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Conférences

Regard lucide sur la relation Europe-monde arabe aujourd’hui

Regard lucide sur la relation Europe-monde arabe aujourd’hui

Je remercie le cercle Bastiat de me donner cette occasion d’éclairer les multiples malentendus entre Français et entre Occidentaux lorsqu’il s’agit du monde arabe

Pourquoi ai-je choisi ce sujet ?

Parce que c’est à la fois mon domaine universitaire et une expérience d’entreprise. Je suis d’abord démographe (thèse sur les pays arabes d’Afrique), historien et géopoliticien. Voir mon livre Nos voisins musulmans du Maroc à l’Iran, 14 siècles de méfiance réciproque, mon cours à l’ESCP, « histoire du monde arabe », et diverses études. Et auparavant, j’avais représenté une entreprise française dans la région.

Je dois garder une rigoureuse neutralité tant pour des raisons intellectuelles que pratiques (sécurité, visas …).

A l’origine de ce débat, il y avait une interrogation de Patrick de Casanove sur le « dialogue euro-arabe », texte dont nous allons parler et qui peut être lu comme une soumission au monde arabe dont on ne voit pas la raison. En fait, ce « dialogue » s’inscrit dans une vision érudite du monde arabe. Et probablement un peu hypocrite : les bonnes paroles atténuent l’humiliation des Arabes face à l’Occident, c’est ce que j’appelle « la diplomatie de cocktail ».

Nous avons ensuite élargi cette question à l’historique des relations entre la France et l’Europe, d’une part, et le monde arabe d’autre part, relations qui expliquent les sensibilités opposées envers les Arabes. J’expliquerai ensuite en quoi tout cela est souvent dépassé.

Le sujet

La vision du monde arabe est composée de courants de pensée ou d’action extrêmement divers et contradictoires, qui remontent très loin dans l’histoire de France. Par « monde arabe », j’entends ici l’ensemble des pays où l’arabe est langue officielle, de la Mauritanie à l’Irak.

Des visions du monde arabe variées et parfois contradictoires

Commençons par la vision des érudits occidentaux, et particulièrement français.

Les érudits occidentaux : admiration, voire fascination

Ces érudits ont une admiration pour une civilisation largement persane ou grecque, même si on l’appelle « arabo-islamique ». En effet la conquête du Moyen-Orient par les Arabes d’Arabie s’est faite en quelques batailles seulement dont les deux plus importantes sont celles du Yarmouk contre les Byzantins et de Qadissiyya contre les Perses en 636.

Ces bédouins se trouvent brusquement avoir le contrôle de vastes régions byzantines et persanes avec leurs élites intellectuelles et artistiques, architecturales notamment et leurs immenses bibliothèques, dont celle d’Alexandrie. Cela alors qu’eux-mêmes, sortant de leur désert, n’ont pas d’équivalent et adoptent donc ces deux civilisations, qui s’exprimeront désormais en arabe, langue des vainqueurs.

Il s’agit donc en fait d’une civilisation gréco–persane, d’expression arabe et musulmane. Les érudits occidentaux la considèrent comme la suite de ces deux civilisations et donc la considèrent d’un œil admiratif. En exagérant un peu, on peut dire que beaucoup d’historiens considèrent « l’âge d’or » arabe comme un meilleur prolongement de l’Antiquité tardive que le début du Moyen Âge européen.

Et certains vont même jusqu’à considérer que la Renaissance européenne serait la conséquence de la transmission à l’Europe occidentale par les Arabes de textes grecs fondamentaux. Je ne veux pas entrer ici dans cette querelle sur les sources de la Renaissance qui a profondément divisé les historiens il y a quelques années, mais, en tant qu’économiste, je remarque que si c’était vrai, partant des mêmes textes, et plus tôt, le monde arabe aurait dû être plus développé que l’Europe.

A tout cela s’ajoute le fait que les érudits arabophones occidentaux sont fascinés par la langue arabe, sa longue tradition poétique préislamique sur le vin et les femmes, comme dans bien d’autres civilisations, tradition renforcée ensuite par le Coran, qui est compris comme une sorte de poème. Pour Adonis, poète syrien puis français, l’arabe est « une langue de jaillissements et d’explosions et non de logique et de relations causales. La réalité n’est pas le monde mais le langage. C’est un don de Dieu qui un pouvoir magique ». Bien entendu cette admiration touche surtout les milieux occidentaux littéraires arabisants et non, par exemple, celui des économistes.

