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Conférences

La culture comme facteur de la richesse des nations

La culture comme facteur de la richesse des nations.

Par Guido Hülsmann

Dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Adam Smith souligne deux mécanismes de la production de richesse : la division du travail et l’accumulation du capital. Si le premier suscite un certain consensus chez les économistes, le deuxième en revanche est source de conflit. En basant la croissance sur l’épargne, on risquerait d’enfermer l’économie dans un cercle vicieux où une réduction des dépenses entraînerait une autre réduction des dépenses. Or ce mécanisme n’existe pas et il ne faut donc pas craindre le « trou noir » déflationniste mais craindre plutôt les politiques inflationnistes.

Qu’est-ce qui détermine la division du travail ? Qu’est-ce qui détermine l’accumulation du capital ? Quelques facteurs : les droits de propriété, l’échange et notamment l’échange monétaire. Pas de division du travail élargie sans sécurité des droits de propriété, parce que sans sécurité des droits de propriété l’accumulation du capital ne va pas très loin. On a besoin de l’échange monétaire. Sans lui, il est impossible pour les participants aux marchés d’effectuer des calculs économiques donc de comparer les différents investissements qu’ils pourraient poursuivre.
Qu’est-ce qui est sous-jacent au droit de propriété, à l’échange et à l’échange monétaire ? Fondamentalement, le respect des droits et des obligations de tout un chacun. La confiance est un facteur très important, entre autres la confiance dans la parole d’autres personnes. Nous sommes habitués à donner et honorer notre parole, c’est un fait pour nous peu étonnant. Mais en nous confrontant à d’autres cultures, les problèmes commencent. C’est un point d’observation de beaucoup d’entrepreneurs qui opèrent en Afrique par exemple : ils engagent des personnes qui ne viennent pas toujours, parfois ils sont payés et parfois non etc. Il n’y a donc pas cette même habitude que nous avons. Faire confiance à la parole des personnes, faire confiance à leur caractère. Faire confiance aussi à la raison et à l’expérience. Nous prenons la raison comme guide de nos activités, nous dérivons des informations de l’expérience. Pourquoi ? Parce que nous avons confiance dans la raison et dans l’expérience. Pourquoi acceptons-nous de faire des sacrifices dans le présent pour atteindre des objectifs ultérieurs ? C’est nécessaire pour que la production de richesse décolle. Celui qui investit se décide à utiliser les ressources qu’il commande pour satisfaire immédiatement les besoins d’autres personnes. Chaque entrepreneur fait de même. Pourquoi avons-nous cette habitude, qui d’ailleurs ne donne pas des fruits partout ? En Afrique, il y a très peu d’investissements en capital fixe justement parce que ça ne fonctionne pas toujours : les expropriations sont fréquentes, privant du temps nécessaire pour faire fructifier ce capital donc ça n’en vaut pas la peine.
Faire des sacrifices pour d’autres personnes, les membres de la famille, des amis, la tribu, la nation etc., c’est un fait culturel. Préparer son propre avenir, préparer l’avenir des générations futures. Pourquoi certaines personnes ont cette disposition et d’autres non ? La culture est par définition un résultat de l’action humaine. Nous agissons de telle et telle manière parce que nous avons pris la résolution d’agir de cette manière. Mais elle ne peut pas être en elle-même une cause ultime de la richesse des nations justement parce qu’elle résulte d’une action humaine. Il doit donc y avoir des facteurs plus fondamentaux qui entrent en jeu.

1. L’impact de la culture sur la production de richesses.

La culture nous donne une orientation

La culture nous procure une orientation. La culture est composée de nombreux éléments que nous acceptons sans les interroger. Dans la culture qui est la nôtre, nous avons le droit et très souvent aussi la liberté de mettre en question la réalité telle que nous la trouvons autour de nous. Mais l’action se fait toujours à la marge, nous effectuons des changements dans des points précis, tout en acceptant le reste. Un entrepreneur ne va pas chercher à éduquer ses clients, il va prendre leurs préférences comme les données ultimes de son activité et il va chercher à trouver des manières pour les satisfaire au mieux dans le but d’assurer son propre revenu. La culture nous donne aussi des valeurs, elle nous propose des objectifs que nous devrions poursuivre et très souvent elle nous suggère des priorités. Ceci concerne à la fois la vie en famille et la vie professionnelle.

La culture nous sert à réduire la complexité de la réalité et donc à nous faciliter les choix.

