Qui en veut à la liberté ?

si la majorité se contente de céder à la servitude sans trop s’en apercevoir, des petits groupes avant-gardistes vont plus loin et s’attaquent directement à la liberté. Ils forment, mutatis mutandis, deux groupes qui correspondent aux deux critères de Bernanos. Il y a ceux, d’abord, qui ne comprennent plus la liberté. Et puis, il y a ceux qui n’aiment plus la liberté. Deux camps donc, et deux façons de s’attaquer à la liberté : la perversion du mot et la négation du fait.

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Qui en veut à la liberté?


Conférence de Pierre Bentata lors du 11ème Weekend de la liberté "Rendez-nous la Liberté!"


Dans La liberté pour quoi faire ? Bernanos dit que « Le pire dans la liberté n’est pas qu’on se la laisse prendre […] c’est qu’on désapprenne à l’aimer, ou qu’on ne la comprenne plus. »

Eh bien, je crois que le pire est arrivé. Nous y sommes. Dans nos sociétés, où personne ne se présente comme un ennemi de la liberté, et où chacun revendique la légitimité de son action politique au nom de celle-ci, il me semble évident que nous avons atteint ce point critique où la liberté n’est plus comprise ni aimée.

Interprétation bien pessimiste me direz-vous. A en juger par le décompte des occurrences du mot « liberté » dans les programmes de la dernière présidentielle, on penserait plutôt que la liberté est la valeur la mieux partagée de l’époque. Faisons le calcul : LR et LREM, 3 occurrences, PS 10, EELV 14, RN 19 et le record revient à LFI, pas moins de 54 occurrences.

Amis libéraux, vous aviez le choix du roi !

Sauf que le nombre d’occurrences était proportionnel à la longueur du programme, preuve peut-être que l’usage du mot servait davantage à meubler ou noyer le propos qu’à en garantir le principe et l’application.

Sauf encore qu'aucune de ces occurrences ne traitait réellement de la liberté. Dans les programmes comme ailleurs, tout le monde parle de liberté et personne ne s’inquiète de sa lente dissipation. Comme si, et c’est une vieille habitude en France, l’idée chassant le concret, plus on y pense, moins elle a de matière. Je vais vous le dire autrement : je crois que la liberté est si bien ancrée dans les esprits que plus personne ne l’a chevillée au corps.

Sinon, on s’offusquerait, on se révolterait même, devant les exemples de plus en plus nombreux d’atteintes à nos libertés. Permettez-moi d’en rappeler seulement quelques-uns, largement détaillés par François Sureau notamment : introduction des mesures d’exception dans le droit commun, délits cognitifs, extension de la rétention de sûreté, mais aussi, plus abstrait, principe d’indisponibilité du corps, ou plus trivial, encadrement des frais de bouches des travailleurs indépendants et dirigeants d’entreprises.

J’aime cet exemple, car c’est un petit rien qui dit beaucoup. Pour des raisons d’optimisation des recettes fiscales, le législateur a décidé qu’un homme à son compte ou dirigeant une affaire ne devrait pas pouvoir passer en frais son déjeuner s’il se trouve à proximité de son bureau, au motif qu’il pourrait tout aussi bien se contenter de sa gamelle cuisinée à l’avance à son domicile. Plus généralement, en matière de gestion d’entreprise, c’est l’autorité fiscale qui décide si l’action du dirigeant-propriétaire favorise ou non l’intérêt de sa propre affaire, quand bien même il serait seul à y travailler. N’est-ce pas incroyable ?

Ajoutons à cela les lois anticasseurs qui permettent au préfet d’interdire à quiconque de manifester sur simple présomption d’un délit futur, en clair, un droit au délit de sale gueule.

Mesures attentatoires aux libertés de s’informer, d’entreprendre, de manifester ; absence de reconnaissance du caractère réparatoire de la peine – coupable un jour, coupable toujours ; voilà où nous en sommes en matière de liberté.

On pourra, et on toute légitimité à le faire, blâmer le législateur et l’exécutif, regarder du côté des institutions et s’interroger sur l’équilibre des pouvoirs. C’est nécessaire. Mais je voudrais changer la focale pour l’ajuster sur nous ; sur les gens qui ne se révoltent plus et acceptent mollement la lente agonie de cet idéal. Que les gouvernants gouvernent, et qu’ils le fassent à grand renfort de lois et de décrets, ça ne m’étonne pas. Et ça ne m’inquiéterait pas non plus s’ils n’obtenaient l’assentiment et même le plébiscite d’un nombre croissant de nos concitoyens.

C’est de cela que je voudrais vous parler. J’ai déjà tenté d’expliquer les origines du désir de servitude dans un ouvrage que m’avait inspiré mon intervention ici même il y a quelques années. Je n’y reviendrai pas. J’aimerais seulement y ajouter quelques précisions sur un point qui m’avait échappé et me semble en réalité de la première importance. Un codicille à mon testament pour la liberté en quelque sorte.