Un premier malentendu entre les érudits et les autres occidentaux est que cet arabe coranique puis classique est très différent de la darija maghrébine, que beaucoup de Français ont entendu dans un contexte très éloigné du poétique, et qui sonne plus rudement aux oreilles.

Enfin beaucoup de chrétiens retrouvent leur sensibilité dans les branches mystiques de l’islam, dont les soufis, tel Ben Arabi et ses textes glorifiant Jésus, l’amour, le dénuement … (autour de l’an 1200).

 

À ces considérations intellectuelles et culturelles se sont ajoutées pour la France des considérations politiques ou diplomatiques pour contourner ses ennemis d’Europe centrale, ainsi que des contacts commerciaux, tolérants par nature ou par nécessité : Jacques Cœur est connu pour avoir lancé le mouvement, et les Français se sont durablement implantés dans « les échelles du levant » (les ports de l’est méditerranéen).

Pour ces raisons la France a lancé l’étude de la langue arabe dès François Ier, simultanément au Vatican qui a enlevé puis adopté Léon l’Africain (Hassan El Wazzan devenu Jean-Léon de Médicis), grand géographe arabe. Il fallait connaître la langue de voisins politiquement et commercialement importants, et par ailleurs pouvoir démonter des arguments du Coran. C’était le début des générations de lettrés occidentaux arabisants que nous avons évoquées plus haut.

Deux illustrations de cette vue positive et érudite

Ce sentiment d’estime et d’admiration pour le monde arabe a encore été récemment illustré par Gilles Gauthierancien diplomate en Algérie, au Liban, à Bahreïn, au Yémen, traducteur des romans d’Alaa El Aswany et aujourd’hui conseiller de Jack Lang à l’Institut du monde arabe. Dans son ouvrage Entre deux rives : 50 ans de passion pour le monde arabe (Lattès, 2018) on trouve la phrase : «  Le monde arabe, qui était pour moi, il y a tant d’années, un horizon lumineux, désirable, n’est plus aujourd’hui sur nos écrans et dans les journaux que bruit, fureur et désespérance.

Une autre illustration en est « le dialogue euro-arabe », que nous avons évoqué au début : série de promesses très générales en faveur des Arabes d’Europe, dont la révision en leur faveur de l’enseignement de l’histoire, la conservation de leur culture, l’enseignement de l’arabe dans tous les pays européens… évoqué dans le livre « Le face-à-face islam chrétienté » de Claude Sicard (2012).

Je me demande si ce texte juridiquement et pratiquement inapplicable relève de « la diplomatie de cocktail ». Tout dépend du sens que l’on donne au mot culture : sens élitiste et noble à la française, ou sens à l’allemande (Kultur) de « façon de vivre ». On retombe sur la distinction entre les érudits et les autres.

Les autres visions occidentales du monde arabe

La vision négative est probablement la plus répandue. Je vais l’évoquer rapidement, car elle est bien connue. Elle est alimentée par la disparition des églises du Maghreb et du Levant , par le souvenir des Barbaresques et de leurs razzias des côtes méditerranéennes, par les drames de la guerre d’Algérie via les récits des Pieds-noirs et aujourd’hui par le terrorisme, certes plus musulman qu’arabe, mais représenté en France par des individus d’origine maghrébine. Ces dernières années la plupart étaient dirigés depuis la Syrie par l’État islamique, ou inspirés par sa propagande sur Internet. Or l’État islamique est d’abord arabe, même s’il recrute partiellement à l’extérieur, en Tchétchénie ou en Afghanistan par exemple.

Cette vision négative est également nourrie par la diffusion des idées des Frères Musulmans et du wahhabisme, deux écoles arabes également, la dernière étant financée par l’Arabie. Les spécialistes objecteront que l’actuel gouvernement d’Ankara, qui n’est pas arabe, veille à contrôler les communautés turques vivant en Europe et est maintenant proche des Frères musulmans. Mais notre sujet est le ressenti des Français qui sont peu conscients du fossé historique entre Turcs et Arabes, d’autant qu’il y a en France une importante communauté kurde, donc ni arabe ni turque, et opposée au gouvernement d’Ankara, ce qui accroît encore la confusion.

