Loading...
Opinions

Écolo, grand capital même combat ?

Écolo, grand capital même combat ?

Par Max Falque

Article paru dans La revue des deux mondes, février 2020

 

Un constat

Ayant pris en 1996 la direction de l’ICREI crée par Alain Madelin en 1992, afin de promouvoir une écologie libérale www.icrei.fr c’est-à-dire fondée sur les droits de propriété et le marché, comme complément et/ou alternative à la règlementation environnementale, je m’attendais à trouver un accueil favorable auprès des grandes entreprises ou de leurs organismes représentatifs.

Au cours de l’organisation de dix conférences internationales1 dans le cadre de l’Université d’Aix-en-Provence, nous avons tenté d’obtenir une participation intellectuelle et financière de la part de ceux que nous considérions comme des partenaires naturels.

Ceci ne fut que rarement le cas et c’est plutôt auprès du réseau de la haute fonction publique notamment celle du Ministère de Environnement et des collectivités locales que nous avons obtenu des soutiens modestes mais suffisants à la survie de nos activités .

Pour autant si «  Entreprises pour l’Environnent »2 nous a soutenu modestement à plusieurs reprises, j’ai de bonnes raisons de penser que les relations personnelles ont été déterminantes. En ce qui concerne le World Business Council for Sustainable Development3 mon entretien à Genève s’est avéré inutile voire négatif…. de toute évidence les droits de propriété et le marché n’étaient pas au cœur de leurs préoccupations environnementales !

On peut donc se poser la question : comment se fait-il que les grandes entreprises nationales et internationales soutiennent financièrement et intellectuellement le mouvement écologiste y compris dans ses formes les plus radicales ?4

Aux États Unis , les leçons de la prohibition

En fait nous sommes en bonne compagnie : on observe aux Etats Unis la même contradiction « En se retirant de l’accord de Paris sur le climat de 2015, le président Donald Trump a mis fin à l’engagement pris par les États-Unis de réduire leurs émissions de carbone (une promesse clé de la campagne démocrate). Mais la sortie de M.Trump de l’Accord de Paris a révélé quelques adversaires improbables à savoir des géants industriels qui, à première vue, auraient dû être satisfaits par une décision les exemptant d’ être obligés de réduire leurs émissions. »

Cette apparente contradiction a été analysée par Bruce Yandle5sous le titre « Bootleggers and Baptists »6 à savoir que les trafiquants d’alcool et les ligues de vertu avaient des objectifs opposés ….mais en fait collaboraient. En effet militer pour la suppression de la vente d’alcool ne peut qu’accroitre les revenus des bootleggers en supprimant la concurrence.

Ainsi le fait que les environnementalistes aient critiqué sans appel la décision du Président Trump n’est pas surprenant. Ce qui l’est c’est qu’ils ont été rejoints par une forte coalition d’industriels qui ont estimé qu’il était de leur intérêt vital d’appuyer l’accord de Paris : Exxon Mobil et Conoco-Phillips, deux des plus grands producteurs mondiaux de pétrole, ont exhorté Trump à respecter l’accord de Paris. Microsoft, Apple, Nike, le géant industriel allemand Siemens et son homologue suisse ABB, pour n’en citer que quelques-uns, se sont joints à eux et ont soutenu l’accord….bien entendu au nom de la morale conforme au publiquement correct !

Pourquoi ces industriels réclameraient-ils les mêmes politiques de réduction des émissions de carbone que les environnementalistes ?-Pourquoi veulent-ils des normes mondiales ?

Comme toujours, les motivations sont multiples. Microsoft et Apple, par exemple, sont profondément engagés dans le développement de logiciels pour les voitures électriques, Siemens et ABB sont des fournisseurs mondiaux de machines électriques qui améliorent l’efficacité énergétique et qui, selon eux, peuvent réduire la consommation totale d’énergie, les coûts d’exploitation et les émissions de carbone. Avoir un bon coup de pouce au marché grâce à l’Accord de Paris pour leurs produits préférés pourrait aider à améliorer les résultats financiers.

