés « mineurs » qui sont en compétition les uns avec les autres pour résoudre le plus vite possible une énigme mathématique volontairement très consommatrice en puissance de calcul. Le premier d’entre eux réussissant à résoudre l’énigme (et donc à inscrire un bloc de transactions dans la blockchain) est récompensé financièrement pour sa contribution à la sécurisation du réseau, et ce de deux manières différentes : D’abord par de la création monétaire (de nouveaux bitcoins générés pour l’occasion, de manière décroissante en fonction du temps) et par les frais de transaction que chaque utilisateur réalisant un paiement est libre de fixer à sa guise, en fonction de la vitesse à laquelle il souhaite que la validité de sa transaction soit confirmée par le réseau. Plus l’on décide de payer cher (on ne parle la plupart du temps que de quelques centimes d’euros), plus la probabilité que la transaction soit confirmée rapidement est forte, ce qui peut dans certains cas avoir une importance pour le destinataire des bitcoins qui désirerait avoir l’absolue certitude que la transaction reçue est bien authentique. Notons que les frais de transactions ne dépendent en aucune manière du montant à échanger.

Ce mécanisme de « minage » qui peut paraître surprenant pour qui vient de le découvrir, appelle plusieurs commentaires. D’abord, il garantit qu’on ne peut écrire dans le registre mondial des transactions, indélébile et infalsifiable, qu’au prix d’une forte dépense d’énergie électrique et donc d’un coût financier à assumer en permanence. Ceci a un premier effet très dissuasif pour qui voudrait engager ses propres ressources afin de tenter de manipuler ou censurer certaines transactions. En contrepartie, les mineurs qui acceptent volontairement de fournir ce service coûteux sont incités à le faire grâce aux deux formes de rétribution financière qu’ils reçoivent en échange de leur « preuve de travail ». Plus l’on consacre une puissance de calcul importante à cette tâche, plus la probabilité de percevoir cette rétribution toutes les 10 minutes augmente, charge restant à chaque mineur d’équilibrer ses recettes par rapport à ses coûts d’exploitation. L’aspect « création monétaire » de nouveau bitcoins toutes les 10 minutes afin d’alimenter une partie de cette rétribution peut éventuellement choquer. Il faut cependant savoir d’une part que la masse monétaire maximale susceptible d’être produite est volontairement limitée dans l’algorithme à 21 millions de bitcoins, et d’autre part que tous les quatre ans la vitesse de création monétaire est automatiquement divisée par deux (17 millions de bitcoins ont déjà été « minés », mais le dernier d’entre eux ne le sera qu’en 2140 !). Le Bitcoin est donc une monnaie intrinsèquement déflationniste, qui mime de façon remarquable le profil d’extraction de métaux précieux comme l’or en fonction du temps. Quant aux mineurs, cela signifie qu’ils sont rémunérés de moins en moins par de la création monétaire et de plus en plus par les frais de transactions, dont le nombre par unité de temps augmente avec l’adoption du Bitcoin par un nombre croissant d’acteurs au niveau mondial. Le progrès technologique (performance des puces électroniques, par exemple) est également pris en compte par le protocole, qui adapte en permanence la difficulté du minage des blocs de transactions en fonction des variations de la puissance de calcul disponible sur le réseau. Notons enfin que le génie du protocole Bitcoin n’est pas tant dans l’utilisation intelligente de technologies éprouvées que dans la définition d’incitations économiques extrêmement bien équilibrées qui encouragent les différents acteurs à faire fonctionner le réseau plutôt qu’à tenter de le corrompre. C’est d’ailleurs l’absence de ces incitations économiques qui avait conduit à l’échec toutes les précédentes tentatives de réalisation de monnaies électroniques décentralisées.

