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Conférences

Déresponsabilisation de la population et soumission à une demande de sécurité

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La déresponsabilisation de la population
et sa soumission à une demande de sécurité

Par Pierre Bentata

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Lorsque l’on traite de l’inflation réglementaire ou plus largement du rôle croissant de l’Etat dans la vie des citoyens, il est courant de s’intéresser aux politiciens, aux législateurs ainsi qu’à l’administration. Comme si l’interventionnisme de l’État pouvait s’expliquer par l’action unique des hommes et des femmes qui participent à son fonctionnement. Sur le marché de la réglementation, l’offre ferait donc la loi.

Il y a bien évidemment du vrai dans ce constat ; décideurs politiques et législateurs ont tout intérêt à imposer de nouvelles lois et de nouvelles contraintes, car un tel comportement est bien souvent l’unique moyen de justifier son statut – et son salaire – et le bien-fondé de sa nomination ou de son élection. En économie, l’école des choix publics, Public Choice, n’a eu de cesse de démontrer cette réalité. Dans une démocratie représentative, l’efficacité des acteurs politiques s’évalue à l’aune de la quantité de lois produites. Mécaniquement, la sphère publique enfle et s’insinue dans chaque interstice d’un espace autrement considéré comme privé. L’Etat démocratique serait un Leviathan par nature.

Pour autant, fustiger l’attitude des décideurs politiques, blâmer les législateurs ou plus largement les défaillances intrinsèques du système démocratique ne peut satisfaire celui qui s’interroge honnêtement sur les raisons de l’omniprésence de l’État. En effet, un tel jugement repose sur deux hypothèses quelque peu héroïques : les hommes politiques seraient actifs et prévenants à l’égard des citoyens, et ces derniers seraient quant à eux apathiques, acceptant silencieusement et à contrecœur l’extension des prérogatives de l’État.

Les décideurs et législateurs seraient toujours actifs, et même proactifs ? L’économie, et particulièrement le Public Choice, révèle une réalité tout autre : les acteurs politiques, au sens large, qu’ils soient élus ou non, s’apparentent davantage à des marionnettes, des agents passifs qui répondent à ce qu’ils pensent être les attentes des citoyens. Comment ne pas voir l’influence des sondages ou des « buzz » médiatiques dans les revirements, volte-face et autres rétropédalages qui jalonnent les mandats de nos gouvernements successifs ? L’action politique serait alors le résultat d’une demande d’intervention émanant de la société – ou de certains groupes plus visibles et audibles que les autres – et non un phénomène spontané. Contrairement à la maxime bien connue de Jean-Baptiste Say, dans le domaine politique, c’est la demande qui crée l’offre.

Les citoyens subiraient paisiblement des lois qui leur déplaisent ? Il n’en est rien. Les citoyens s’expriment régulièrement, parfois violemment, et savent se rebeller lorsqu’ils n’apprécient pas les réformes mises en œuvre. Si les lois et les normes se multiplient, si elles deviennent un carcan insupportable, si encore la main de l’Etat s’étend pour toucher chaque aspect de la vie des citoyens, c’est toujours avec le consentement de ces derniers. Mieux encore, comme le rappelle l’épisode des « gilets jaunes », lorsqu’ils se révoltent contre l’interventionnisme de l’Etat, c’est bien souvent pour réclamer encore davantage de lois et de règles ! Dans le processus d’inflation réglementaire, les citoyens ne sont pas innocents, et se focaliser sur le comportement des décideurs tend à indûment les dédouaner.

Ainsi, la servitude volontaire n’a pas disparu ; bien au contraire, elle s’est aggravée à travers une demande permanente de règles et de lois, un désir toujours plus vif d’interventionnisme et d’élargissement des prérogatives de l’Etat ; une servitude volontaire au carré. Quel que soit notre camp politique, et au-delà de nos conceptions mêmes du pouvoir, nous serions tous enclins à réclamer toujours davantage de la part de cette entité dont nous aimons tant nous plaindre et nous défier. Telle est l’hypothèse de mon propos. Et j’aimerais la défendre en détaillant la mécanique qui pourrait sous-tendre cette improbable demande d’asservissement.
Le désir d’interventionnisme – désir qui restera à jamais déçu – a une triple racine, ou plutôt, trois sources possibles selon la profondeur à laquelle on voudrait l’étudier : une source socio-économique, de surface, sous laquelle apparaît une source philosophico-logique et plus bas encore, la source des sources, le fondement ultime : une racine psychanalytique de l’Etat et du pouvoir.

