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Opinions

Le Pape est il fondé à demander aux chefs d’Etat européens de pratiquer la charité ?

Le Pape est il fondé à demander aux chefs d’Etat européens de pratiquer la charité ?

Par Claude Sicard

Le Pape François, au cours des son tout récent voyage au Maroc, a rendu une visite à un centre de la fondation Caritas, à Rabat, qui accueille des migrants en route vers l’ Europe, et il a adressé à cette occasion aux nations européennes des injonctions pour un plus large accueil des migrants dans leur pays. Faisant allusion au pacte de Marrakech de l’ONU, que plusieurs nations européennes, dont la France, ont ratifié tout récemment, il a soutenu sans réserve « une immigration sûre, ordonnée, et régulière », et il a appelé les chefs d’État européens « à passer des engagements pris à des actions concrètes ». Il a dit, notamment : « Il faut se laisser remuer et toucher par celui qui frappe à la porte », expliquant que, pour le chrétien, un migrant est « le Christ lui-même qui frappe à nos portes ». Il a insisté , sans cesse, sur le fait qu’il faut « accueillir », ce qui signifie « offrir avant tout aux migrants et aux réfugiés de plus grandes possibilités d’entrée sûre, et légale, dans les pays de destination ». Les injonctions adressées aux dirigeants des pays européens ne pouvaient pas être plus claires.

Aussi, se pose-t-i l tout naturellement la question de savoir si une autorité religieuse, fut elle celle du chef de l’ église catholique qui est le successeur de Pierre à Rome, est bien dans son rôle en dictant aux chefs d’État européens la ligne à tenir en matière de politique d’immigration. Pour répondre à cette difficile interrogation, il faut s’en référer à ce qu’est la notion de charité dans la doctrine chrétienne et se rappeler, ensuite, quelles sont les responsabilités de tout chef d’État.

La charité, dans le christianisme, est l’une des trois vertus théologales, les deux autres étant la « foi » et l’ « espérance ». Avec les quatre vertus cardinales, l’ensemble constitue ce que l’on appelle « les  sept vertus catholiques ». Les théologiens chrétiens nous expliquent que la charité est une grâce : le motif de la charité, c’est Dieu. La charité vient de notre amour pour Dieu, Dieu qui est le créateur de toute chose et qui est un être parfait :  « Dieu infuse dans notre âme la vertu de charité» . Les vertus théologales, nous dit le catéchisme des catholiques, « disposent l’homme à vivre en fusion avec Dieu ». On voit donc que ce que la théologie chrétienne nous dit de la charité ne s’applique en aucune manière à des États, et surtout pas, de surcroît, à des États qui s’affichent comme laïcs où l’on établit une séparation totale entre les affaires de César et celles de Dieu. Les citoyens des pays européens ne sont pas tous en liaison étroite avec le dieu des chrétiens. La charité est, et cela est fondamental, une vertu qui se pratique au niveau individuel : elle est, dans l’esprit de beaucoup de catholiques, de nature à leur ouvrir les portes du paradis. On ne voit donc pas en quoi la vertu de charité pourrait constituer un devoir pour un État.

On en vient donc au second point : celui de la responsabilité de tout chef d’État. Quelle est -elle ? Le devoir de tout chef d’État est, avant tout, d’assurer la protection et la sécurité des citoyens du pays dont il a la charge, et d’œuvrer au bien être de la population. On cite souvent, à cet égard, le texte de la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, de 1776, qui a défini les principes repris ensuite dans la Constitution de ce pays  : il y est mentionné les « Droits inaliénables à la vie, à la liberté, et à la recherche du bonheur ».Les gouvernements des États doivent avant tout instaurer un certain ordre dans le pays dont ils ont la charge, et assurer une stabilité de la vie en communauté; et, en plus, ils doivent œuvrer pour le bien être des citoyens (le « welfare state »). Avec ce rappel, on imagine aisément que l’introduction dans nos sociétés européennes de migrants issus d’une autre civilisation, et qui sont très généralement très peu formés voire souvent illettrés, puisse être de nature à troubler la bonne harmonie des citoyens de ces pays, voire éventuellement leur poser des problèmes de sécurité. Et il y va, de surcroît, du besoin de dégager par l’impôt des moyens à mobiliser pour faire face aux besoins de tous ces nouveaux arrivants. Certes, le Pape François a-t-i l attiré l’attention des migrants sur la nécessité, pour eux, de respecter les lois et la culture des pays d’accueil, et d’apprendre leur langue.
La vertu de charité ne s’applique donc pas, nous l’avons rappelé, à des États, et les responsables politiques au plus haut niveau ont à se préoccuper, avant toute chose, des intérêts mêmes de leurs concitoyens. On cite souvent cette phrase de Lord Palmerston, prononcée à la chambre des députés en 1848 : « L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents : elle n’a que des intérêts ». Un État a, avant tout, à défendre les intérêts de ses citoyens.