Cette vision négative du monde arabe pèse lourd sur l’attitude envers l’immigration, problème important mais dans lequel je ne vais pas me lancer ici.

Les visions « coloniales » française et anglaise du monde arabe

Les empires français et anglais ont généré un courant paternaliste colonial : la France a administré des millions de musulmans arabes, a trouvé parmi eux probablement des centaines de milliers de militaires qui se sont battus pour elle en plus d’un siècle. Leur loyauté envers le chef (« s’il est là, c’est que Dieu le veut »), du moins tant qu’un autre n’apparaît pas, a été récompensé par le pouvoir colonial qui a empêché le prosélytisme catholique.

Ce courant a été illustré par Napoléon III, ses « bureaux arabes », les SAS chargé pendant la guerre d’Algérie de rallier les populations du bled, et qui se sont souvent fait adopter par elles, une masse de fonctionnaires coloniaux et les amoureux du désert : il y a eu de multiples Lawrence sahariens dans l’armée française ! Tout cela laisse des traces importantes dans les esprits et les documents.

Les chrétiens arabes

Il y a enfin le courant qui se soucie depuis des siècles des chrétiens arabes, des montagnes libanaises scolarisées en français bien avant « le mandat » aux Pères blancs de Kabylie. Ces derniers ont évolué d’une possible « re » conversion de masse à la sauvegarde de l’identité berbère

Ces approches contradictoires mènent à des propos qui le sont également

Je vais prendre l’exemple de deux mots-clé, charia et djihad :

  • « Charia », mot à mot signifie « la voie », « le chemin », donc, au sens religieux, « le chemin qui mène à Dieu », un peu l’équivalent chrétien du « bon chemin ». Mais en Europe, seuls les érudits le savent. Par contre, pour la masse des musulmans, c’est ce sens, avec sa connotation positive, qui explique que les sondages indiquent que la majorité des Arabes souhaitent « suivre la charia » contrairement aux musulmans d’Europe qui en connaissent le sens négatif pour les Occidentaux. Aujourd’hui c’est principalement le wahhabisme qui insiste sur des châtiments disparus depuis longtemps en dehors de l’Arabie ou de l’Afghanistan.
  • « Djihad » signifie pour les érudits occidentaux et musulmans « effort spirituel sur soi-même », qui est son sens originel, mais son sens populaire de « guerre sainte » gagne du terrain

Mieux vaut le savoir avant de se lancer des anathèmes réciproques.

Plus généralement, en dehors des cercles érudits, peu d’Occidentaux connaissent l’importance de leur langue pour les Arabes. C’est une composante de leur identité bien plus forte que notre langue pour les Français. Une référence dans ce domaine est Al Biruni, astronome, mathématicien et poète de langue arabe et perse, dont les œuvres s’étagent autour de l’an 1000. Outre son œuvre scientifique, c’était un polyglotte connaissant notamment le sanscrit et ayant beaucoup réfléchi à la nature des langues : « des sciences venues des diverses parties du monde (il pense à l’Inde, à la Perse et à Byzance) ont été traduit en langue arabe… les beautés de cette langue coulaient dans les veines des hommes ». Et, comme évoqué plus haut, la tournure poétique du Coran, que l’on répète toute sa vie, n’a fait que renforcer cette identification des Arabes à leur langue.

C’est l’occasion de parler de l’IMA, l’Institut du Monde Arabe, qui illustre le courant intellectuel en sympathie avec ces pays. C’est une initiative française, mais dont le promoteur a eu la mauvaise idée de répartir le pouvoir à part égales entre les participants, la France et chaque pays arabe. Le résultat serait que cet institut est ingouvernable. Il a néanmoins une bibliothèque et des manifestations qui semblent avoir beaucoup de succès.

Dans ce contexte de visions contradictoires du monde arabe, il ne faut pas s’étonner des controverses sur l’enseignement de l’arabe en France.

