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Initiation libéralisme

L’ÉCHEC DE LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE quatrième partie, conclusion

L’ÉCHEC DE LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE

Les luttes des classes en France au XXIe siècle

par Emmanuel Todd

Lecture commentée par Thierry Foucart

CONCLUSION

L’auteur explique dans sa conclusion la contradiction entre l’échec économique dû à l’euro, avec un effondrement industriel et un début d’appauvrissement, et le déclin de l’opposition à la monnaie unique par l’évolution de la structure démographique de la population française : un extraordinaire vieillissement entre 1992 et 2018, et une augmentation de l’âge médian.

L’opposition des retraités à la sortie de l’euro vient de leur inquiétude, à son avis justifiée, d’une perte de pouvoir d’achat due à une dévaluation inéluctable en cas de retour au franc. Ce serait évidemment le cas. Il imagine des mesures de garantie pour qu’ils puissent changer d’avis. Il ne se rend pas compte que la parole de l’État n’est plus guère crédible depuis longtemps.

L’âge médian est passé de 33,7 ans en 1991 à 40,2 ans en 2016. Les Français ont vieilli dans leur ensemble et « nous sommes dans une société dont le métabolisme s’est ralenti », dans une société en mutation désorientée. « Paradoxalement, la vitesse d’évolution de notre société dans la phase récente contribue à expliquer son incapacité à produire une contestation idéologique sérieuse, structurée et solide. » Il s’agit d’ « une fatigue psychique », dont souffrent particulièrement les professions intermédiaires qui ont souvent recours à la psychothérapie. Ce groupe hétérogène, à croissance très rapide, est « au cœur de l’inactivité idéologique et contestataire de la société française ». La vision de Todd révèle sa façon de penser, son refus d’une harmonie entre les catégories sociales et son désir de voir renaître la lutte des classes. Il regrette la toute-puissance de l’État qui « a détruit en pratique l’industrie et entrave la production libre sur le marché. » Serait-il libéral ? Comment alors peut-il défendre le concept de lutte des classes ?

Citant Jérôme Fourquet, il explique à partir des prénoms (Kevin, Steve ou Jordan) que les classes populaires regardent vers l’Amérique. Contrairement à lui, je ne crois pas du tout que ce soit « le pays de la liberté et de la démocratie » qui les attirent, mais l’image qu’en donnent les soap operas à la télévision française, et c’est plutôt inquiétant.

Le mouvement des Gilets jaunes a montré la renaissance d’une contestation, à la grande satisfaction de Todd. En justifiant la violence des manifestants opposés à la politique de la majorité, en en attribuant la responsabilité aux forces de l’ordre, il montre une conception de la démocratie étrange, déjà visible lorsqu’il propose de substituer le vote par département au vote individuel de façon à aboutir au refus du traité de Maastricht. Il reconnaît espérer une forte secousse politique, venant par exemple des États-Unis, qui imposerait la disparition de l’euro : c’est peut-être ce qui va arriver avec la crise financière due à la pandémie de la Covid-19. Mais les États-Unis n’étant préoccupés, comme toute nation, que leur propre intérêt, cela serait plutôt inquiétant.

Que cherche réellement Emmanuel Todd, qui dénie toute qualité à Macron, lui reproche sa violence, son autoritarisme, accuse de corruption les parlementaires et les gouvernements, mais déclare avoir voté pour Mélenchon, ami de dictateurs staliniens comme Castro, Chavez et Maduro ?

Son style est direct et imagé de façon parfois surprenante. Certaines expressions sont très agressives : il regrette l’époque où les gens comme Cahuzac ou des patrons d’entreprises en faillite se suicidaient pour sauver leur honneur, le dernier en date ayant été Pierre Bérégovoy !

De nombreuses remarques relèvent de procès d’intention, et d’autres sont franchement insultantes, comme il le reconnaît lui-même d’ailleurs (cf. ci-dessus). Qualifier Jacques Chirac de crétin, Emmanuel Macron de besogneux, de fayot, … n’est pas digne d’un intellectuel argumentant de façon rationnelle. Le mépris qu’il accuse Macron de ressentir – complet contresens à mon avis – envers la population (« traverser la route », « illettré », « costard », …) n’est pas comparable avec l’injure publique qu’il adresse à tous les présidents et hauts fonctionnaires. Il est mal placé pour critiquer la nomination de Nathalie Loiseau au ministère des affaires européennes sous le prétexte qu’elle a été membre (éphémère selon elle) d’un groupe d’extrême droite à vingt ans, puisque lui-même faisait partie en 1968 des communistes, trotskystes, maoïstes etc., qui soutenaient des régimes coupables d’atrocités déjà connues à l’époque : le Goulag, les interventions soviétiques à Berlin, en Hongrie, en Tchécoslovaquie …

Juger honteux pour Hollande son projet de déchéance de nationalité est ridicule : c’est une peine qui existe dans le code pénal (loi n°98-170 du 16 mars 1998), réservée aux binationaux. Si la France est en guerre contre le terrorisme, les terroristes français sont des traîtres, au sens propre du terme, et méritent d’être fusillés. On connaît maintenant les difficultés de les contrôler à l’issue de leur peine. La prison américaine de Guantanamo a été fortement contestée par de nombreux intellectuels. On se rend compte peu à peu qu’il n’y a parfois pas d’autre solution.

