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Opinions

Le français, future deuxième langue mondiale ?

Le français, simple vestige

ou future deuxième langue mondiale ?

Par Yves Montenay

C’est la cacophonie :

Les uns disent « L’anglais gagne du terrain, c’est très bien ! », d’autres « Le français est menacé, tous au créneau ! »

Mais au-delà de ces slogans, on découvre souvent une méconnaissance des données. L’objet de cet article est de les rappeler, de décrire la diversité des opinions sur ce sujet et d’en tirer quelques conclusions d’ensemble.

Que les uns veuillent abandonner français et d’autres le promouvoir reflète le fait que la situation est contrastée : le français recule dans certains milieux et progresse rapidement dans d’autres. Et la réaction est différente suivant que l’on fréquente tel ou tel milieu.

Rappelons donc les grandes lignes de la situation.

En Europe et dans les instances de l’Union Européenne

L’enseignement et l’usage professionnel du français, longtemps première langue étrangère de notre continent, voire langue seconde de sa noblesse et de sa bourgeoisie, ont été dépassés par ceux de l’anglais, tout en restant néanmoins importants. Le cas extrême est celui des instances de l’Union Européenne, totalement anglicisées aujourd’hui, alors que le français y avait une place importante jusqu’il y a une quinzaine d’années et était même la seule langue utilisée avant l’arrivée des Anglais.

Ce monopole de l’anglais à Bruxelles est tel qu’il est question de le garder comme langue de travail même si l’Angleterre quitte l’Union ! Dès juin 2016, j’écrivais « Brexit : François Hollande ira-t-il bouter l’anglais hors de Bruxelles ? »

Garder l’anglais sans les Anglais serait juridiquement délicat mais sera très probablement imposé en pratique. En effet tous les textes régissant l’Union Européenne insistent sur le plurilinguisme, mais ces textes ne sont pas respectés. Ils sont même ignorés du grand public qui déclare spontanément : « La langue de l’Europe, c’est l’anglais ».

Et cela alors que la ville de Bruxelles devient de plus en plus francophone, à plus de 85 % maintenant, y compris pour les populations immigrées.

Dès que l’on descend dans la hiérarchie des bureaux de l’Union, on s’aperçoit que le personnel « de base » travaille en français, mais cela ne se voit pas dans les rapports avec l’extérieur.

Et cette bizarrerie ne reflète même pas l’équilibre démographique puisque c’est l’allemand qui vient en tête des langues maternelles, que le français est en voie de le rattraper, et que l’anglais devrait retomber vers 1 % de population européenne après le Brexit.

L’importance mondiale du français est sous-évaluée

Le français a de très fortes positions dans le domaine culturel (il y a des départements de français et de littérature française ou francophone dans la plupart des universités du monde). Mais ce rôle culturel est ignoré par le grand public mondial et même français, la plupart des informations largement diffusées touchant le monde de l’économie.

Et même dans ce dernier domaine où l’usage du français est réputé quasi nul, on s’aperçoit qu’une partie notable du commerce international des entreprises françaises se fait dans cette langue.

Une des raisons de cette ignorance du rôle du français provient du fait que l’on a longtemps considéré qu’il n’était parlé que par environ 80 millions de personnes, soit à peine plus de 1 % de la population mondiale.

Maintenant que l’on analyse plus sérieusement les chiffres, on s’aperçoit que ces 80 millions ne représentaient que la population de langue maternelle française des pays du Nord (et excluait notamment la population d’origine étrangère de ces pays).

Ce chiffre ne tenait donc pas compte des pays du Sud où plus de 220 millions de personnes ont le français pour langue maternelle ou d’usage quotidien d’après le rapport 2018 de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

On peut également remarquer que « le monde francophone », notion économique qui regroupe la population des pays où on peut travailler en français même si une partie de la population ne le pratique pas, dépasse maintenant les 500 millions de personnes (source CERMF, le Centre d’étude et de réflexion sur le monde francophone).

Le fait que le français soit en forte croissance provient de son adoption dans une partie de l’Afrique. La scolarisation s’y fait en français et progresse, et l’augmentation de la population y est rapide. Grâce à l’Afrique, le français devrait bientôt dépasser l’arabe (ce qui est déjà fait si l’on tient compte des populations berbérophones ou n’utilisant que l’arabe dialectal), et rattraper l’espagnol.

