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Conférences

De l’État fort qui nous écrase l’État faible : la terrible trajectoire

De l’État fort qui nous écrase l’État faible : la terrible trajectoire

La France est un pays très paradoxal qui pratique des inversions malignes d’une incroyable richesse et inventivité. C’est un pays où être libéral est synonyme de « dictature des puissants », un pays où baisser les impôts est un « cadeau », un pays où augmenter les dépenses publiques équivaut à « s’enrichir », un pays où le mot « rigueur » est synonyme d’ « excès ».

Le désordre des finances publiques est emblématique du système, il en est la pierre de touche. En voici quelques chiffres. La dépense publique en France est :
1,7 fois plus importante que la moyenne de l’OCDE,
par habitant, supérieure de 67,8% à celle de l’Allemagne
Le pays est surendettés, et toutes les secondes, la dette augmente de 2665 euros. Chaque enfant qui naît se retrouve immédiatement endetté d’environ 35 000 euros, soit 2255 milliards de dettes aujourd’hui, en 2018.
Quelles sont les causes de cette dégradation des finances publiques mais aussi, beaucoup plus important, quelles en sont les conséquences ?

Les causes

La plus importante de toute est cette tendance de l’État à grossir sans cesse. Remontons dans le temps et comparons l’évolution des dépenses de l’État depuis un peu plus d’un siècle : en 1872, ces dépenses publiques représentaient 11% de la richesse nationale ; en 1930, elles étaient de 22% ; en 1950, elles étaient passées à 53%. Aujourd’hui, on est à 57-58%.
La cause historique à ces débordements est aussi philosophique, et repose sur le dévoiement des théories du Contrat Social, qui, à partir des visions de Locke et Hobbes, ont été tordues par Rousseau. Celui-ci est le premier à dire qu’au nom de l’intérêt général, on peut écraser l’intérêt des particuliers. Rousseau est le fossoyeur de l’individu et de la civilisation qui, selon lui, est mauvaise. L’individu et la société dans son ensemble, sont corrompus. Nous sommes mauvais, mais heureusement l’État va nous remettre d’aplomb. C’est là toute l’idée de l’intérêt général.
La Révolution a marqué une incroyable fin des contre-pouvoirs qui existaient avant, considérant qu’à partir du moment où le peuple avait pris le pouvoir, ils n’étaient plus nécessaires. A partir de là, l’État va élaborer un droit pour lui, le « droit public ».
Il serait possible de citer tous les autres mécanismes propres à la dérive de l’action publique :
l’auto-justification, c’est-à-dire que l’administration est sa propre référence ;
la loi de Parkinson, élaborée par C. Northcote Parkinson sur le travail au sein des administrations. Il explique que le travail va augmenter comme un gaz jusqu’à finir par tout occuper : « le travail étant extensible, il n’y a pas (ou très peu) de relations entre un travail donné et la taille de l’équipe qui en est chargé ».

Nous n’avons pas encore commencé le processus de retour en arrière du point de vue de l’éléphantiasis de l’État. Les hommes politiques y prêtent la main. Il y a un décalage entre ce qu’ils décident et les conséquences, ainsi que ce qu’on appelle une ambiguïté causale : qui peut dire que, parmi toutes les actions qui ont été faites, telle action a permis de baisser le chômage ?