Ainsi, chaque utilisateur du système Bitcoin devient son propre banquier. La contrepartie de cette liberté reconquise de l’utilisation du fruit de son travail, c’est qu’il doit en assumer les responsabilités : Nécessité de protéger sérieusement ses clés privées (une feuille de papier dans un coffre hors système bancaire peut très bien convenir), obligation de vérifier consciencieusement les paramètres d’une transaction que l’on s’apprête à effectuer (montant, adresse Bitcoin du destinataire) car celle-ci est absolument irréversible, etc. Partant du principe, comme l’a montré l’histoire, que tout acteur humain ayant la charge exhorbitante de la gestion d’un système monétaire aura tôt ou tard la tentation de manipuler ce dernier, le système Bitcoin propose de confier l’application des règles du jeu, immuables et connues de tous, à un protocole informatique décentralisé donc très difficile à attaquer.

Cela ne signifie pas que le système est infaillible dans l’absolu, mais malgré 9 ans d’attaques constantes de toutes natures (techniques, politiques, réglementaires, dialectiques…) par de nombreux acteurs qui n’avancent pas toujours à visage découvert (pirates informatiques, Etats, politiciens, intellectuels, économistes, banques centrales, banques privées, autorités diverses et variées…), aucune attaque technique sur le protocole n’a jamais été couronnée de succès. Des attaques théoriques par des acteurs peu sensibles aux incitations économiques et disposant de moyens considérables (les Etats ?) sont constamment étudiées, mais elles nécessiteraient l’utilisation soutenue de ressources phénoménales pour n’avoir au final qu’un impact assez faible sur les utilisateurs : En aucun cas on ne pourrait « voler » des bitcoins à leurs propriétaires, ni réécrire l’histoire des transactions passées. Seul le traitement des transactions futures pourrait être perturbé ou ralenti, pendant un temps limité et de façon localisée. Dans une telle éventualité, peu probable, c’est principalement le cours du bitcoin par rapport aux monnaies concurrentes qui serait affecté tant que la confiance ne serait pas restaurée.

Gardons cependant en tête que les équipes très hétérogènes et décentralisées de développeurs, de mathématiciens et de cryptographes qui travaillent sur les différentes implémentations du protocole Bitcoin, compatibles les unes avec les autres, ainsi que sur son évolution, étudient en permanence les différents types d’attaques potentielles et les parades susceptibles d’y être apportées. Par sa nature même, on peut dire que le système Bitcoin est « antifragile », c’est-à-dire que plus il est attaqué plus sa robustesse augmente. Neuf ans de retour d’expérience le confirment.

Sa gouvernance est elle-même un objet de curiosité, dans la mesure ou elle est également décentralisée. Aucun participant à l’évolution du protocole ne peut donc facilement orienter cette dernière en fonction de ses intérêts propres et au détriment des autres acteurs (utilisateurs, mineurs, plates-formes de change, etc.), ce qui oblige à une recherche permanente de consensus. Celle-ci est systématiquement longue, laborieuse, parfois impossible, mais toujours salutaire lorsqu’il s’agit de préserver les caractéristiques essentielles du système sur le long terme. Toute évolution du protocole ne peut être qu’une proposition soumise à la communauté, que personne n’est jamais obligé d’adopter dans la mesure ou chaque propriétaire d’un nœud du réseau doit décider lui-même si et quand il va appliquer une mise à jour.

Dans le cas où l’obtention d’un large consensus s’avère impossible à cause par exemple de trop grandes divergences philosophiques parmi les développeurs qui soumettent des propositions, le protocole prévoit la possibilité de « faire sécession ». Si une communauté minoritaire pense pouvoir convaincre des mineurs d’allouer une puissance de calcul non négligeable à une version du protocole Bitcoin présentant une différence notable par rapport à l’existant, elle peut proposer une scission de la blockchain historique en deux blockchains indépendantes, ce qui revient à créer une nouvelle cryptomonnaie sans toucher au fonctionnement de la cryptomonnaie originelle. Cela s’est déjà produit à plusieurs reprises et cela se reproduira probablement dans le futur. Ensuite, chaque acteur du système est libre de suivre la proposition qui lui convient le mieux en fonction de ses propres critères, et la concurrence des cryptomonnaies fait le reste (cours respectif de chacune de monnaies fixé en fonction de l’offre et de la demande, etc.)

Bitcoin est-il pour autant exempt de défauts ou imperméable à la critique ? Non, bien entendu.