Le cas de la politique climatique : une coalition contre nature

Cette coalition improbable est la preuve d’une nouvelle version de l’alliance séculaire entre malfaiteurs (bootleggers) et ligues de vertu (baptists).L’histoire se déroule comme suit : les fidèles ne daigneraient normalement pas s’associer avec des trafiquants d’alcool mais en fait les deux groupes partagent un intérêt commun et une même finalité politique. Ils veulent tous les deux fermer les magasins d’alcool le dimanche mais pour des raisons très différentes : les baptistes apportent un soutien moral à la politique, tandis que les contrebandiers bénéficient d’avantages financiers. Lorsqu’ils sont combinés, les deux groupes ont tendance à former des coalitions gagnantes dans une variété de contextes

Les écologistes jouent le rôle des baptistes qui, pour des raisons morales, soutiennent les lois de fermeture du dimanche. Aujourd’hui, au lieu de fermer les magasins d’alcool, ces “baptistes environnementaux » veulent interdire les émissions de carbone. Au cours des dernières années, les environnementalistes ont appuyé les restrictions qui, aidés par les forces du marché, ont entraîné la fermeture de mines de charbon, la fermeture ou la pénalisation de centrales thermiques, la limitation des émissions de combustibles fossiles, la réglementation de la technologie automobiles…

Aux États-Unis depuis les années 1970 et l’organisation du premier Jour de la Terre , les associations environnementales ( baptists) ont préféré la réglementation fédérale et ont souvent plaidé avec succès contre l’utilisation traditionnelle de la common law (droit privé) décentralisée au profit de la réglementation fédérale, minorant ainsi leurs couts pour atteindre leurs objectifs.

En effet pour les grandes entreprises les règlementations centralisées peuvent augmenter les coûts de leurs concurrents et limitent l’entrée de nouveaux acteurs. Elles accueillent favorablement les subventions à la charges des contribuables et les prêts garantis par le gouvernement pour le développement de nouvelle technologies : piles solaires, batteries améliorées, automobiles sans émissions et d’autres formes d’énergie renouvelables notamment solaire, éolien…. Ils rêvent aussi peut-être de cartelliser les marchés mondiaux par des règlementations coordonnées et des prix plus élevés qui pourraient résulter des accords mondiaux de réduction des émissions, à savoir des politiques qu’ils contribuent à définir.

Avec des subventions gouvernementales spécifiques aux entreprises pour le développement de technologies propres et un siège à la table des régulateurs7, les contrebandiers environnementaux, agissent comme les bootleggers d’antan. Pendant ce temps, des millions de consommateurs, influencés par les média le plus souvent « bienpensants », font face à des factures d’électricité légèrement plus élevées (donc relativement indolores) provenant pour l‘essentiel de sources d’énergie plus anciennes tout en profitant des avantages des voitures à zéro émission et des centrales solaires améliorés.8

En fin de compte contrebandiers et baptistes se retrouvent également mécontents de la décision du président Trump : General Electric, Tesla, Google et Microsoft se sont joints aux grandes associations de protection de la nature telles le Sierra Club, Friends of the Earth, Natural Resources Defense Council , Environmental Defense Fund. …D’une seule voix, ils ont proclamé : “N’abandonnez pas l’accord de Paris.”

Les dirigeants des principales nations du monde et des pays émergents ont accueilli les demandes conjointes des Baptists/Bootleggers qui avaient pour mérite de leur décerner un brevet de moralité et des espérances de financement. Les maires des grandes villes américaines et les dirigeants de certains États ont proclamé leur engagement à faire leur devoir pour soutenir les efforts de réduction des émissions de carbone prévus par l’accord de Paris

Avec un soutien aussi large à l’accord de Paris de la part du classique duo Bootleggers/Baptists, qu’est-ce qui explique alors la décision de M. Trump ?

« Les citoyens qui supportent les coûts des politiques du gouvernement ne sont pas organisés, ils sont isolés et, même parfois accusés d’égoïsme sinon d’immoralité. Ils ont été oubliés. Dans le contexte actuel, les oubliés sont les mineurs, les exploitants de puits de pétrole et de gaz et les producteurs d’électricité de centrales au charbon, situés en Virginie occidentale, au Kentucky, en Pennsylvanie, en Ohio, au Wyoming et au Montana ».Trump a su leur dire qu’ils ne seront plus oubliés, que des temps meilleurs se profilent à l’horizon.