L’arabe à l’école

Les objectifs de l’enseignement de l’arabe dans les écoles françaises sont contradictoires.

  • d’une part il s’agit de concurrencer les mosquées et les cours de langue d’origine, enseignement dans le contrôle échappe à l’éducation nationale et qui pourrait favoriser les dérives activistes : en vingt ans, le nombre d’élèves apprenant l’arabe en classe aurait été divisé par deux, quand il a été multiplié par dix dans les mosquées (El Karoui). C’est l’objectif laïque.
  • d’autre part, mais ça concerne plutôt l’enseignement supérieur, il s’agit de sauvegarder les œuvres d’une civilisation que l’on apprécie, un peu comme on le fait pour le latin, le grec ancien, le sanscrit…
  • il y a également l’objectif « normal » : connaître la langue de voisins stratégiquement et commercialement importants,
  • il y a enfin tout ce qui tourne autour du communautarisme, tant de la part de parents arabes soucieux de leurs racines que d’activistes aux idées moins avouables. Mais la difficulté est alors que lesdites racines sont en général en « maghrébin » langue non fixée (donc difficile à enseigner) et assez différente de l’arabe standard et ne permettant pas de comprendre le Coran. Pour certains il faut choisir entre les racines familiales et les racines religieuses…

Rappelons qu’il y a 3 millions d’arabophones en France, tous dialectes confondus, donc une grande partie sont illettrés et ont un vocabulaire limité. Il y aurait 11 000 élèves pour « l’arabe standard » dans le système scolaire français, soit moins que pour le chinois ou le russe.

Et les enseignants se plaignent de pressions contradictoires : « Bon nombre de parents se positionnent par rapport au fait religieux ; il y a ceux qui voudraient que je l’enseigne et ceux qui le redoutent ».

À ce stade, on voit à quel point sont contradictoires les perceptions des Français sur le monde arabe. À cela s’ajoute que ces perceptions sont de plus en plus en décalage avec la réalité concrète.

Des perceptions souvent dépassées

Le monde arabe a profondément changé depuis un demi-siècle et plus encore depuis son âge d’or qui a fondé sa réputation. La colonisation l’a bouleversé puis s’est terminée et il est maintenant en décadence intellectuelle et religieuse profonde et est totalement transformé démographiquement.

 

Un premier facteur est celui des révolutions islamistes.

Première puis deuxième révolution islamiste :

Après un âge d’or un peu mythifié (encore la diplomatie de cocktail), mais réel, une première révolution islamiste a lieu au XIè siècle. Les apports persans et grecs sont largement rejetés, les livres anciens brûlés, des intellectuels traditionnels tués ou est écartés, comme Averroès (1126-1198), très apprécié dans les universités du Moyen Âge occidental pour avoir osé dire que la religion ne devait pas exclure la raison, à une époque où l’orthodoxie catholique était pesante. Averroès a donc été ignoré par les Arabes qui l’ont redécouvert dans les universités occidentales à la fin du XIXe siècle.

Cette première révolution islamiste est l’époque du bila kayf : « il n’y a pas de causalité : si j’ai soif ce n’est pas parce que je n’ai pas bu c’est parce que Dieu l’a décidé ; toute innovation est une hérésie et toute hérésie mène en enfer ». On remarquera que les grands intellectuels arabes, religieux, littéraires ou scientifiques disparaissent à partir de cette époque.

Parallèlement, c’est la fin de l’ère marchande et la généralisation d’une féodalité agraire sans progrès technique.

Tout cela entraîne la disparition politique du monde arabe au profit des Mongols puis des Turcs à l’est, et des Occidentaux à l’ouest. De plus, ces derniers privent les Arabes de leur rôle d’intermédiaire avec l’Orient en passant par le Cap de Bonne-Espérance, et en s’ouvrant de nouveaux espaces dans les Amériques.