Autant dévoiler dès à présent l’articulation de ces trois sources : nos sociétés actuelles sont considérées comme trop risquées, trop incertaines, trop rapides, et cela favorise l’émergence d’une demande de régulation, d’un cadre législatif et juridique, qui rendrait les évolutions sociales et économiques parfaitement adaptées et profitables à l’ensemble des citoyens. Mais cette attente d’un Etat à même de sécuriser nos vies sans pour autant empiéter sur la liberté de chacun est inévitablement déçue, car sécurité et liberté sont deux valeurs inconciliables, dont la cohabitation nécessite inévitablement un affaiblissement de l’une, de l’autre ou des deux. Face à la déception qui naît de l’impossible conciliation d’aspirations contradictoires, les citoyens préfèrent y voir une défaillance des individus eux-mêmes, une défaillance purement humaine qu’une entité plus grande et plus parfaite saura dépasser. Ainsi, l’Etat devient cet être mythique, cette fiction supposée à même de réconcilier l’inconciliable ; de délimiter clairement l’étendue de valeurs incommensurables. Un mythe qui symbolise la promesse d’une société parfaite dont l’avènement requiert obéissance et soumission.

Pour détailler ce curieux processus, je me reposerai principalement sur trois auteurs que les contempteurs de l’Etat n’invoquent que trop rarement : dans l’ordre d’apparence, Zygmunt Bauman, Isaiah Berlin et Marcel Gauchet. Trois penseurs que les défenseurs de l’individu et de la sphère privée dénigrent trop souvent au motif qu’ils ne seraient pas suffisamment libéraux. Pourtant, s’il est vrai qu’ils ne peuvent être considérés comme des libéraux ou d’ardents protecteurs des libertés individuelles – loin de là pour deux d’entre eux – leurs propos sont riches d’enseignements et devraient être pris au sérieux par quiconque désire comprendre l’esprit de servitude qui est le nôtre au XXIe siècle.

Cause socio-économique : une société trop « fluide »

Selon les termes de Bauman, nos sociétés seraient de plus en plus « fluides » : l’évolution des technologies de télécommunication ainsi que le développement des moyens de transport auraient facilité les interactions humaines au point de faire sauter les frontières économiques, géographiques et sociales. Sans partager le pessimisme de Bauman à l’égard de ces mutations, je ne peux que noter qu’elles véhiculent un sentiment de crainte, ou plus précisément d’insécurité.
La globalisation économique s’est traduite par une interdépendance sans précédent des économies, au point que la moindre crise immobilière ou boursière, dans le plus petit des pays, peut entraîner une dépression mondiale. Une bulle immobilière explose à Bangkok, la Chine est menacée. Une bulle à Détroit, et voilà le monde en crise, sous l’effet d’une contamination sur les marchés financiers et d’un endettement généralisé des Etats et des banques multinationales. Le marché boursier réagissant en temps réel, la moindre inquiétude peut engendrer une panique mondiale. Et puisque nos économies ouvertes accueillent les mêmes entreprises, proposent les mêmes services et offrent l’opportunité à chacun de placer son argent où bon lui semble, nos vies – au moins au niveau économique – se ressemblent tant est si bien que nous finissons par prendre les mêmes risques et à alimenter les mêmes bulles. Le cycle économique est devenu global et influence chacune de nos existences. De quoi inquiéter celui qui, n’ayant jamais eu de cours d’économie, croît qu’un marché doit être piloté pour fonctionner !

A cela s’ajoutent les formidables innovations technologiques dont les promesses s’accompagnent inévitablement de risques majeurs. Que l’on pense à la fission nucléaire – et bientôt la fusion ? – source inégalée d’énergie, mais potentiellement destructrice comme le rappelle les épisodes de Tchernobyl ou de Fukushima ; ou encore aux avancées médicales telles que le sécateur d’ADN, CRISPR-Cas9, qui permet d’éditer le génome, ouvrant ainsi la porte à la guérison de maladies réputées incurables, mais aussi aux dérives d’un eugénisme s’imposant comme une nouvelle norme. Chaque découverte, chaque innovation fait émerger de nouveaux risques. Aussi, notre époque de progrès technique permanent, d’innovation continue, est nécessairement une époque marquée par le risque permanent.