Il serait alors 2e langue mondiale derrière l’anglais, si le hindi et le mandarin restaient des langues principalement locales. Remarquons que la Chine multiplie les bourses et les formations justement pour qu’il ne le reste pas.

Cette impression que le français n’était qu’une petite langue parmi d’autres est une des raisons de la non résistance à l’anglicisation

L’anglicisation progresse

Depuis longtemps l’anglais était d’usage courant pour certains postes de certains métiers, dans l’informatique ou le commerce international par exemple.

Maintenant c’est le cas des métiers, de plus en plus nombreux, qui rassemblent des équipes internationales. Dans ce dernier cas il est d’usage de passer à l’anglais si une seule personne ne comprend pas le français. Cela dévalorise les efforts des nombreux étrangers qui se sont donnés le mal de l’apprendre, et pensaient que l’on parlait français en France !

Le non-francophone considère, quant à lui, cette politesse comme naturelle. Elle a pour inconvénient majeur de mettre en état d’infériorité une partie des autres participants. Les d’interprètes constatent qu’ un non anglophone perd une partie de ses idées, de sa qualité d’argumentation et finit par se dévaloriser lorsqu’il se lance dans un anglais qu’il croit suffisamment maîtriser. Au point de négliger toute aide de collègues ou d’interprètes qui sont à leur disposition, notamment à Bruxelles.

Cette anglicisation a maintenant gagné les documents de travail jusqu’en bas de la hiérarchie, et des ouvriers français se retrouvent avec des modes d’emploi eanglais, et parfois l’obligation de communiquer dans cette langue dans les messageries du groupe comme chez Airbus à Toulouse, où le français n’est même pas exigé à l’embauche.

Cette diffusion a favorisé l’envahissement du français par le vocabulaire professionnel anglais (« challenge » au lieu de « défi »). Les médias font de même dans d’autres domaines, la presse féminine étant parfois citée comme battant tous les records (« fashion » pour « mode » « make up » pour « maquillage » et plus généralement traduction partielle seulement des fiches de produits de beauté).

Finalement, toute initiative privée ou gouvernementale, ou tout nouveau produit ou action est gratifié quasi systématiquement d’un nom anglais, tel le « Push to Pass » de Peugeot pour un plan d’intervention sur le marché de la voiture d’occasion.

Outre la dégradation de la langue, cela infériorise le français dans le grand public et notamment chez les jeunes : « bag », c’est mieux que « sac », « news » que « nouvelles » ou « informations ».

Cette tendance va s’accentuer avec l’enseignement de l’anglais dès le primaire sous la pression des parents et de notre élite mondialisée « dans l’intérêt de la carrière professionnelle des enfants ». Au grand dam des instituteurs qui n’y sont pas formés, et observent que c’est au détriment du calcul et du français, sans que le niveau d’anglais en 6è n’en soit amélioré.

Tout cela est ressenti comme le début d’une évolution dans le bon sens pour les partisans du ralliement à l’anglais, « langue universelle » ou « langue de l’Europe ».

Ces expressions sont maintenant courantes, alors qu’un voyage un peu approfondi à l’étranger montre le vide de ces formules, sauf peut-être pour fournir un renseignement basique aux touristes. Mais ce n’est pas parce que des citoyens de nombreux pays savent dire en anglais à un touriste « le restaurant est à gauche », que l’on peut avoir une conversation sérieuse dans cette langue.

Bref beaucoup de Français non seulement ne s’offusquent pas de cette anglicisation, mais la trouvent naturelle, voir souhaitable.
Une évolution en sens inverse se dessine toutefois.

The Economist, le journal de l’élite anglophone mondialisée pour qui le passage à l’anglais était synonyme de modernisation vante depuis quelques années le plurilinguisme et vient de s’élever contre la généralisation des écoles privées anglophones dans la plupart des pays, car « apprendre l’anglais est moins important que bien apprendre le reste, et pour cela il faut un enseignement en langue maternelle ».