Au XIXe et XXe siècles, la révélation de la supériorité occidentale déclenche la « renaissance arabe » (Nahda) qui se scinde en deux mouvements opposés :

  • d’un côté, comme les Japonais, certains musulmans réagissent en disant qu’il faut s’inspirer de ce qui a fait la supériorité de l’Occident. Ce fut le cas de Mehmet Ali en Égypte (dont l’œuvre fut détruite ensuite), de Mustafa Kemal pour la Turquie, de Bourguiba pour la Tunisie…,
  • Mais la majorité déclenche la deuxième révolution islamiste : « si les Occidentaux nous sont supérieurs c’est parce que nous avons abandonné le véritable islam qui nous avait permis de vaincre le monde entier. Il faut donc revenir à cette époque glorieuse ».

D’où l’islamisme, lancé par les Frères musulmans à partir de 1928, le salafisme, la diffusion du wahhabisme hors de l’Arabie par l’argent du pétrole, la méfiance envers les soufis, le ritualisme, les agressions d’écrivains par des islamistes : en Égypte, l’assassinat de Faraj Fouda, puis Mahfouz, prix Nobel de littérature, gravement blessé. Et tout ce que l’actualité nous apprend.

La révolution démographique 

Une autre cause de la transformation du monde arabe vient de la démographie. La vision traditionnelle des Européens, érudits, commerçants, colonisateurs ou Pieds-noirs est celle de villes cosmopolites entourées de campagnes arriérées et vivant en vase clos. Les villes étaient plus ou moins des « petits Paris » avec leurs centres à l’européenne, haussmanniens par exemple, et leur population mélangée : Européens, Libanais souvent chrétiens, Grecs, Coptes en Égypte, élite musulmane bourgeoise traditionnelle ou moderniste envoyant ses enfants dans des écoles chrétiennes, tous ces groupes étant largement francophones, y compris, par obligation sociale, les anglo-saxons.

Les premiers recensements, forcément grossiers, donnaient des chiffres très faibles : Napoléon estimait la population égyptienne à 2,5 millions, les Français celle de l’Algérie entre 2,5 et 3,5 millions. Or ces deux pays ont respectivement environ 100 et 45 millions d’habitants aujourd’hui.

Cela s’est traduit par un exode rural massif, tandis qu’une partie des élites urbaines disparaissaient, les Européens pour des raisons politiques, les autres pour des raisons économiques : socialisme, nationalisations…. Des petites villes cosmopolites de jadis sont devenus maintenant d’énormes agglomérations où les « banlieusards » sont omniprésents y compris dans les beaux immeubles du centre (voir le livre et le film « L’immeuble Manoukian »). Loin de leur cadre religieux campagnard traditionnel, ces nouveaux urbanisés sont facilement influencés par les prêcheurs islamistes.

Cette explosion démographique est d’abord due à la baisse de la mortalité venant de la modernisation, souvent coloniale. Puis la vie en ville a entraîné depuis quelques décennies, et pour les mêmes raisons qu’ailleurs, une baisse rapide de la fécondité. Mais cette baisse n’agit que très progressivement sur la croissance de la population puisque les parents sont très nombreux.

La légende des Arabes se multipliant rapidement n’est plus justifiée, même si les islamistes ignorants continuent à proclamer « nous conquérons le monde par le ventre de nos femmes ».

Aujourd’hui encore le monde arabe comprend 60 % de moins de 30 ans, dont 30 % de 15 à 30 ans (PNUD 2016 sur le développement humain), en général célibataires et chômeurs, alors que les « distractions » sont pratiquement impossibles, d’où d’immenses frustrations qui se traduisent par un activisme religieux ou autre, alors que les générations précédentes se mariaient jeunes à la campagne et travaillaient immédiatement dans les champs.

Cette évolution démographique est souvent ignorée malgré les transformations fondamentales qu’elle a impliquées. Les optimistes estiment qu’après une ou deux générations en ville, la population va « se moderniser ». Mais je ne suis pas prophète, et en attendant le problème est là !

Ces révolutions islamistes et démographiques se conjuguent à des évolutions culturelles.

Les évolutions culturelles périment elles aussi nos visions anciennes

L’isolement intellectuel : d’après les rapports du PNUD 2002, 2003 et 2005, il y a très peu de traduction de livres étrangers vers l’arabe, et en arabe une forte proportion de livres religieux. D’où nécessité de passer par le français ou l’anglais, y compris pour une partie des littératures nationales dont les écrivains choisissent d’une de ces deux langues soit parce qu’ils la manient plus facilement, soit pour avoir une meilleure audience internationale.