Les conséquences

Le désordre n’est pas seulement une manifestation ou un symptôme, c’est aussi un outil, un moyen pour l’État de continuer à grossir. Dans Le Labyrinthe, Jacques Bichot explique qu’il est dans l’intérêt des administrations de compliquer pour mieux régner. Cette complexité a beaucoup d’avantages dont le principal est d’élaborer un rideau de fumée qui éloigne le commun des mortels de toute tentative de compréhension, tels par exemple la fiscalité et la sécurité sociale. Qui pour comprendre comment fonctionne réellement notre système de protection de santé en France ? C’est quasiment impossible. L’autre grand avantage est que la production de normes est un travail, donc un moyen de justifier l’existence de certaines personnes. Enfin, plus il y a de normes, plus il y a de complications et plus il y a de complications, plus il faut de gens pour gérer cette complication.
Une maxime très répandue veut que si l’État est fort, il nous écrase, mais si l’État est faible nous périssons. Le problème est qu’en France, nous subissons une double peine : il est fort là où il devrait être faible et nous écrase, et faible où il devrait être fort et nous périssons. Ce sera de plus en plus le cas dans l’avenir.
Le philosophe Marcel Gauchet a constaté dans Comprendre le malheur français que la France avait raté son entrée dans la mondialisation après le choc pétrolier de 1973. Depuis, elle rate tout. Sur l’arrivée d’Internet par exemple, on expliquait que cette nouveauté n’avait aucun avenir et qu’il fallait garder le Minitel qui aurait bien plus de succès en termes commerciaux. De même, nous avons complètement raté le virage des smartphones, celui de l’intelligence artificielle et nous en sommes en train de louper celui de la voiture autonome. La France est sur le point de devenir une pauvre colonie numérique, attirée vers le fonds par un État qui n’a rien compris aux enjeux. Il y a bien sûr l’écrasement fiscal, déjà pointé du doigt par Érasme en son temps. Aujourd’hui, l’État se rêve en organisateur alors qu’il n’est que la voiture-balai du marathon de la mondialisation. Mais les gens avancent sans lui, le monde avance sans lui, ou du moins sans les États européens. Les Européens sont extraordinairement naïfs quand ils en viennent à imaginer les luttes économiques, car ces luttes sont des luttes entre nations, ce que les États-Unis ont relativement compris et que la Chine a totalement compris. Elle ne se cache d’ailleurs pas d’avoir un agenda de domination du monde. Les deux seules choses que l’Europe a très bien exportées sont la TVA et le RGPD, uniquement des règlements donc.
Nous devenons dépendants des autres pays et pour le moment il n’y a pas d’apparence que nous soyons capables de réagir d’une façon ou d’une autre. Pour ce faire, nous aurions besoin que l’État soit un peu fort pour une fois. Il faudrait que l’État cesse de croire que la guerre économique c’est entre de gentilles entreprises qui se font gentiment concurrence. C’est bien plus compliqué que ça, en particulier quand les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple etc.) sont en train de prendre le pouvoir non seulement sur l’économie mais sur nos esprits. Les écrans absorbent de plus en plus notre attention et sont calibrés pour cela. Nous sommes en train de sortir de l’ère de la lecture, d’autant plus qu’on a cru qu’avec Internet et les hyperliens, on allait pouvoir approfondir cette lecture, ce qui est faux. Les hyperliens détruisent la concentration.
La fin de notre prospérité n’est pas liée qu’à des mécanismes économiques brutaux qu’on peut observer. Ce qui est en train de s’opérer est beaucoup plus subtil et pernicieux. C’est une prise de contrôle généralisée des cerveaux à travers les smartphones par exemple. Les données sont envoyées et contrôlées par les États-Unis. Demain, ce sera peut-être vers la Chine. Le vrai problème derrière est celui de la souveraineté et de la démocratie. Ce qui devrait nous alerter est ce qui est en train de se passer en Chine : la notation sociale. On recoupe toutes les données de l’utilisateur chinois, et s’il est mal noté, il ne peut plus voyager, avoir de travail, de logement etc. La notation sociale est une immense prison à ciel ouvert qui est en train de se créer en Chine, qui sera probablement notre maître dans très peu de temps. Il n’y a même pas de raisons d’espérer que l’État réagisse, parce qu’en réalité on prend le même chemin. L’État a exactement le même agenda. Il veut nous contrôler et faire notre bonheur contre nous-mêmes. L’homme doit être redressé, et l’État se propose d’être le gentil redresseur qui va nous aider à être heureux.

Olivier  Babeau

Institut sapiens

 

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