On retrouve le même phénomène en France à propos de la folle politique des énergies renouvelable qui relève de la même logique (si l’on peut dire !)9:« La vérité est que l’industrie éolienne n’est pas du tout écologiste mais répond à une logique de profit exclusif en faveur des promoteurs éoliens par des montages financiers couverts par la politique écologique des États. » (Fabien Bouglé10 ) et Philippe Delsol de noter « Les liens entre les élus, parlementaires, ministres écolos et les promoteurs éoliens sont fréquents. Cosa Nostra serait même lourdement impliquée dans nombre de projets financés par l’Union européenne. Là où il y a de l’argent public et des affaires, les profiteurs sont toujours à l’affût. C’est ce qu’on peut appeler le socialisme de connivence » Contrepoints, 21 octobre 2019)

Bien entendu ce principe de collusion des adversaires explique aussi la poursuite du trafic de drogue malgré (ou à cause ?) un demi-siècle de répression. Il est évident que toute légalisation porterait atteinte à de nombreux acteurs qu’il serait difficile…et même imprudent de désigner. Ceci peut concerner de très nombreuses règlementations, dont les normes environnementales11.

Conclusion

La décision de Trump suggère que nous pourrions être début d’un nouveau chapitre de la saga environnementale : la coalition de fait Bootleggers/Baptists fonctionne pour soutenir des réglementations environnementales coûteuses pour les pouvoirs publics sans tenir compte de leur efficacité réelle y compris leurs impacts sur l’environnement.

Bien entendu nous sommes conscient que la politique vise trop souvent à rechercher le pouvoir et des avantages pour certains groupes sociaux et économiques …sinon à quoi séviraient les lobbystes ? Mais en matière de politique environnementale l’opinion et notamment les « Verts » de toutes tendances pensent que les réglementations correspondent aux objectifs et que législateurs et fonctionnaires qui les mettent en œuvre agissent conformément aux objectifs. Or en fait trop souvent elles sont mises au service d’intérêts particuliers.

En France l’extrême centralisation et l’idéologie favorisent la coalition contre nature des écolos et du grand capital dont on ne pourra sortir que par un retournement de l’opinion et/ou l’impossibilité pour la puissance publique de faire face financièrement .

L’hypothèse de l’effondrement prôné par la nouvelle secte des « collapsologues » et de l’impératif de la décroissance est peu probable12. Reste à imaginer une nouvelle politique environnementale réaliste efficace, indépendante des grandes entreprises et de l’extrémisme écolo-bobo-médiatique. Vaste programme qui doit d’abord répondre à cette récente remarque 13:« Les liens incestueux entre oligarchie financière mondiale, ONG environnementales, lobby des renouvelables, avocats malins, mériteraient une couverture médiatique 14digne de ce nom en posant les vraies questions : qui tire les ficelles, qui s’enrichit via le capitalisme vert débridé, existe-t-il des conflits d’intérêts entre business vert, ONG, partis politiques, politiciens et/ou médias ? »

Dénoncer le système n’est pas un gage de réforme car «  l’essence de la dynamique Bootleggers/Baptists est trop profondément inscrite dans notre ADN pour être facilement éliminée. Nous sommes tous un peu Baptist et un peu Bootlegger, ce qui signifie que dans la mesure où nous demeurons humain, le paradoxe se perpétuera » (Yandle)

Un espoir cependant : ne plus considérer l’inflation réglementaire comme garant de la protection de l’environnement mais plutôt comme facteur aggravant les risques d’atteinte à la liberté et donc à l’adaptation à un contexte changeant.

 

1 Sous le titre général de « Droits de propriété, économie et environnent » nous avons décliné les principales ressources environnementales : eau, déchets, agriculture, biodiversité, climat, océans…

2 Créée en 1992, l’Association Française des Entreprises pour l’Environnement, EpE, regroupe une quarantaine de grandes entreprises françaises et internationales issues de tous les secteurs de l’économie qui veulent mieux prendre en compte l’environnement dans leurs décisions stratégiques et dans leur gestion courante.

3 WBCSD représente 200 grands groupes industriels et 19 millions d’employés

4A propos du financement du  récent et puissant mouvement « Extinction Rebellion » Liberation(12 oct 2019) écrit « les richissimes cofondateurs de cette cagnotte, Rory Kennedy, fille de l’ancien sénateur Robert Kennedy, et Aileen Getty, une des héritières de l’empire pétrolier américain du même nom, font tache sur l’indépendance de ces actions citoyennes pour l’environnement ».