Des systèmes scolaires calamiteux

L’école publique est d’une part hostile au monde extérieur, occidental particulier, d’autre part pratique largement l’apprentissage par cœur. La connaissance du reste du monde est donc extrêmement biaisée… à l’exception relative du Maroc, de la Tunisie et du Liban, ou des élèves des écoles privées francophones ou anglophones. D’après le PNUD 2016, l’IDH (niveau de vie, scolarisation, santé) qui augmentait depuis quelques décennies se dégrade. L’espoir, fréquent il y a quelques décennies, de voir la scolarisation engendrer la modernisation, voire une lecture critique du Coran, s’est révélé illusoire jusqu’à présent, du moins dans le secteur scolaire public.

Le poids des médias de masse

Les télévisions ont d’abord été nationales, « à la soviétique », puis les paraboles ont donné accès aux émissions françaises au Maghreb. Dans les années 1990, ce fut la grande diffusion de la chaîne qatarie Al Jezira, très écoutée parce qu’elle se permettait une vue indépendante de tous les régimes (sauf celui du Qatar) et qui était très attentive à diffuser un arabe standard très classique. Elle a perdu beaucoup d’auditeurs lorsque que, à la fin des Printemps arabes, on s’est aperçu que ses émissions étaient très biaisées en faveur des Frères Musulmans.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux se répandent, en arabe, français ou anglais, mais toujours avec une force présence de l’islamisme, du wahhabisme et des initiateurs de fatwas rigoureuses, mais tout à fait fantaisistes d’après les lettrés.

Le résultat est un retour de la piété et des superstitions. Ce qui n’empêche pas les sociologues de parler d’une sécularisation de la vie quotidienne. C’est tout à fait exact en démographie où en quelques dizaines d’années la réponse est passée de « j’aurai autant d’enfants que Dieu m’en enverra » à « j’aurai deux enfants ».

Dégradation de la gouvernance et de l’économie

Des guerres civiles ou extérieures, des gouvernements autoritaires voire sanglants se sont ajoutés à toutes ces données, déjà décourageantes. La Tunisie, le Maroc et dans une moindre mesure le Liban, sont des exceptions très relatives, le pire étant le gouvernement syrien. Le fait qu’il soit considéré maintenant comme un « moindre mal » ne change pas sa nature.

Et donc des économies à la dérive

Sur le plan du commerce mondial, la région est isolée et découpée par des systèmes douaniers rigides générant d’importants coûts de transaction, le statu quo étend défendu par les contrebandiers qui sont représentés souvent très haut dans les cercles gouvernants. La conséquence en est que les pays arabes traitent un par un avec chaque pays européen, et n’ont pratiquement pas de commerce entre eux.

Sur le plan entrepreneurial, l’économie est fossilisée par un capitalisme de copinage souvent mafieux, dont les postes sont distribués en fonction du clan d’appartenance, ce qui exclut les méritants et les pousse à émigrer. Cet exode des cerveaux est accentué par le désir de fuir les traditions sociales et religieuses, ainsi que le manque de liberté. Enfin l’exclusion d’une grande partie des femmes du marché du travail diminue les revenus de chaque ménage.

Mes observations personnelles dans ces domaines sont constamment confirmées par des témoignages, dont le dernier est celui du professeur d’économie à Dauphine El Mouhoub Mouhoud.

Ces dérives politiques, sociales et économiques se répercutent bien sûr sur l’Occident dans de multiples domaines, le terrorisme bien sûr, mais aussi la pollution de la Méditerranée et la pression migratoire, ce qui nuit encore plus à l’image du monde arabe.

La perte de pouvoir de la frange occidentalisée

Les élites françaises, tant intellectuelles que commerciales, sont surtout en contact avec la fraction occidentalisée des pays arabes, fraction qui est actuellement impuissante politiquement, sauf dans une certaine mesure au Maroc et en Tunisie. Si elle reste importante sur le plan économique et en partie chrétienne au Levant, elle n’est plus représentative des pays du fait notamment des changements démographiques et de l’offensive islamiste.