Voici ce que j’avais manqué : si la majorité se contente de céder à la servitude sans trop s’en apercevoir, des petits groupes avant-gardistes vont plus loin et s’attaquent directement à la liberté. Ils forment, mutatis mutandis, deux groupes qui correspondent aux deux critères de Bernanos.

Il y a ceux, d’abord, qui ne comprennent plus la liberté. Parce qu’ils ont fait du mot contrainte un ensemble fourre-tout, qui incorpore sans s’y limiter, la coercition, la violence physique et morale, le sentiment de gêne ou de malaise, les contraintes physiques, biologiques ou techniques… Pour ceux-là, toute frustration ou interaction importune constitue une contrainte qui s’apparente à une infraction à leur liberté. Il faudrait donc, à les écouter, prévenir toute frustration par la contrainte légale afin d’étendre la liberté.

Et puis, il y a ceux qui n’aiment plus la liberté, car ils ont fini par en renier l’existence. Convaincus de son caractère illusoire, ils se font for de proposer son éradication pure et simple et sa substitution par d’autres principes mieux adaptés, plus réalistes et désirables pensent-ils. Ceux-là, on les retrouve principalement dans le domaine des sciences cognitives et comportementales, et dans celui, mais c’est moins surprenant, des pseudo sciences sociales.

Deux camps donc, et deux façons de s’attaquer à la liberté : la perversion du mot et la négation du fait.

Perversion de la liberté


Ce que j’appelle la perversion de la liberté est l’attitude qui consiste à provoquer l’effacement des libertés et nom de la Liberté.

On la retrouve partout où une contrainte, diffuse et lointaine, s’impose à certains comme une entrave à leur droit à jouir de tout comme ils l’entendent. Considérant que la liberté se définit comme l’absence de toute influence venant de l’extérieur, d’externalités négatives diraient les économistes – bien qu’il faille poser un mouchoir pudique sur ce concept, sans quoi tout le monde verrait la supercherie –, ceux-là estiment qu’il est légitime de limiter les capacités d’agir des autres afin de limiter autant que possible leur impact sur tout ce qui les entoure. Chacun sa bulle hermétique en somme.

C’est cette idée de la liberté qui permet d’affirmer que le passe sanitaire est libéral ou que la première des libertés c’est la sécurité. Entendons-nous bien. Je ne dis pas qu’il n’aurait pas fallu confiner ou imposer un passe vaccinal. Je comprends, et cela me vaut d’ailleurs bien des critiques de mes amis libéraux, que tous les gouvernements du monde se soient trouvés dans une situation exceptionnelle et devaient agir vite.

Non, ce qui me frappe, c’est que toutes les restrictions des libertés qui ont découlé de ces mesures sanitaires aient été imposées en vertu d’un principe dont elle niait la définition. Etre contraint de remplir une attestation dérogatoire de déplacement n’est pas une garantie de la liberté. Etre obligé de se vacciner pour accéder à des lieux publics non plus. Et jamais la sécurité n’a été une liberté ; pour assurer la première, il faut réduire l’étendue de la seconde. Avoir la garantie qu’on ne sera jamais contaminé par un virus dont autrui est porteur n’entre pas dans le champ de la liberté, car la mise en œuvre de ce pseudo-droit implique justement d’entraver profondément la liberté de chacun. Encore une fois, je conçois parfaitement qu’une grande partie de la population ait désiré cette garantie. Ce n’est pas le propos.

Ce qui me choque et qui devrait tous nous choquer, c’est le dévoiement de mot liberté. Entendue comme absence de toute forme de risque et de toute influence, même involontaire, exercée par autrui – sauf à considérer que les malades feraient exprès de contaminer les autres – la liberté devient l’alibi de toutes les restrictions et toutes les contraintes. Et c’est bien ça qui m’inquiète : non pas qu’en période d’incertitude, chacun préfère la sécurité à la liberté, mais qu’on se prenne à croire que la sécurité est la liberté. Il y a là quelque chose d’orwellien qui, je dois l’avouer, me terrifie.

Car, acceptant cette définition absurde, toute atteinte aux libertés devient non seulement pensable, mais possible et même légitime.

Si ma simple présence constitue pour autrui la source d’un malaise qui le contraint à modifier son attitude, la garantie de sa sécurité psychique, de sa liberté à se sentir bien, m’oblige à déguerpir. N’est-ce pas la logique des « safe spaces » qui oppose la liberté d’aller à la bibliothèque à celle de ne pas être importuné par une présence étrangère et supposément raciste ?