Elle nous sert de norme. On a le droit de changer la réalité mais on la change toujours par rapport à cette norme. Par exemple, la division du travail. Nous nous sommes habitués, au cours des cinquante dernières années, à penser que la division du travail au sein de la famille peut se faire selon les convenances de chacun des époux. Et pourtant, ces arrangements s’articulent toujours par rapport à une normalité, et c’est justement cette norme qui facilite l’arrangement. Il y a donc une solution de base qui est issue de la culture. Dans la mesure où la norme disparaît en raison de la multiplicité des modèles, la définition de la norme elle-même devient plus difficile à établir, et de ce fait la définition de la vie ensemble devient elle aussi plus difficile à décrire.
La culture sert aussi de norme dans la résolution des conflits. Il existe des solutions standards, dans le monde du travail, au sein de la famille, et il est possible de dévier de ces solutions, par exemple en définissant un autre modèle social, mais toujours par rapport à la norme.
La culture nous suggère également les moyens les plus appropriés. Par exemple, lorsqu’on créé une entreprise, on part de différentes notions, fonctions d’achat, de vente, comptabilité, ressources humaines etc. tirés de l’expérience de la culture sans y penser en détail.

La culture peut promouvoir la production de richesse

La culture telle qu’elle nous environne résulte des efforts passés de création des richesses. Lorsqu’elle est en adéquation avec les circonstances, lorsqu’elle représente les bonnes orientations, elle nous facilite la tâche et nous sert à atteindre nos objectifs. Cette culture là peut également promouvoir des vertus. Lorsque c’est une culture de succès, elle valide les dispositions d’honnêteté, de prudence, de justice etc. que nous considérons comme étant des vertus.

Elle peut aussi empêcher ou freiner la production de richesse.

Lorsque cette culture n’est pas en adéquation avec les circonstances objectives qui environnent notre action humaine parce qu’elle est dominée par exemple par le vol ; cette culture, au lieu de valider des dispositions vertueuses, peut couronner de succès les dispositions vicieuses, telles la malhonnêteté, la violence, le narcissisme, la paresse, l’avarice etc.

2. Quelles sont les causes qui entrent en jeu ? Les causes de la culture ?

La métaculture

La métaculture est la culture du changement de la culture. Quels sont les mécanismes par lesquels on a le droit de changer la culture ? Quel rôle joue l’expérience ? Qu’est-ce qui est licite ? Comment a-t-on le droit de changer les habitudes et de les institutionnaliser ?

La religion

La religion est un facteur fondamental. Elle sert surtout à définir la finalité de l’action humaine. Elle définit pour nous ce qui est bon et désirable et donne ainsi un orientation à l’ensemble des activités humaines. Par exemple, dans la religion chrétienne on trouve trois faits qui ne sortiraient ni de l’expérience ni de la raison et qui sont donc véritablement issus d’une foi, d’une confiance envers Jésus-Christ, dont nous ne pouvons avoir connaissance que par cette confiance. Le premier est la Trinité. Ce n’est pas quelque chose qu’on pourrait observer. Notre Dieu chrétien est un dieu trinitaire. Qu’est-ce que cela implique pour la finalité de notre action ? Premièrement, ce Dieu crée pour nous une valeur de l’amour. Il représente l’idéal d’une communauté puisqu’il est trois « personnes » en une, indissociable comme les trois points d’un triangle. C’est l’idéal d’une communauté libre, parce qu’il n’y a pas de chef dans cette Trinité. C’est une communauté basée sur l’amour, sur le consentement libre et qui valorise le relationnel. Pourtant, c’est aussi un dieu qui ne reste pas dans son relationnel mais qui rayonne, qui va vers le monde. Si on est chrétien, on est amené à considérer cet état des choses d’avoir une attitude d’amour envers le monde qui nous entoure comme étant l’objectif désirable.
Deuxièmement, dans la religion il y a une valorisation de la personne. Chaque individu compte, chaque âme individuelle est plus importante que le monde matériel. Le philosophe américain Larry Siedentop, dans Inventing the Individual : The Origins of Western Liberalism (2014) affirme que contrairement à la civilisation des Grecs et des Romains, qui n’avaient pas de notion de l’individu, la religion chrétienne, à travers Jésus-Christ, nous dit de valoriser chaque individu, de reconnaître la valeur propre de chaque individu. L’individualisme tire ses origines de la religion chrétienne.
Troisièmement, le monde qui nous entoure, que nous observons a été créé. Il n’est pas issu d’un processus aléatoire d’évolution. Cette foi dans la création n’est pas tirée de l’expérience et du raisonnement, donc elle est profondément non scientifique. Elle nous confirme dans l’attitude de croire que chaque chose que nous voyons a sa logique propre, et que cette logique reste constante à travers le temps. Sans cette conviction il est difficile d’aborder un raisonnement scientifique. Dans une recherche scientifique, on observe des faits individuels et on part de la notion que la nature de la chose qu’on observe est constante. Cette conviction n’est pas tirée de l’expérience ou du raisonnement. La généralisation est basée sur la conviction que la création reste constante et couvre tous les spécimens. Les libéraux qui affirment le libre-arbitre des individus le font par conviction tirée de leur cas individuel et de leur interaction avec d’autres individus, mais pour généraliser ce fait, il faut s’appuyer sur la conviction que la nature des êtres humains ne change pas.
La religion donne donc des orientations, des convictions, des hypothèses, des suppositions, donc un point de départ. Dans d’autres religions, il y a des points similaires mais également différents. Par exemple dans la religion juive il y a également le concept de personne. Dieu n’est pas trinitaire mais il a un rapport personnel avec les êtres humains qu’il a créés. Dans la religion musulmane, nous retrouvons l’idée de la création. Dieu a tout créé, mais il n’est pas question de trinité et de personne. Ces aspirations et ces convictions profondes qui sont enracinés dans la religion orientent les présuppositions avec lesquelles nous abordons d’autres personnes .

