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Le libéralisme radical

Le libéralisme radical

Thierry Foucart

L’association du radicalisme et du libéralisme est étrange : ils sont exactement le contraire l’un de l’autre. Le premier est une idéologie politique ou religieuse dominatrice cherchant à anéantir les autres, et le second est fondé sur la tolérance et la liberté individuelle. Pourtant, le libéralisme radical existe : c’est une idéologie qui refuse tout compromis limitant la liberté individuelle. Ses excès donnent aux antilibéraux des arguments pour empêcher la population de comprendre que le libéralisme propose des solutions réalistes aux nombreux problèmes créés par la démocratie providentielle.

LE FONCTIONNEMENT DÉMOCRATIQUE

Suivant Ricœur, « le tragique de toute action humaine est que l’on ne peut servir toutes les valeurs à la fois » [1]. Ce constat pose le problème de la liberté de l’action politique par rapport aux valeurs constitutionnelles : une décision politique nécessaire peut remettre en cause l’une de ces valeurs. Par exemple, « la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité » [2]. D’une façon générale, la recherche d’un compromis est le moyen démocratique de régler les conflits entre les valeurs.

Ces dernières n’ont pas toutes le même rang. La démocratie providentielle [3] issue du socialisme place l’égalité réelle au rang de valeur fondamentale conditionnant toutes les autres, alors que le libéralisme [4] donne ce rôle à la liberté individuelle. La valeur fondamentale choisie est au centre de l’intérêt général auquel elle donne un sens différent dans chacun des deux cas. La priorité dont elle bénéficie par rapport aux autres valeurs est nécessaire à l’action politique lorsque cette dernière restreint l’exercice d’autres valeurs. Un débat parlementaire aboutit à un compromis et au vote de la loi. La conformité de cette dernière à la Constitution peut alors être contrôlée par le Conseil constitutionnel qui compare l’objectif d’intérêt général de la loi aux restrictions de droits qu’elle prévoit. J’ai analysé précisément cette démarche dans un article précédent publié sur Contrepoints [5].

Le radicalisme consiste à refuser tout compromis et à imposer la valeur fondamentale quelles qu’en soient les conséquences. Les socialistes radicaux (il ne s’agit évidemment pas des radicaux-socialistes) ne respectent ni la liberté individuelle ni le droit de propriété… au profit exclusif de l’égalité réelle. On en a vu les conséquences en URSS au XXe siècle. Les libéraux radicaux exigent la liberté individuelle totale, sans tenir compte de la sécurité ni de la justice sociale… Sur l’échiquier politique, les premiers viennent de la gauche et de l’extrême gauche, et les seconds de mouvements souvent qualifiés d’ultralibéraux. Sur certains points particuliers, comme la suppression des frontières, des extrémistes des deux bords se rejoignent.

DÉMOCRATIE PROVIDENTIELLE ET LIBÉRALISME

Lorsqu’une même idéologie inspire l’action politique pendant longtemps, elle exerce sur la société une influence qui perturbe les débats, modifie les mentalités et retarde les évolutions.

C’est le cas de la démocratie providentielle, au pouvoir en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Depuis 1945, la valeur fondamentale a toujours été l’égalité réelle, avec une priorité plus forte chez les socialistes que chez les gaullistes et les centristes. Les gouvernements ont tous mené une politique économique dirigiste d’inspiration keynésienne en vue d’assurer l’égalité réelle. Les résultats sont des faits, incontestables en tant que tels, et il est actuellement impossible de ne pas voir les difficultés de l’État providence.

Par contre, il est plus difficile de décrire les conséquences d’un régime libéral : aucun résultat concret concernant la France n’est disponible puisqu’aucun gouvernement français n’a mené une politique libérale depuis fort longtemps. Les seuls résultats réels connus sont ceux d’expériences étrangères dont la transposition en France est discutable. Les libéraux ne peuvent argumenter qu’au plan théorique et faire des promesses par définition incertaines.

Les positions des deux idéologies sont donc inégales : les arguments ne sont pas de même nature. On ne peut guère en déduire que l’une est avantagée par la réalité par rapport à l’autre : la démocratie providentielle est visiblement en échec, mais aucun fait ne prouve que le libéralisme donnerait de meilleurs résultats, seulement des raisonnements.