La réponse à donner à ces problèmes de migrations, des migrations qui s’opèrent dans le cas des pays européens en provenance des pays africains, est une aide massive à apporter à ces pays pour qu’ils se développent économiquement et soient en mesure de fournir à leurs habitants des conditions de vie acceptables. Nous avons esquissé dans un article paru sur ce même site (cf EPLF du 8 novembre 2017) les lignes générales d’un vaste plan d’aide à l’Afrique : il s’agit d’un problème qui ne peut se traiter que seulement au niveau européen. Les dirigeants de l’UE doivent d’urgence se mobiliser pour cela en consacrant à ce projet des ressources considérables, que nous avons chiffrées à 100 milliards €, au minimum, chaque année. Il faudra pour que ce plan soit efficace que l’on recourt aux entreprises européennes, car les pays africains ne pourront pas se développer sans leur concours. Cela nécessitera que soit créé, dés la mise en application de ce plan, un organisme très solide d’assurance des investissements privés en Afrique, afin de garantir nos entreprises contre les risques politiques qui sont souvent très importants dans ces pays. En échange de cet effort colossal qui serait consenti par l’Union Européenne pour aider tous ces pays à se développer, Bruxelles exigerait des pays bénéficiaires qu’ils réintègrent systématiquement chez eux tous leurs migrants. Les pays européens, ainsi, élimineraient les risques de déstabilisation de leur société que ces migrations en provenance de pays qui n’ont pas la même culture leur font courir aujourd’hui. Ainsi les dirigeants des États européens rempliraient-ils pleinement ils leur mission de préservation de la cohésion de leurs sociétés, évitant qu’elles ne se fracturent comme cela est déjà en train de se produire aujourd’hui. Et en participant au développement des pays africains les nations européennes ouvriraient de nouveaux débouchés à leurs entreprisses .Il s’agirait, en somme, d’un plan « gagnant- gagnant », pour chacune des parties. Il est infiniment regrettable qu’un tel projet ne soit même pas dans les limbes, au niveau des instances dirigeantes de l’Europe à Bruxelles.

Avec cette façon de traiter le problème des flux migratoires qui menacent de submerger l’Europe demain, les âmes sensibles, et elles sont nombreuses, qui existent en Europe, des âmes nourries à la sève du christianisme, pourraient-elles se trouver apaisées, car assurées d’avoir accompli leur devoir de charité chrétienne.

Évidemment, nos pays européens dans un tel plan ne se dégageraient pas de leurs obligations d’accueillir les réfugiés, en entendant par là les personnes qui fuiraient leur pays du fait qu’elles s’y trouvent menacées de mort. Le Pape François a fait une brève allusion, dans les propos qu’il a tenus au Maroc, à ce devoir des pays africains d’assurer à leurs habitants des moyens d’existence : il a parlé du « droit des Africains de trouver dans leur patrie des conditions qui permettent une vie digne ». Mais il n’a rien dit d’un vaste plan de l’Europe d’aide à l’ Afrique. C’eut été son rôle que d’en lancer l’idée, à l‘occasion de sa visite au Maroc, un pays qui précisément progresse remarquablement dans la voie du développement.

Claude Sicard, économiste, ancien président de OCS,Consultants

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