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Opinions

DÉBATS ET TÉLÉVISION

DÉBATS ET TÉLÉVISION

Il est habituel de critiquer les forums diffusés par internet, de leur reprocher de répandre de fausses informations et de plus chercher à manipuler les lecteurs qu’à les informer et qu’à faire appel à leur raison et à leur esprit critique. Ces critiques sont souvent justifiées, mais la même question se pose à propos de certains débats de société diffusés sur les chaines de télévision.
L’importance de ces débats est évidente pour les téléspectateurs dont certains ne vont jamais sur les réseaux sociaux. Ils se forgent une opinion en les écoutant, et le sérieux des journalistes, la notoriété de l’émission, la présence d’élus politiques ou de responsables syndicaux leur apportent apparemment une sorte de garantie à la qualité du débat. Pourtant, l’examen attentif de certains d’entre eux montre qu’ils ne sont parfois guère plus fiables que les forums internet, facebook etc.
Laurent Ruquier avait invité à son émission On n’est pas couché du 29 septembre 2018 Ian Brossat, membre du parti communiste français, adjoint d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris chargé du logement, auteur du livre Air BnB, la ville uberisée et chef de file des communistes pour les prochaines élections européennes. Le débat à propos de ce livre a surtout eu lieu entre l’invité et le commentateur de l’émission Charles Consigny, et a concerné le logement à Paris. Qu’en retire le téléspectateur soucieux de comprendre la situation du logement à Paris et l’argumentation des interlocuteurs ?
Aucune description préalable n’a été faite des conditions de logement dans la capitale : aucune information sur les prix à l’achat, le montant des loyers, les moyens de transport. Peu de provinciaux savent que le prix à l’achat du m² à Paris intramuros est de l’ordre de 10 000 €, que le loyer mensuel d’un studio de 20² dans un arrondissement périphérique atteint 600 € et connaissent les conditions de transport dans le RER à 8h du matin, ou le train de banlieue à la gare Saint Lazare ! Aucune information non plus sur l’aide sociale, sur les logements sociaux (nombreux, mais inaccessibles à la classe moyenne), sur a protection légale très exagérée des locataires, sur le plafonnement des loyers, et réciproquement les garanties parfois inimaginables exigées par les bailleurs, sur les obligations coûteuses, comme les diagnostics amiante, plomb, etc. imposées aux bailleurs, Il est facile d’accuser ces derniers d’exiger des loyers très élevés alors que la moitié environ du loyer, parfois plus, revient à l’État ! Comment parler de la politique de logement sans que cette sorte d’état des lieux ait été faite ?
Ian Brossat explique simplement que la crise est d’une telle ampleur que l’intervention des pouvoirs publics est indispensable. C’est un argument bien vague et par suite insuffisant. Ne serait-ce pas cette intervention la cause de la crise ? La loi de 1948 a-t-elle réglé les difficultés de logement dues aux démolitions pendant la seconde guerre mondiale ? Au cours de l’émission, il a cité comme exemple d’un quartier « uberisé » l’île Saint Louis : c’est un quartier de Paris particulièrement cher (plus de 15000 € le m² !) et la transformation de logements en meublés touristiques (pour reprendre l’expression d’Ian Brossat) n’y diminue certainement pas le nombre de logements sociaux ou accessibles à la classe moyenne. Contrairement à ce qu’affirme l’adjoint au maire, il n’y a pas de boutiques de souvenirs dans l’île Saint Louis, et les magasins de vêtements sont destinés à la clientèle habitant sur place à fort pouvoir d’achat, plus qu’à des clients d’Air BnB qui recherchent des logements pas trop chers. Prétendre sans préciser de source que des immeubles entiers sont transformés en meublés touristiques, que certains investisseurs achètent plusieurs appartements pour les louer en meublés touristiques, que plus de 50000 logements sont sortis du marché locatif sont des arguments invérifiables et bien trop faciles pour justifier une réglementation intrusive complètement contraire au droit de propriété. Et d’ailleurs, la mairie de Paris a si sévèrement réglementé la location en meublé touristique que ces investissements réalisés il y a quelques années ne sont plus du tout rentables !