Or ce passage par la frange occidentalisée est inévitable car la plupart des Européens ne parlent pas arabe, alors qu’une forte minorité arabe parle anglais ou français. C’est une source de mauvaise analyse par les Occidentaux. Vous vous souvenez qu’il a fallu deux ans aux Américains en Irak pour réaliser qu’il fallait apprendre quelques mots d’arabe à leurs soldats, et qu’on Afghanistan où il y a encore moins d’anglophones qu’en Irak, ils sont prisonniers de leurs interprètes, ce qui est d’autant plus dangereux que les familles de ces derniers sont menacées par les talibans s’ils ne trahissent pas les Américains. À l’inverse, les troupes françaises au Sahel peuvent parler français à une grande partie de la population sans passer par des interprètes.

Un exemple de ce problème est donné par l’islamologue Gilles Kepel dans son livre « Sortir du chaos », Gallimard, octobre 2018 : « L’Occident a voulu voir dans les révolutions arabes mai 68 ou le printemps de Prague ou les printemps européens du XIXe siècle. C’était vrai dans la couche occidentalisée mais derrière il y avait aussi l’idéologie islamiste et djihadiste et ses réseaux, qui se sont substitués aux régimes effondrés » (qui se sont rétablies depuis). La véritable lutte a eu lieu entre islamistes et dictateurs, la frange occidentalisée ayant été victime des deux. C’est illustré par le meurtre de Khashoggi, et le maintien de Bachar au pouvoir.

Le seul changement positif, vu d’Occident, est la disparition de la composante marxiste de la frange occidentalisée. Les arrivistes se sont convertis à l’islamisme et les autres ont été tués ou sont réfugiés en Occident.

Au Nord, l’ébranlement de la vision de gauche

La vision du monde arabe souvent dominante à gauche, et pas seulement en France, était que ce dernier était victime de l’Occident capitaliste, et donc que toute action anti-occidentale était à soutenir. C’est en train d’évoluer comme en témoigne le livre de Jean Birnbaum, responsable du « Monde des livres », « Ce que le djihadisme dit de nous », paru le 20 septembre 2018. En voici un extrait résumé :
« La guerre menée par les terroristes ne l’est plus au nom des valeurs (de gauche) de l’Ouest (anticoloniale, altermondialiste) mais pour bâtir leur propre hégémonie. Dans ses textes, Ben Laden parlait des « mulets » efféminés de l’Occident, châtrés par cette « religion païenne » qu’est la démocratie. Vais-je accuser de racisme tous ceux qui s’opposent à l’oppression islamiste en Iran, en Syrie ou en Algérie ? Est-il si sûr que les islamistes représentent les dominés ? En tant que progressistes, nous avons longtemps pensé que tout ce qui affaiblit l’Occident oppresseur est juste. Nous avons donc du mal à les considérer comme des ennemis, mais il le faut maintenant. » On sent que la conversion n’est pas encore totale.

Que conclure ?

Rien, parce que ce n’est pas mon rôle : si je veux rester analyste, je ne dois pas avoir d’opinion. Trois points toutefois.

Une évidence d’abord : nous avons la chance d’avoir en face de nous des élites francophones. Même si leur pouvoir politique a beaucoup diminué, à l’exception relative du Maroc, de la Tunisie et du Liban, elles gardent une bonne part du pouvoir économique et restent un interface intéressant. Il faut absolument garder le contact.

Un message aux entrepreneurs : ne leur parlez pas anglais, ils sont fiers de leur français !

Une question également : faut-il revenir à notre attitude traditionnelle « reconnaître les Etats, pas les régimes » ? Ce n’est pas confortable pour un Occidental « vous niez vos valeurs et perdez donc le peu de considération qui vous reste » nous disent les démocrates arabes opprimés.

Autre remarque : attention aux réseaux sociaux ! Comme pour tous les autres débats, ils sont loin de favoriser une meilleure connaissance des données. Ils poussent chaque courant d’opinion à évoluer isolément et de façon de plus en plus radicale. La controverse sur l’enseignement de l’arabe en France et les préjugés sur la démographie arabe et musulmane en sont de petites illustrations.

De toute façon, il est indispensable de reconstruire notre vue du monde arabe

N’hésitez pas à aller visionner la conférence sur notre chaîne YouTube.

 

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