L’un des reproches que l’on peut lui adresser à l’heure actuelle, c’est son incapacité à traiter un débit important de transactions (seulement 7 transactions par seconde pour le monde entier contre par exemple 50 000 pour les opérateurs de cartes bancaires comme VISA ou MasterCard). Diverses solutions techniques visant à résoudre ce problème ont été proposées par la communauté et ont fait l’objet d’une recherche de consensus depuis plusieurs années. Elles sont d’ores et déjà opérationnelles et ce n’est qu’une question de temps avant qu’elles soient accessibles au grand public de manière transparente. On parle de millions de transactions par seconde, confirmées de manière réellement instantanées et pour un coût par transaction très inférieur au centime d’euro (quel que soit le montant échangé).

La volatilité importante du cours du bitcoin par rapport aux monnaies étatiques est également un sujet de préoccupation pour beaucoup d’utilisateurs. Dans la mesure où seules quelques dizaines de millions de personnes utilisent aujourd’hui Bitcoin d’une façon ou d’une autre, et où l’écosystème qui l’entoure est encore en pleine évolution (interfaces des logiciels, plates-formes de change, réglementation et fiscalité hétérogènes…), cela sera probablement encore le cas pour de nombreuses années, du moins tant qu’une partie importante de la population mondiale n’aura pas adopté cette nouvelle monnaie révolutionnaire. Ceci dit, dans la mesure où l’offre de bitcoins est (comme l’or) limitée par construction et où la demande effective est encore très faible par rapport à l’ensemble de la population mondiale, on peut imaginer que l’augmentation du cours du bitcoin par rapport aux monnaies fiat n’est pas prête de s’arrêter malgré la volatilité à court terme. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart des détenteurs de bitcoins ont plutôt tendance à les thésauriser, en les considérant comme une réserve de valeur à long terme.

Toute personne qui souhaite en revanche utiliser le Bitcoin comme moyen de paiement se retrouve aujourd’hui confrontée au problème de trouver des commerçants qui acceptent ce genre de transactions. Les enseignes physiques le permettant sont encore très peu répandues (encore que cela soit très variable d’un pays à l’autre), mais c’est beaucoup moins vrai pour les commerçants qui exercent sur Internet. On peut par exemple payer en bitcoins des billets d’avion ou des chambres d’hôtel sur des plates-formes de réservation, et ce depuis des années.

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, le Bitcoin ne fournit qu’un anonymat très relatif. Bien qu’il soit difficile à première vue de deviner qui se cache derrière une adresse Bitcoin si la personne concernée ne le divulgue pas elle-même, les personnes compétentes peuvent très bien faire le lien entre les participants à une transaction et les adresses IP de leurs machines, ce que pratiquent couramment les services de police. De même, toutes les places de change qui permettent d’acheter ou de vendre des bitcoins contre des monnaies étatiques ont l’obligation de collecter les pièces d’identité et les justificatifs de domicile de leurs clients, ce qui intéresse particulièrement les services fiscaux. On peut certes recourir à des techniques de chiffrement des communications ou changer l’adresse publique de son porte-monnaie entre chaque transaction, mais ce n’est pas suffisant pour se croire à l’abri de poursuites judiciaires si l’on réalise des opérations illégales impliquant des transactions Bitcoin. Il faut bien comprendre que la priorité des initiateurs du projet était de créer un système monétaire décentralisé qui soit opérationnel. L’expérience étant concluante, certains planchent désormais sur la possibilité de faire des transactions Bitcoin complètement anonymes (masquant donc l’adresse de l’émetteur, celle du récepteur ainsi que le montant échangé), et ce de façon optionnelle. Il faudra probablement encore plusieurs années avant que cela soit accessible au grand public.