Emmanuel Todd, comme Christiane Taubira, se pose en parangon de vertu et frappe d’anathème sans réserve. Ces attaques ad hominem donnent un caractère polémique, outrancier, et finalement pénible à son discours et le dévalorisent. C’est dommage parce que sa description de la France est très intéressante, et que son observation critique est fondée. Au plan purement technique, la méthode suivie par l’auteur est rigoureuse : la coïncidence entre différents facteurs est mise en évidence par le calcul du coefficient de corrélation et est transformée en causalité avec des arguments généralement clairs, de nature politique, sociologique ou anthropologique. Les interprétations peuvent évidemment être contestées, comme celle du lien entre le vote Emmanuel Macron et le vote Le Pen : c’est le principe du débat, malheureusement faussé par la passion manifestée par l’auteur.

Ces interprétations reposent toutes sur son hypothèse initiale, c’est-à-dire l’échec prévisible du traité de Maastricht et la malhonnêteté des gouvernements. L’analyse qu’il développe à partir de cette hypothèse souffre de l’absence de sa remise en cause. Son implication personnelle donne l’impression qu’il a repris ses certitudes de jeunesse, et qu’il ne se demande jamais s’il a tort ou raison.

J’ai expliqué précédemment que le traité ne peut être tenu pour responsable des difficultés de la France puisqu’elle ne l’a pas appliqué, et que la France paie actuellement les largesses accordées par tous les gouvernements précédents. Les dépenses sociales représentent maintenant les trois quarts environ des dépenses de l’État, et sont largement supérieures à celles de la plupart des autres pays de l’Union européenne. Le problème n’est pas seulement dans la dépense elle-même, puisqu’elle finance des services aux personnes, mais aussi dans les frais de gestion qu’elle génère, dans le contrôle administratif nécessaire qui perturbe les entreprises et les foyers, dans la complexité et l’instabilité de la fiscalité qui paralyse l’investissement, dans le conflit général que la redistribution génère en s’opposant à la production.

Les Gilets jaunes ne sont pas les seuls à souffrir de la répression réglementaire, et cela explique le soutien qu’ils ont trouvé dans la population. Cela montre inversement l’incompréhension inquiétante que la classe politique en place et les intellectuels qui la soutiennent, ont de la vie courante des Français. La volonté de « faire le bien » est concrétisée par des obligations et des restrictions des droits constitutionnels : un conducteur qui ne met pas sa ceinture de sécurité, ce qui n’implique que lui, est « puni » de 135 euros d’amende et perd 6 points sur son permis de conduire : comment convaincre un Gilet jaune que “c’est pour son bien” que l’État lui inflige une amende qui représente deux jours de travail ? Comment des parents peuvent-ils subir sans protester l’affectation de leurs enfants à une école dans l’intérêt des autres, et sans tenter de contourner une règlementation qui les pénalisent ? Sur toutes ces questions, “nous sommes tous des Gilets jaunes”.

Toute la politique de l’État providence suit cette démarche, règle les comportements dans un intérêt général mal compris et mal évalué au détriment des droits-libertés, empêche les gens de vivre librement, et génère une réaction de refus qui ne peut être que spontanée et parfois violente. La lutte des classes n’est pas entre les riches et les pauvres, mais entre les uns qui prétendent faire le bien (tous les élus) et les autres qui subissent leurs décisions sans pouvoir les refuser. Les « bons sentiments » ne font pas les bonnes politiques1. Les pouvoirs publics rognent systématiquement les libertés de tous pour lutter contre les délinquants, au lieu de cibler la délinquance en préservant les libertés. Les régimes démocratiques, englués dans des textes protecteurs nationaux et européens, des traités internationaux et des ONG souvent d’obédience étrangère, sont devenus impuissants.

Tant qu’une partie importante de la population française sera convaincue que la lutte des classes et la violence sont les seuls moyens de « se faire entendre », il y aura une opposition irréductible entre d’une part les producteurs, qui accroissent leur richesse par leur travail, l’innovation et l’investissement, et par suite celle de la France, et d’autre part les bénéficiaires des droits-créances qui réclament systématiquement toujours plus pour améliorer leur niveau de vie.

Cette opposition empêche l’existence d’un équilibre naturel et les réformes nécessaires à l’application du traité de Maastricht. Dans cette ambiance malsaine, il n’est pas étonnant que des riches et des chefs d’entreprise, traités d’escrocs, de voleurs, de profiteurs par d’éminents « intellectuels », représentants syndicaux, journalistes…, s’expatrient et préfèrent investir à l’étranger qu’en France. L’antipatriotisme qu’on leur reproche est la conséquence de cet opprobre. Le prix de cette lutte des classes est le chômage, l’instabilité professionnelle, l’exploitation des travailleurs clandestins, les entorses à la réglementation, la fragmentation de la société, et, au bout du compte, ce sont les classes populaires qui en souffrent le plus.

Notre problème est : comment faire disparaître la lutte des classes pour rétablir la fraternité et la confiance entre les citoyens ? Pour Hobbes, diriger un État confronté à des conflits nécessite un pouvoir fort pour les régler. Au XXe siècle, la lutte des classes et la faiblesse des régimes démocratiques ont effectivement amené au pouvoir les régimes totalitaires, fascistes, nazis et staliniens. On en connaît les résultats désastreux. Un pouvoir fort doit rester sous le contrôle des citoyens et respecter les valeurs humanistes : il est indispensable de limiter la puissance du Léviathan de Hobbes par la tolérance de Locke et réciproquement.

La solution consiste à limiter l’action de l’État à ses tâches régaliennes, à accorder la priorité aux droits constitutionnels, à rétablir un pouvoir politique fort dans la sphère publique et faible dans la sphère privée, et à redonner à chaque citoyen la responsabilité de sa propre vie.

1 Michaud Yves, 2016, Contre la bienveillance, Stock, Paris.

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