L’opposition à l’anglicisation

L’opposition des universitaires francophones à l’anglicisation avancée de leurs institutions vient de leurs craintes de l’appauvrissement intellectuel d’un monde monolingue.

Ils constatent la non prise en compte d’idées de chercheurs non anglophones ou mauvais anglophones, d’autant plus regrettable que ces derniers venant de cultures différentes ont plus souvent des idées originales qui seront perdues.

Les chercheurs s’alarment donc des consignes gouvernementales leur ordonnant de publier en anglais, pour que nous soyons dans les classements internationaux car les grandes revues n’acceptent d’articles que dans cette langue.

À mon avis la première mesure à prendre est de demander aux francophones de publier par ailleurs la version française de leurs articles. Cela commencerait à se faire mais devrait être une obligation qui ne demande pas un gros travail.

Et il y a bien sûr l’opposition des personnes attachées à la langue française pour des raisons patriotiques ou culturelles.
Ces militants crient à la trahison des politiques et des chefs d’entreprise, voire du peuple dans son ensemble. C’est une attitude contre-productive car on ne convainc pas un usager de l’anglais par des injures.

Cette proposition s’exprime également par la voix juridique. Notre constitution précise que « la langue de la république est le français », et les lois Toubon et Fioraso la protègent dans une mesure malheureusement très limitée.

Les associations habilitées s’appuient sur la loi pour attaquer les contrevenants. Mais elles perdent la plupart du temps leurs procès, les juges reflétant l’opinion générale selon laquelle cette anglicisation est naturelle.

Ces associations remarquent néanmoins que les « attendus » sont contradictoires d’un procès à l’autre, et ne désespèrent pas. D’autant que, comme l’a montré un sondage lancé par l’association Avenir de la Langue Française, les Français sont très attachés à leur langue :

Sondage BVA : La langue française : une composante majeure de l’identité française pour 9 Français sur 10

Il faut des arguments bien pesés pour convaincre les acteurs politiques et économiques de ne pas céder aux pressions sociales ou tout simplement à l’usage courant. Ces pressions sont d’autant plus puissantes qu’elles reflètent les opinions exposées ci-dessus sur l’évolution naturelle, voire souhaitable vers l’anglicisation.

Prenons l’exemple des chefs d’entreprise, souvent désigné comme traitres à la langue française. Leur mission première n’est pas de la défendre ou de la promouvoir, mais de faire survivre leur entreprise et si possible de la développer. Pour cela, il leur faut vendre plus et dépenser moins, d’où la force de l’argument : « tout en anglais, c’est plus simple et moins cher » en oubliant les compétences sous-employées.

À cela s’ajoute le fait qu’un chef d’entreprise est beaucoup mieux considéré en pays anglophone qu’en France et qu’il est soumis à aux pressions de son personnel et de ses interlocuteurs étrangers.

Plutôt que de l’injurier, il faut le convaincre qu’il est dans l’intérêt de l’entreprise de faire travailler les Français en français, car Ils sont alors plus créatifs et efficaces. Et que s’implanter en pays francophone est plus simple et moins coûteux que de le faire ailleurs, comme je l’ai fait pour ma propre entreprise au Québec pour réussir en Amérique.

Un avenir dans le « culturel chic » ?

Certains milieux économiques méprisent les non-anglophones: « le français, une langue qui ne sert à rien », et certains acteurs politiques cherchent à le minorer pour des raisons d’influence politique (soft power).

Cela va du simple mépris à une certaine hostilité notamment en Afrique ou à Bruxelles. Par contre, en dehors de ces milieux, perdure un respect « culturel » du français, encore profond et sous-estimé en France.

Certains étrangers vont même jusqu’à dire que s’il est chic aujourd’hui de parler anglais, il sera chic demain de parler français dans un monde devenu anglophone, et que ce sera d’autant plus facile que c’est déjà une tradition dans certains milieux du monde entier. Cette destinée d’une langue seconde noble fut celle du grec dans l’empire romain et pendant les siècles qui ont suivi, malgré le poids du latin.

La culture française a besoin du renfort de la francophonie

Il faut être lucide : les grands écrivains et intellectuels français qui sont à la base du prestige de notre langue n’existent plus aujourd’hui, et notre réputation vient de notre littérature passée, alors que le monde anglophone se nourrit de ses écrivains du Sud, notamment d’origine indienne.