Au plan des mentalités, la population reste imprégnée de l’idéologie socialiste au point de persister à croire que tous les progrès sociaux ont été obtenus par la lutte des classes, et soutient apparemment dans une large majorité l’objectif d’égalité réelle. Cette idéologie est soutenue par de nombreux intellectuels (journalistes, éditeurs, universitaires, syndicalistes etc.) qui, inversement, contestent l’idéologie libérale [6] [7]. Par suite, le discours libéral a du mal à se faire entendre dans cet environnement hostile. Les libéraux sont parfois même traités de fascistes (en particulier sur les réseaux sociaux). Cette opinion montre la force de l’imprégnation des mentalités due à la propagande soviétique jusqu’en 1989.

En résumé, la population proteste contre les difficultés incontestables de la démocratie providentielle, mais préfère son maintien à un régime libéral qu’elle considère comme aventureux et même parfois dangereux.

LES POSITIONS LIBÉRALES RADICALES

Pour entretenir cette opinion, les antilibéraux présentent les conséquences du libéralisme radical comme étant celles du libéralisme et commettent l’erreur qu’ils dénoncent chez ceux qui critiquent l’islam en le confondant avec l’islam radical.

Le libéralisme radical consiste à défendre l’idée d’une liberté individuelle sans autre restriction que celles que se donne l’individu lui-même. L’image rousseauiste d’un homme né vertueux explique cette illusion sur la nature de l’homme. La critique devient alors facile, parce qu’une liberté sans limite légale crée des situations dont le danger est évident. Donnons quelques exemples :

  • La liberté de détenir une arme est présentée parfois comme une revendication du libéralisme. Elle pourrait générer des massacres analogues à ceux qui se produisent régulièrement aux États-Unis. Sans contrôle des armes, on ne sait pas du tout ce qui se produirait dans les circonstances actuelles. Pour les libéraux, il n’est pas question d’autoriser la possession d’une arme en toute liberté.
  • La liberté totale interdit la vaccination obligatoire des enfants. Les personnes qui la refuseraient exposeraient leur famille et les autres enfants aux maladies infectieuses, telles que la tuberculose, la rougeole ou la poliomyélite, qui se répandent actuellement par suite de l’arrivée de populations non vaccinées. C’est un débat de nature scientifique qui doit déterminer les vaccins obligatoires, dans l’intérêt de tous.
  • La liberté individuelle qui s’exerce dans la sphère privée est soumise aux limites de la morale publique, contrairement à ce que laissent entendre certains ultralibéraux : l’inceste, la maltraitance et la violence conjugale sont interdits. La loi religieuse, même en privé, doit s’y plier, et laisser des parents témoins de Jéhovah interdire à un chirurgien d’effectuer une transfusion sanguine nécessaire pour sauver leur enfant est inacceptable dans notre société.
  • L’obligation de souscrire une assurance responsabilité civile est contestée par les libéraux radicaux. C’est pourtant nécessaire pour protéger les personnes victimes d’un grave accident, par exemple un piéton renversé par une voiture : le conducteur est souvent incapable financièrement d’indemniser la victime. La solution consiste à imposer une assurance responsabilité civile aux automobilistes. Le mieux est évidemment qu’ils le fassent de leur propre initiative mais il ne faut pas rêver. Il n’est pas envisageable de supprimer cette obligation actuellement en vigueur.
  • Contrairement à une idée reçue, le libéralisme n’ouvre pas la voie à l’immigration sans condition ni au communautarisme qui résulte en réalité du relativisme culturel et social [8] [9] . La séparation des communautés empêche le compromis démocratique, et c’est pour faire disparaître les guerres de religion que les philosophes ont inventé le libéralisme.

Dans tous ces exemples, la liberté individuelle est restreinte par une autre valeur : la protection des individus non contre eux-mêmes, mais contre les autres, qui est l’une des tâches régaliennes de l’État démocratique.

En confondant libéralisme et libéralisme radical, c’est-à-dire en considérant que la liberté n’a pas de limite, les antilibéraux montrent leur ignorance de cette philosophie politique fondée sur « la règle de la loi », dont, suivant Hayek, « le respect est le critère le plus sûr auquel on reconnaît un pays libre » [10]. La différence entre socialisme et libéralisme n’est pas dans l’existence ou l’absence de lois, mais dans le choix de la valeur fondamentale définissant l’intérêt général. Si ce n’est pas de l’ignorance, c’est de la mauvaise foi.