Ou encore le Daily Mail cité par Atlantico « Si la plupart des milliers de militants qui ont participé aux actions du mouvement à Londres sont des bénévoles, les organisateurs sont, eux, payés, Parmi les activistes figure la petite-fille d’une baronne, proche de Boris Johnson, qui a demandé à être rémunérée après avoir réduit son activité de relations publiques pour se concentrer sur les manifestations. »

5Bruce Yandle est consultant, écrivain et conférencier en économie politique. Il est professeur distingué d’économie à l’Université George Mason et participe à la série de conférences du Centre Mercatus au Capitole. Yandle est doyen émérite du College of Business & Behavioral Science de l’Université Clemson et Senior Fellow émérite au Property & EnvironmentResearch Center (PERC) à Bozeman, MT. Il est intervenu à trois reprises à nos conférences Internationales d’ Aix en Provence

6Les Baptistes du sud des Etats Unis sont partisans d’une stricte abstinence. C’est en 1983 que Yandle présenta sa théorie dans la Revue « Regulation » sous le titre de « Bootleggers and Baptists, the education of a regulatory economist »  L’ensemble de l’expérience a fait l’objet d’un ouvrage de de 227 p. « Bootleggers and baptists : how economic forces and moral persuasion interact to shape regulatory politics » CATO Institute, 2014. Son dernier article a été publié dans PERC REPORTS Summer 2017,4 p. « When industries love regulation, Trump’s Paris exit and bootleggers-Baptists disarray » auquel le présent article a largement emprunté.

Si les recherches de Bruce Yandle ont contribué à modifier la science politique aux Etats Unis cela n’a pas été le cas en France. Nous avons trouvé une seule référence : un court article du Québécois David Descôteaux dans Contrepoints (14 octobre 2011).  

7 Ce que l’on appelle « crony capitalism » ou « capitalisme de connivence » est particulièrement pratiqué en France en raison de la consanguinité entre hauts fonctionnaires et dirigeants de groupes industriels.

8Il est également possible, bien sûr, que les nouvelles technologies puissent apporter des résultats plus propres ainsi qu’une énergie à moindre coût, offrant des avantages aux consommateurs ainsi qu’un confort à ceux qui se préoccupent de la durabilité et du bien-être à long terme de la planète.

9

10« La trace noire de la transition écologique  » Les Editions du Rocher , 2019

11 On peut penser que les réglementations changeantes concernant l’assainissement non collectif sont encouragées par les « Baptists » désireux d’améliorer la qualité des rejets mais aussi par le puissant lobby des multiples « Bootleggers ». Un simple changement des normes est en train de ruiner des centaines milliers de propriétaires de maisons individuelles. Cela fait penser à   La parabole de la vitre cassée, le premier chapitre de Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, essai écrit par Frédéric Bastiat en 1850. Son objet est de combattre le sophisme économique du même nom, selon lequel le bris d’une vitre se ferait au bénéfice de l’intérêt général, en ce qu’elle favorise la croissance ou l’emploi.

12 Déjà à la fin des années soixante le Club de Rome et Ivan Illitch (« La convivialité ») avaient soutenu ces thèses. Il y a fort à parier que leur réactivation sous la bannière de la collapsologie connaitra le même sort : l’enthousiasme, l’indifférence puis l’oubli. Raison de plus pour proposer d’autres solutions plus efficaces pour gérer la planète et garantir la liberté… ce qui rejoint la devise de l’ICREI « L’imagination juridique et économique au service de l’environnement »

13 Michel Gay et Jean-Luc Salanave.In Contrepoints, 18 octobre 2019

14 Sous le titre « Milliardaires et médiavores » le Canard enchainé du 18/10/19 remarque « Une grande partie des médias français est contrôlée par une dizaine de milliardaires…Désormais, parmi les quotidiens et hebdos quatre seulement n’appartiennent pas à des groupes industriels ou financiers »

 


Passez de la parole aux actes : faites progresser le libéralisme en France avec le Cercle Frédéric Bastiat

Pour garder son indépendance, le Cercle Frédéric Bastiat ne reçoit aucune subvention. Il ne vit que de vos adhésions et dons. Aidez-nous à populariser les idées libérales.

Vous avez 3 façons concrètes de soutenir le Cercle : vous abonner à la revue « Lumières Landaises », adhérer au Cercle, ou donner.

Passer à l'action pour faire progresser le libéralisme en France avec le Cercle Frédéric Bastiat

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.