De même, critiquer cette intervention à l’aide d’arguments généraux comme le taux très élevé des prélèvements obligatoires en France et dénoncer l’idéologie socialiste sous-jacente à la politique du logement, n’est guère convaincant. Les premières remarques qui viennent à l’esprit sont évidentes : en cas de pénurie d’un bien, doit-on favoriser ou pénaliser les producteurs ? Pourquoi les propriétaires préfèrent-ils louer leur bien en meublé touristique plutôt en logement classique ? C’est aussi l’examen des résultats de ces interventions passées et présente qui permet de contredire efficacement cette politique. La loi de 1948 qui accordait des privilèges héréditaires aux locataires et des loyers dérisoires est encore en vigueur : les conséquences ont été catastrophiques (des immeubles entiers ont cessé d’être entretenus, sont actuellement dans un état déplorable et parfois loués à des immigrés clandestins). Depuis, les loyers ont quasiment toujours été plafonnés, et les bailleurs institutionnels (compagnies d’assurances, société d’investissement immobilier…) ont quitté le marché locatif d’habitation. C’est cela le résultat de l’intervention des pouvoirs publics. L’analyse de la réglementation actuelle, on la trouve dans des articles publiés par exemple sur Contrepoints, ceux de Thibault Doidy de Kerguelen, de Frédéric Mas etc. (rechercher logement sur le site de Contrepoints). On ne peut évidemment demander à Charles Consigny de les avoir tous lus – il n’est pas spécialiste de la question – et c’est là une faiblesse du débat oral opposant un élu communiste chargé du logement à un commentateur libéral ne disposant que d’une culture générale sur ce sujet.
Ce débat ne présente donc guère d’intérêt sur le fond. Il laisse le téléspectateur sur sa faim s’il cherche à s’informer et à comprendre. La présence du public et les commentaires dans les journaux et sur les réseaux sociaux le transforme en une sorte de match : on compte les points, on apprécie les réparties, et on décide qui a gagné. Ce n’est pas la dialectique de Socrate, mais la rhétorique de Gorgias qui est le modèle de ce débat.
C’est très souvent le cas à la télévision. Soit les commentateurs approuvent les idées de l’invité, son travail littéraire, artistique, la politique qu’il mène, soit ils y sont opposés. Dans le premier cas, le débat se transforme parfois en échange de politesses assez terne, mais dans le second, les commentateurs ne sont pas toujours compétents pour contester les propos de l’invité, et le débat se transforme en joute oratoire, surtout lorsque l’invité émet une théorie non conforme au bien-disant actuel. Les journalistes et les autres invités se placent de plus en plus souvent à égalité de compétence avec la personnalité invitée. Ils n’admettent pas la supériorité de leur invité sur le sujet en question, avancent des réflexions complètement dénuées de sens et d’intérêt pour se faire valoir. Les parents d’autiste remettent en question la compétence des psychiatres, parfois même leur honnêteté intellectuelle et c’est un psychologue spécialisé dans les sciences neurocognitives qui juge l’action d’un médecin à partir d’enquêtes sans fondement scientifique. Certains commentateurs n’hésitent pas à contredire violemment un philosophe qui a travaillé pendant des années sur un sujet. La polémique prend le dessus sur le débat rationnel. Et il n’y a pas plus de raison de limiter les fake news sur les réseaux sociaux que sur les chaînes de télévision : qui va fixer le degré acceptable du mensonge et de l’erreur ?
C’est par le questionnement qu’un journaliste devrait échanger avec un spécialiste, et non par la contradiction. Son objectif devrait être d’aider son invité à expliquer sa pensée. Cette démarche existe dans certaines émissions, par exemple sur France culture ou Arte, parfois sur des chaînes de télévision privées comme Paris Première. Elles n’attirent que peu d’auditeurs ou de spectateurs par rapport aux grands débats politiques diffusés sur les chaînes les plus regardées. Naturellement, ces joutes attirent les spectateurs, et c’est vraisemblablement ce qui est recherché par les chaînes de télévision confrontées à la concurrence des réseaux sociaux et de leurs buzzs, mais cela les ramènent au même niveau, et ne sert pas la démocratie.

Thierry Foucart

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