Enfin, bien que techniquement le Bitcoin puisse se jouer des frontières et des réglementations étatiques, ces dernières exercent encore une forte influence sur les utilisateurs potentiels. Qu’il s’agisse du statut juridique du Bitcoin (monnaie à cours légal, valeur mobilière, produit financier non identifié…), de sa fiscalité, des opérations autorisées par la loi, du comportement des banques vis-à-vis des plates-formes de change, nombreux sont les obstacles psychologiques à son adoption par des gens qui auraient pourtant tout intérêt à l’utiliser. La France ne fait pas exception, elle qui n’a toujours pas défini de cadre juridique et fiscal clair pour les cryptomonnaies, au contraire d’autres pays développés comme les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Corée du Sud ou l’Australie qui ont pris le problème à bras le corps il y a déjà plusieurs années. Certains Etats considèrent le Bitcoin comme une monnaie à part entière, permettant par exemple de commercer et de tenir une comptabilité sans contrainte particulière, d’autres adoptent une fiscalité à la fois simple et douce pour les plus-values résultant de la vente de bitcoins contre la monnaie étatique locale, et certains acceptent même le paiement de l’impôt directement en bitcoins !

Mais là encore, la concurrence réglementaire et fiscale entre les Etats est plutôt bénéfique, dans la mesure où certains d’entre eux se battent maintenant pour proposer un cadre réglementaire susceptible d’attirer des activités économiques réalisées en bitcoins, et pourquoi pas génératrices de nouvelles rentrées fiscales…

Dans les premières années du Bitcoin, les critiques fusaient de la part de ceux qui n’ont pas intérêt à voir émerger un système monétaire concurrent de celui dont ils tirent aujourd’hui profit, au détriment de la majeure partie de la population. Passons sur l’argument de moins en moins avancé selon lequel ce serait « la monnaie des pirates, des gangsters et des terroristes ». En dehors du fait qu’on peut adresser exactement le même reproche au dollar ou à l’euro, nous avons vu plus haut que le pseudo-anonymat fourni par le Bitcoin est aujourd’hui bien moins intéressant que celui procuré par les monnaies étatiques en espèces. Les criminels le savent, et ils se gardent donc bien d’utiliser le Bitcoin, comme un rapport récent d’Interpol l’a confirmé. Quand bien même ils le feraient, on ne peut prendre comme prétexte l’utilisation qui est faite d’un outil afin de justifier l’interdiction de ce dernier.

Bitcoin étant de plus en plus difficile à critiquer quand on le compare aux systèmes monétaires actuels, certains ont cru bon de ramener le débat sur le terrain de l’écologie en montrant du doigt la consommation électrique importante des mineurs, qui serait du « gaspillage » d’énergie. Rappelons d’abord que la consommation d’énergie des mineurs sert à sécuriser le réseau, et ce de manière extrêmement efficace. Chaque mineur est en effet financièrement incité à diminuer le plus possible le coût de sa consommation d’électricité pour maximiser son profit. Cela passe par le développement de puces toujours plus performantes et moins énergivores, par le recyclage en électricité de la chaleur dissipée par les machines, et par la recherche de sources d’électricité bon marché. En pratique les gros acteurs (on parle de « fermes de minage ») s’installent à proximité de grosses capacités de production (souvent des barrages hydroélectriques comme en Chine, au Québec ou dans l’Etat de Washington) qui cherchent à écouler leur surproduction en échange de prix attractifs. On peut aussi citer le cas particulier de l’Islande, qui a le double intérêt de proposer de la géothermie à bas coût et un climat froid facilitant la dissipation de chaleur. Le minage est donc une activité plutôt écologique ! Au passage, on peut remarquer que le Bitcoin, loin d’être une monnaie « virtuelle » qui ne s’appuierait sur « rien », est au contraire totalement ancré dans le réel et voit son fonctionnement dicté par les lois de la physique. De plus, il faudrait comparer la consommation du système Bitcoin à celle des systèmes monétaires et bancaires qu’il pourrait remplacer à lui seul, ce qui n’a jamais été fait : Combien d’électricité consomment la fabrication, la mise en circulation et la destruction des pièces et des billets de banque ? Combien d’électricité consomment les agences bancaires, les distributeurs de billets, les camions de transport de fonds ? Combien consomment les bureaux des banques centrales, les sièges sociaux des banques privées, toute l’infrastructure informatique dont ils ont besoin pour fonctionner ?