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Fait aggravant, si ces risques ne sont pas mieux compris qu’auparavant, ils sont en revanche mieux connus par l’ensemble des citoyens grâce aux chaînes d’information continue et aux réseaux sociaux ; lesquels se développent et vivent d’informations anxiogènes – informations souvent fausses ou largement exagérées au demeurant. Ainsi, dans des sociétés devenues interdépendantes, le moindre événement est amplifié, gonflé aux stéroïdes médiatiques, prenant l’aspect d’une catastrophe qui, s’ajoutant à l’infinité des autres faits divers présentés comme catastrophiques, crée une atmosphère permanente de fin du monde.
Des sociétés évoluant trop rapidement ; des évolutions non maîtrisées ; des technologies se développant uniquement pour elles-mêmes, sans n’avoir plus la moindre utilité pour des hommes devenus leurs esclaves. Des sociétés risquées, mais aussi dénuées de tout repère, littéralement déstabilisées, par l’effritement de ce qui était considéré autrefois comme les socles de nos civilisations : mutations profondes de la famille, démantèlement des entreprises, homogénéisation des cultures. Telles sont les causes – réelles ou non, cela n’a pas vraiment d’importance pour le moment – du sentiment d’angoisse qui légitime le recours à un Etat fort, seul à même de reprendre en main le destin de nations à la dérive, perdues dans l’océan de disruptions d’une économie mondialisée.
Parce qu’elles seraient trop « liquides », c’est-à-dire caractérisées par l’impermanence des événements et des relations, née d’un individualisme poussé à son paroxysme, nos sociétés seraient en manque de sécurité. Or, dans l’esprit de la plupart des citoyens, sécurité rime avec Etat.

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Cause philosophico-logique : l’illusion d’un monisme des valeurs

Pourquoi faudrait-il encore ajouter une cause à celle précédemment énoncée ? La demande de protection ne suffit-elle pas à expliquer l’extension du rôle de l’Etat ? Sans doute aurait-elle suffi si les populations se contentaient d’un surcroît de sécurité qui s’accompagne inévitablement d’une restriction des libertés. Mais les choses ne se passent pas ainsi. Tout le paradoxe tient à ce que les citoyens plébiscitent un individualisme absolu – c’est-à-dire une liberté individuelle totale –, mais exigent dans le même mouvement une sécurité tout aussi absolue, et cela, au nom de la liberté !

Dans l’esprit des citoyens, il s’agit de fournir davantage de sécurité sans jamais réduire les libertés. Le risque inhérent, et bien souvent proportionnel, à l’innovation doit s’effacer tout en conservant l’innovation intacte. Ainsi, le citoyen est moins averse au risque qu’à la frustration : c’est toujours au nom de la liberté, d’une plus grande souveraineté, qu’il réclame davantage de sécurité sans même s’apercevoir que l’extension de l’une se fait au détriment de l’autre. Malheureusement, cette attitude ne manque pas d’illustrations ; il y a ceux qui réclament le droit à conserver leur emploi dans un secteur concurrencé par un pays en développement tout en revendiquant le droit d’acheter des produits étrangers moins chers ! Ceux encore qui louent notre sécurité sociale, mais manifestent contre la fiscalité qui limite leur liberté de choisir leur assurance !

Au fond, nous souffrons tous de ce que Isaiah Berlin nomme un « monisme » devenu une pensée magique : lorsque deux valeurs sont inconciliables, immensurables, nous attendons de l’Etat qu’il dépasse cette aporie. Ainsi, parmi les partisans de la théorie du genre – qui prétend que le sexe et le genre sont des notions culturellement construites – certains revendiquent la liberté de choisir leur identité sexuelle. Jusque-là, rien à dire. Sauf que, cette identité étant par définition inaccessible à l’observateur extérieur – comment savoir que l’homme qui me fait face a choisi d’être une femme ou d’être non binaire, voire fluide ? – ils réclament encore la sécurité de la reconnaissance de cette identité invisible : comme s’il était possible d’ancrer une identité tout en la laissant libre de changer…
Mais l’illustration la plus éloquente m’est apparue au cours d’un de ces samedis qui se voulaient le point de convergence des « gilets jaunes », des syndicats et des « manifestants pour le climat ». Symbole de leur unité, les revendicatifs de tous bords scandaient à l’unisson un slogan bien étrange : « fin du monde, fin du mois, même coupable, même combat ! » Comment peut-on beugler une telle absurdité ? Dans leur bouche, la « fin du monde » dénonçait le réchauffement climatique et la nécessité d’une décroissance économique pour réduire le rythme de destruction des ressources naturelles. Décroissance donc. Mais « fin du mois » résonne comme la revendication de revenus plus élevés, destinés c’est évident, à davantage de consommation. Croissance donc. Comment peut-on désirer de la décroissance et de la croissance dans un même mouvement ?