Heureusement, nous pouvons compter sur la francophonie.

Elle est fertile en talents littéraires et artistiques (voir l’actuel festival de Cannes), même si certains écrivains « du Sud » se plaignent du mépris « des éditeurs de Saint-Germain-des-Prés » et des universitaires hexagonaux restant bloqués sur la littérature « française » (et non « francophone »).

Remarquons que les départements de français des universités étrangères s’appellent maintenant de plus en plus souvent « département d’études francophones ».

Cela nous mène à l’Afrique, qui fournit et fournira de plus en plus les gros bataillons dont le français a besoin. Comme l’a dit le président Macron, le français est devenu une langue africaine, vérité mathématique qui choque, je ne sais pas pourquoi, de nombreux « hexagonaux ».

Mais si nous continuons à nous angliciser, les Africains feront de même !
L’anglais n’est pas le seul rival du français, qui est attaqué en Afrique au nom d’autres langues nationales ou locales dans un contexte anticolonial ou anti-occidental dans le cas du mandarin.

Et maintenant mon avis !

Après ces arguments dans les 2 sens, voici mon avis.

Ma formation scolaire très classique avec de bons enseignants, notamment en « latin-français », ne m’a pas empêché, au contraire, de devenir « scientifique ». Tout cela me fait évidemment me sentir profondément solidaire de la langue et la culture française.

De la culture allemande aussi, qui m’a été fort bien enseignée, ce qui m’a permis de constater qu’une langue de grande culture peut disparaître en quelques décennies de la scène internationale, et même partiellement de son pays d’origine. Qui se souvient que les colloques et congrès internationaux de nombreuses disciplines scientifiques se tenaient en allemand il n’y a pas si longtemps ?

La différence avec la France vient de ce que l’Allemagne a perdu ses colonies, et que ses diasporas, nombreuses et puissantes jusqu’au milieu du XXe siècle, ont été expulsées d’Europe centrale et orientale et de Russie ou sont en voie d’assimilation comme au Brésil, voire de disparition comme aux États-Unis.

Par contre, les anciennes colonies françaises d’Afrique, naguère peu peuplées mais actuellement en forte croissance démographique, sont un relais vital pour le français.

N’oublions pas la République Démocratique du Congo, ancien Congo belge, qui en dépit d’une période coloniale bien pire que celle conduite par la France, puis de gouvernements particulièrement calamiteux depuis l’indépendance, est en passe de devenir le premier pays francophone du monde avec 93 millions d’habitants.

Dans l’ex Indochine par contre, comme dans les autres pays communistes, à commencer par la Russie, le français a été violemment éradiqué avec les classes bourgeoises, et le réveil très relatif de ces pays les mène aujourd’hui à l’anglais.

J’ai jusqu’à présent supposé que langues et cultures allaient de pair. C’est vrai pour la partie la mieux scolarisée de la population mais nettement moins pour les autres. En effet, la perte de la culture n’est pas seulement une question de langue. Le niveau scolaire y contribue naturellement beaucoup. Après avoir longtemps lutté contre l’impression du « tout était mieux avant », l’évidence et les classements internationaux m’ont prouvé que cette dégradation était malheureusement réelle.

Un redressement est indispensable. Mais il se heurte aux mauvaises habitudes des médias et à un courant politique profondément implanté qui veut que la culture ne soit qu’un code destiné à écarter le peuple du pouvoir et des bons emplois.

Yves Montenay
Auteur de « La Langue Française, une arme d’équilibre de la mondialisation » (Éditions Les Belles Lettres, 2015)

2 comments
  1. Yves Montenay

    Merci au Cercle d’avoir diffusé cet article sur une question à laquelle je suis très attaché. Puisque ça intéresse les membres du Cercle, voici une mise à jour de la situation à Montréal, qui regroupe le tiers de la population du Québec, et est souvent considéré comme son point faible du fait de la variété des populations et de sa proximité des frontières des États-Unis et du Canada en anglais : https://www.yvesmontenay.fr/2019/06/23/la-situation-du-francais-a-montreal-en-2019/

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