LA TRANSITION LIBÉRALE

La question qui se pose alors pour desserrer l’étau de l’État providence est de proposer une démarche libérale concrète et modérée. Compte tenu des réflexions précédentes, trois écueils doivent être évités :

  • Le premier est de présenter le libéralisme par des expressions facilement dénaturées par les antilibéraux. Par exemple, le libéralisme permet l’épanouissement de la liberté individuelle : c’est vrai, mais cela laisse entendre que tout est permis.
  • Le second est d’argumenter pour convaincre les citoyens. Un raisonnement théorique ouvre un débat. Ce n’est pas l’objectif, et le débat, qui devrait être rationnel, peut au contraire dégénérer en affrontement politique comme c’est fréquemment le cas.
  • Le troisième consiste à proposer des mesures immédiates sans compensation. La disparition soudaine de la protection sociale à laquelle les Français sont habitués depuis trois générations peut créer des situations individuelles problématiques.

La démarche ci-dessous propose des mesures de libéralisation concrètes, prudentes et progressives. Elle est déjà suivie dans certains secteurs économiques, souvent sous la pression de l’Union européenne. Le consommateur a le choix, par exemple, entre des fournisseurs d’énergie privés ou le service public historique. La réforme de la SNCF et d’autres entreprises publiques suit la même voie.

La transition proposée consiste à maintenir les services publics historiques, à supprimer leur monopole, et à conserver de façon temporaire le caractère obligatoire des adhésions (retraite, santé,…) pour que chacun puisse se libérer à sa vitesse des contraintes imposées par la démocratie providentielle.

Par exemple, le passage au salaire complet (salaire brut plus cotisations patronales) doit se faire par étapes : la première consiste à le verser sur le compte bancaire du salarié et à y prélever toutes les charges sociales précédemment prélevées à la source. La seconde est la suppression du monopole de la sécurité sociale et le choix possible par le salarié d’une autre institution de prévoyance. La troisième est le maintien d’une assurance minimale conformément à la législation européenne et le libre choix d’assurances complémentaires.

Naturellement, la mise en concurrence suppose que le secteur public soit à l’équilibre financier et que l’administration cesse d’exercer une forte emprise sur le secteur privé.

La protection sociale est plus difficile à réformer. On peut généraliser une procédure qui existe déjà dans certains cas et qui consiste à transformer toute aide sociale en un prêt de l’État avec un remboursement prévu dès que la situation de l’emprunteur le permet, ou récupérable à la succession en cas de d’impossibilité. C’est une façon de responsabiliser les individus, de limiter leur demande d’aide permanente, de lutter contre la fraude sociale et fiscale, de ne pas mettre l’aide sociale destinée à quelqu’un à la charge des autres… On peut en attendre une évolution progressive de la redistribution vers l’aide sociale destinée à des personnes qui en ont réellement besoin. Autre avantage : cela ne coûte rien, au contraire.

Cette phase de transition a été détaillée dans mon essai Un projet social-libéral pour la France (Libréchange, 2017).

BIBLIOGRAPHIE :

[1] Ricœur P., 1990, Lectures I, Autour du politique, Le Seuil, Paris, p. 169.

[2] Article XVII de la Constitution française.

[3] Schnapper D., 2002, La démocratie providentielle, Gallimard, Paris.

[4] Hayek F., 1967, Essais de philosophie, de science politique et d’économie, Les Belles Lettres, Paris, pp. 247-270.

[5] Foucart T., 2018, La définition contestable de l’intérêt général par le Conseil d’État, Contrepoints.

[6] Boudon R., 2006, Renouveler la démocratie, Éloge du sens commun, Odile Jacob, Paris, p.221-249.

[7] Hayek F., 1967, op. cité, pp. 271-293.

[8] Boudon R., 2006, op. cité, p. 57-91.

[9] Taguieff P.-A., 2005, La République enlisée, Éditions des Syrtes, Paris.

[10] Hayek F., 1985, La route de la servitude, Presses universitaires de France, Paris, p. 58.

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