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Ce refus de l’incommensurabilité de valeurs considérées comme absolues tend à créer des frustrations : liberté et égalité finissent toujours par se heurter, tout comme la liberté de s’affirmer et celle de maintenir le statu quo ou la liberté d’agir et la liberté de ne pas subir l’interférence des autres. De même, liberté et sécurité se confrontent inévitablement, tout comme progrès et sécurité.
Il est d’ailleurs remarquable que la majorité des intellectuels français – de gauche donc – qui découvrent cette aporie se lancent dans une entreprise de réactualisation et de réhabilitation des Anti-Lumières (lorsqu’ils ne se sombrent pas simplement dans la dépression et la haine d’un monde considéré comme décadent). C’est que, parmi les Anti-Lumières, on retrouve des critiques très vives de l’universalisme qui annonce la défaillance du monisme au nom de différences culturelles, historiques ou géographiques. (A cet égard, il faut relire Herder.) Déçus de l’incompatibilité et de l’incommensurabilité des valeurs, nos intellectuels refusent la modernité en bloc, et même la totalité du message des Lumières, se revendiquant alors réactionnaires pour sombrer dans le rêve d’un passé fantasmé, où sécurité et liberté pouvaient simultanément atteindre leur paroxysme, retour à la rétrotopia de Bauman.
La liberté actuelle s’accompagne inévitablement de certaines désillusions : insécurité culturelle, perte de référentiels moraux ou politiques communs, insécurité économique pour ne citer que les principaux. La liberté est à ce prix. Accepter cela, c’est avoir l’esprit entrepreneurial, c’est être réaliste aussi, ou plutôt tragique. Le monde n’est pas un ordre parfait et il n’y a aucune raison que des valeurs – morales et donc créées par l’homme – soient parfaitement conciliables dans la réalité. Pourtant, cette sage réaction n’est pas la plus commune. La plupart du temps, les citoyens ressentent cette vérité comme la preuve d’une décadence humaine, d’une défaillance de la liberté et de l’autonomie individuelles. En conséquence, ils préfèrent se tourner vers une entité supérieure, qu’ils estiment à même de résoudre ce qui ne peut l’être. Une forme de déresponsabilisation volontaire se fait jour, qui fait primer le représentant d’un illusoire intérêt collectif sur la liberté individuelle.

Les citoyens semblent se dire que si les valeurs de liberté et de sécurité semblent incompatibles, c’est en raison de l’échelle individuelle à laquelle elles sont observées. A l’échelon supérieur, les choses seront différentes. Autrement dit, les citoyens n’abandonnent pas l’approche nirvana d’un monde parfait – de sécurité, de liberté, d’égalité absolues –, mais la transfère à une entité à laquelle ils ont attribué cette capacité illusoire de concilier l’inconciliable. Parce qu’ils croient en l’existence d’un système cohérent, parfait, idéal, mais perçoivent aussi qu’un tel système est inapplicable, ils s’en remettent à un être supérieur dont ils ont décrété le pouvoir de faire plier la réalité.

Cause psychanalytique : l’Etat comme image du père

La question est alors de savoir pourquoi, de toutes les fictions possibles, c’est à l’Etat qu’ils s’en remettent. La réponse nous vient de Marcel Gauchet cette fois : dans des sociétés « désenchantées », c’est-à-dire sortie de la religion en ayant accepté et consacré l’autonomie et la raison individuelles comme uniques fondements des règles juridiques et politiques, les citoyens n’ont pas perdu le besoin de croire. Ce dernier demeure, tapi dans nos esprits, mais ne peut plus s’exprimer à travers les religions traditionnelles. Nous ne savons plus croire dans les dieux des religions passées, mais nous conservons ce désir, ce besoin physiologique, de croire.
Or, qui mieux que l’Etat peut encore jouer le rôle du Père ? Qui, à part l’Etat, représente encore une forme de transcendance, en étant simultanément le garant d’une histoire commune, d’une culture, d’un sens du collectif, bref en demeurant le symbole d’une humanité – certes réduite à une population particulière –, d’un destin et d’un salut commun ? L’Etat reste la dernière personnification du Père, jusque dans la volonté presque irrationnelle de ses détracteurs de le détruire. Voici la dernière entité réputée toute puissante, détentrice de toutes les caractéristiques humaines poussées à leur dernière extrémité ; n’est-ce pas ce que Feuerbach nomme « Dieu » dans son Essence du christianisme ? Et n’est-ce pas l’expression idéale du Contrat social par lequel émerge et se légitime l’État chez Rousseau ?