Mais justement, peut-on considérer que le Bitcoin pourra à terme remplacer tous les systèmes monétaires et bancaires actuels ? C’est peut-être le cas pour les systèmes monétaires (on pense notamment aux banques centrales), mais ce n’est pas vrai pour toutes les activités de la banque de détail, et encore moins pour celles de la banque d’investissement. En effet, l’activité liée à la tenue de comptes et à la gestion des moyens de paiement est lourde et peu rentable pour les banques privées. Du reste, leur cœur de métier est plutôt le prêt aux particuliers et aux entreprises, une fonction qui ne rentre pas en concurrence avec le système Bitcoin. Du reste, rien n’empêche de proposer des prêts bancaires en bitcoins… si ce n’est qu’on ne peut pas prêter des bitcoins que l’on ne possède pas !

En revanche, les réseaux de cartes bancaires (tels que VISA, MasterCard ou American Express) ou les processeurs de paiement sur Internet (tels que PayPal), qui facturent des frais importants aux commerçants qui les utilisent, ont probablement du souci à se faire. Et que dire des réseaux d’agences permettant depuis longtemps d’envoyer de l’argent liquide en quelques minutes d’un bout à l’autre de la planète (comme Western Union ou MoneyGram). Ceux-ci sont par exemple très utilisés par les Africains immigrés en France qui renvoient régulièrement une partie importante du fruit de leur travail pour subvenir aux besoins de leur famille restée au pays. Cependant, les frais facturés pour de tels services sont souvent très importants (entre 10% et 20%), ce qui représente autant d’argent non utilisé pour permettre aux habitants des pays pauvres de sortir de la misère sans avoir besoin d’émigrer (plus de 100 milliards de dollars par an).

L’intérêt pour le Bitcoin est d’ailleurs bien plus important dans les pays du Tiers-Monde que dans les pays occidentaux développés, qui ont un système bancaire fonctionnel malgré tout ses défauts et qui ne sont pas encore frappés d’hyperinflation. Plus de 2,5 milliards de personnes dans le monde n’ont tout simplement pas accès au système bancaire, et sont donc condamnées à ne pas pouvoir épargner ou commercer de façon sécurisée, à ne pas pouvoir monter une entreprise en dehors du marché noir, sans même parler d’accéder à des moyens de paiement modernes ou de bénéficier de prêts bancaires. Pour les zones où Internet est inaccessible mais où les téléphones mobiles à bas coût sont largement répandus, il existe déjà un système de paiement en bitcoins s’appuyant sur des SMS. Et les habitants de certains pays où Internet est sévèrement contrôlé peuvent déjà contourner la censure en accédant à la blockchain via un réseau satellitaire.

On pourrait mentionner les quelques 1500 autres « cryptoactifs » qui existent déjà, beaucoup n’ayant pas la prétention de devenir un jour des monnaies et préférant se focaliser sur des cas d’utilisation très spécifiques. Gardons quand même en mémoire que, comme à l’époque de la bulle Internet, beaucoup de ces projets n’existeront probablement plus dans deux ans (avant de trouver les bonnes idées, il faut souvent tester toutes les mauvaises…), que la plupart sont pour l’instant centralisés au sein d’une seule organisation, et que les escroqueries sont légion dans ce domaine qui reste encore largement à explorer avant de gagner en maturité.

Il ne faut donc pas sous-estimer l’effet « réseau » du Bitcoin qui bénéficie de l’avantage d’avoir été la première expérience réussie de monnaie électronique décentralisée, de disposer d’une communauté d’utilisateurs expérimentés apte à diffuser un « bouche à oreille » efficace, d’une communauté de chercheurs et de développeurs dont le professionnalisme n’est plus à démontrer, et d’un retour d’expérience inégalé.

Il semblerait bien que le rêve de Friedrich Hayek théorisé en 1976 dans « The Denationalization of Money » soit en train de se réaliser sous nos yeux, comme l’avait pressenti Milton Friedman en 1999 lors de l’avènement d’Internet.

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Regarder la vidéo de l’entretien de Vincent Ginocchio avec Henri Dumas

Vincent Ginocchio

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