L’expérience et la raison

Ces deux facteurs caractérisent immédiatement notre religion, surtout la religion chrétienne. On exerce librement sa raison, on peut se baser librement sur les expériences que chacun tire. Cet emploi libre, concurrentiel, contestable, de la raison et de l’expérience s’est avéré de la plus grande importance et de la plus grande utilité à la création de richesses.

La violence

L’influence de la violence en tant que cause de la culture est souvent sous-estimée. Le philosophe anglais Herbert Spencer a beaucoup réfléchi sur les conditions à partir desquelles la raison et l’expérience peuvent être un guide de l’action humaine et amener l’homme au succès. Selon lui, la considération la plus importante est que l’expérience ne soit pas faussée. On est libre de spéculer, on est libre d’interpréter les expériences comme on veut mais on en tire les conclusions pratiques à son propre risque. Chacun agit de manière responsable et selon Spencer, il est très important de préserver cette responsabilité, notamment lorsqu’il s’agit d’éduquer les enfants. On devrait les laisser agir librement pour que chacun fasse ses mauvaises expériences. Dans notre société actuelle, on ne leur permet pas l’échec, ce qui selon Spencer est très néfaste parce que l’on coupe le lien entre action et conséquence. Rompre les enchaînements causaux naturels produit de l’échec et du gaspillage. C’est clair dans l’éducation des enfants. Il y a échec dans la mesure où l’enfant n’apprend pas à prendre des décisions responsables. Échec équivaut gaspillage car un échec c’est l’utilisation des moyens qui sont à notre disposition dans des projets qui ne donnent pas de fruits.
Autre exemple : si la Banque centrale intervient et protège les participants aux marchés, financiers en particulier, des échecs, lorsqu’elle se met à sauver les banques en difficulté, ces dernières en tirent des conséquences qui sont fausses.
De manière plus globale, le gaspillage des ressources est camouflé en règle générale par ceux qui déresponsabilisent les agents.
La conséquence est que la violence peut exercer un impact profond sur la culture. Elle peut modifier les modes de pensée, les modes d’action, les habitudes. Le financement des comportements mauvais , qui sont centrés sur la personne même de l’enfant produisent les mauvaises dispositions en lui. L’enfant pense qu’il devrait être le centre du monde, le centre de l’attention, et que toute politique devrait être menée pour créer son épanouissement immédiat.

Les porteurs de la culture

La culture n’existe pas dans le vide, ce n’est pas juste un ensemble d’idées qui flottent librement dans l’espace. Elle est toujours enracinée dans les personnes. Cela nous ramène à la problématique des migrations, un des problèmes les plus importants de notre temps. Beaucoup de libéraux pensent que la norme pour un libéral est l’idée que l’immigration devait être libre, tout comme le libre-échange. Ce raisonnement ne tient pas sur le plan de l’analyse économique. Lorsqu’on pense au commerce extérieur, on importe des marchandises parce qu’il y a toujours quelqu’un qui les veut, qui les achète et qui les laisse rentrer dans son ménage, dans son entreprise etc. Il y a donc une grande différence avec des personnes qui viennent sans être « invitées ». D’autre part, chacun pourrait se revendiquer du libre droit de mouvement en raison de sa dignité humaine. Le droit de propriété poussé au bout du raisonnement signifie que chaque famille, chaque individu mais aussi chaque communauté devrait être libre de décider qui elle va accepter ou non. Le modèle suisse serait celui à suivre. Il faut invertir le principe d’autorité : contrairement à l’Europe, où le droit européen s’applique d’abord, puis le droit national, puis le droit régional, les Suisses pratiquent l’inverse. La source de l’autorité est d’abord dans les ménages et puis dans la communauté, dans la municipalité, c’est elle qui décide. Seules les choses qu’elle relègue à des instances supérieures peuvent être réglées par ces instances. En suivant ce modèle, on pourrait éviter pas mal des problèmes qui vont de pair avec les migrations dites socialistes.

La culture est effectivement une cause fondamentale de la richesse des nations. Elle n’est cependant pas elle-même la cause ultime. Les causes ultimes sont ailleurs, notamment dans les orientations religieuses qui guident toute la place qu’on la raison et l’expérience dans la vie humaine. Il est possible de changer la culture, mais il faut pour cela commencer par soi-même et réfléchir sur la finalité. Nous sommes libres d’en dévier comme bon nous semble.

Transcription par nos soins.

Retrouvez sur notre chaîne Youtube la vidéo de cette conférence ainsi que celle de l’entretien que Guido Hülsmann a accordé à Henri Dumas

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