Et comment le nier ? L’État est bel et bien l’assureur en dernier ressort, le garant de la protection de tous. C’est l’État qui nous assure contre la maladie, contre les accidents, nous protège en cas de guerre ou de menaces, organise notre retraite, et à en charge la maîtrise de tous les risques. Mieux encore, là où il devait maîtriser les risques, il a lentement assumé la charge de les prévenir puis de les annihiler. Voilà ce qu’on attend de l’Etat protecteur : une sécurité totale, jumelée à une liberté individuelle et une égalité entre tous. Cette cause pratique – qui naît des prérogatives de nos États providence – expliquerait alors le désir d’interventionnisme : tout donner à l’État pour qu’il puisse mieux nous protéger. A cela s’ajoute une cause politique, qui tient à la main mise de l’État sur l’éducation : ce faisant, le pouvoir politique contrôle le récit historique et interdit aux citoyens de même imaginer la possibilité d’une autre société, d’une organisation plus libre et tout aussi sécuritaire, sans la présence d’un pouvoir central.
L’Etat est justement le Père parce qu’il incarne l’Histoire, les Valeurs, et en un mot le sens qui semble manquer aux citoyens lorsqu’ils réalisent l’imperfection du monde. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer les campagnes des dernières élections présidentielles : au-delà de leurs différences, tous les candidats s’accordaient sur le caractère transcendant de l’Etat, sur son essence mythique. Ainsi, les tracts de M. Mélenchon expliquaient comment le candidat allait « Changer leur vie », tandis que M. Hamon expliquait que la politique était avant tout une utopie, et le vainqueur, autoproclamé Jupiter, précisait que la rencontre entre un peuple et un président était avant tout « mystique ». Souvenons-nous que les hommes et femmes politiques agissent d’abord selon les attentes des électeurs, ce qui implique que leur « mystique » est avant tout la nôtre.

Mais une question subsiste : que l’État soit la dernière image du Père, soit ; mais pourquoi voulons-nous élargir l’étendue de ses fonctions ? C’est que les États s’affaiblissent sous les assauts de la globalisation. Au cours des dernières décennies, ils sont perdus une grande partie de leur souveraineté ; l’ouverture des frontières met à mal leur souveraineté géographique, comme en témoigne l’hystérie sur la vague migratoire en Europe ; l’interconnexion des marchés financiers et l’interdépendance des économies ont détruit la souveraineté économique des Etats, si bien qu’aucun Etat ne peut plus mener de politique économique nationale, ni même choisir la façon dont gérer sa dette qui n’a plus de souveraine que le nom ; et même sur le plan culturel, l’Etat n’est plus souverain, car les modes de vie et de penser s’homogénéisent et se heurtent au modèle traditionnel, par l’intermédiaire d’une standardisation des modes de consommation et d’une uniformisation des modes de communication.

Ainsi, le père est en danger et face à ces menaces qui mettent en péril son existence même, les citoyens sont prêts à tout pour le protéger. Or, la vitalité de l’État se matérialise par son action, par son extension, phénomènes rendus possibles par la création de nouvelles lois, de nouvelles règles qui repoussent les limites de ses prérogatives. Ainsi s’explique l’esprit de servitude de notre temps. Pour protéger la dernière image du père, il nous faut lui livrer ce qu’il nous reste de liberté.
Face à ce constat amer, que pouvons-nous bien faire ? Il nous faut en premier lieu prendre l’Etat pour ce qu’il est, à savoir un mythe ancré dans un besoin de transcendance. Aussi, aucun argument relatif à son inefficacité, aucune critique économique ou scientifique, aucune attaque rationnelle ne saura convaincre les citoyens qu’une telle dérive réglementaire aboutit nécessairement soit au repli et à la guerre soit au totalitarisme. Face à la mystique de l’État, il nous réinventer un mythe libéral.

Pour conclure, je ne dirais pas qu’il faut abandonner le champ du combat rationnel, car toute critique d’un État omniprésent doit s’accompagner de preuves et de propositions alternatives. Mais il faut garder à l’esprit qu’une telle stratégie demeure insuffisante en l’absence d’une alternative au sens, à la transcendance, proposé par l’État. Voilà pourquoi je plaide pour une poétique du libéralisme. Pour convaincre, il nous faut réinventer un mythe libéral qui sache s’adresser aux émotions et aux passions autant qu’à la raison.

Vous pouvez retrouver ce compte rendu sur notre bulletin de liaison Lumières landaises n° 113

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