Inutile de traverser l’Atlantique pour constater les effets désastreux de cette perversion. Les interminables débats portant sur la réglementation des contenus haineux en ligne reposent sur le même dévoiement. Que certains propos soient abjects, au point de soulever le cœur, c’est un fait évident pour quiconque passe plus de trente secondes sur Twitter. Que la chose la mieux partagée et la plus visible sur les réseaux sociaux, soit la bêtise crasse d’ignorants étalement fièrement leur inculture, personne ne le nie, et pour l’universitaire et le lecteur que je suis, c’est déprimant. Mais cela légitime-t-il l’interdiction de ces propos au nom d’une liberté à ne pas être choqué par la connerie humaine ?

La liberté, entendue comme un droit à ne pas être importuné par les autres ni frustré par ce qui nous entoure, devient le moteur d’une inflation législative liberticide. C’est ça qui importe et qu’il nous faut combattre. Un dernier exemple de cette perversion, juste pour la route. Au nom de la liberté, une récente députée et ancienne candidate à la primaire EELV, a proposé de légiférer sur l’allocation des tâches domestiques au sein des couples hommes-femmes. Le motif étant que toute interaction implique des contraintes et que toute contrainte est une infraction aux libertés publiques. Autrement dit, tout ce qui est privé est public et tout rapport humain, même intime, doit être encadré. Preuve qu’en matière de dystopie, les femmes n’ont rien à envier aux hommes. Un bon point pour l’égalité de genre.

Mais il n’y a pas de quoi rire. Une fois cette logique bien comprise et admise par tous, chacun a intérêt à réclamer l’introduction de lois particulières visant à protéger sa propre subjectivité. On passe alors d’une société des libertés publiques à une société des droits-créances, des droits communautaires, où le législateur n’est plus là pour garantir les droits naturels et imprescriptibles, identiques pour tous, mais pour satisfaire les désirs d’individus ou de groupes tentant de faire valoir leur définition particulière de la liberté. N’est-ce pas la définition même de « la démocratie des marchandages » dont parle Hayek, et qui se concrétise par la compétition de groupes d’intérêt pour obtenir des faveurs et non protéger les droits ? N’est-ce pas le glas de toute société libérale, de la liberté elle-même ? Je crois que si.

Négation de la liberté


Attendez. Il y a pire. Face à ceux qui ne comprennent plus la liberté et se livrent à « la guerre légale de tous contre tous » pour reprendre les mots de Bruno Leoni, il y a ceux qui ne croient plus en la liberté.

Adoptant une approche volontiers scientiste et mécaniciste des relations et des comportements humains, ils menacent avec plus de vigueur encore le principe de liberté. Ceux-là ne sont pas à prendre à la légère. Considérés par tous comme le nec plus ultra de la sophistication intellectuelle, ils affirment, à grand renfort d’arguments pseudo-scientifiques et de sophismes alambiqués que la liberté n’existe pas. Une illusion au mieux, un argument raciste au pire.

Côté sciences dures, ils forment deux branches distinctes : ceux de l’environnement, et ceux de l’inconscient. Sur les premiers, qui expliquent qu’il faut abandonner la liberté parce que la maison brûle, je ne dirai qu’une chose : si sauver la maison consiste à en faire une prison, votre horizon est une impasse. Et je ne crois pas que même ceux qui ne comprennent plus la liberté suivront aveuglément quand il s’agira de ne plus se chauffer, de moins rouler ou de sacrifier leurs vacances à l’autre bout du monde. Entre bilan carbone et balade sur la côte, leur choix est fait. Tant mieux.

Les seconds sont plus pernicieux. Confondant, à dessein peut-être, matérialisme et déterminisme, ils affirment que dans un monde soumis aux lois de la causalité, il ne peut y avoir de libre arbitre, et donc de liberté. L’homme est une machine comme les autres, un ensemble de réactions biochimiques et électrochimiques explicables et prévisibles, plus compliqué qu’un grille-pain ou une amibe peut-être, mais de même nature.

Partant de ce postulat tout à fait biaisé, ils nient toute possibilité de délibération, ce qui les mène inévitablement à affirmer que pour le bien de tous, il faut organiser les relations selon des méthodes objectives et impartiales. Vos sens vous trompent, vous ne savez pourquoi vous agissez comme vous le faites, votre inconscient décide et vous donne l’illusion du choix, bref, vous êtes déjà esclaves et votre libération viendra de l’obéissance à un tiers qui saura vous émanciper.

Voilà l’argument de fond de toutes les politiques de « nudging », mais aussi des propositions totalitaristes bien plus ambitieuses. Permettez-moi de vous en donner une illustration, tirée de l’ouvrage Homo Deus de Yuval Harari. L’historien nous explique que nous sommes entrés dans l’ère du « dataïsme », caractérisée par notre soumission volontaire et salutaire, aux algorithmes. Et pour appuyer son propos, il donne l’exemple d’un homme qui hésite entre deux amants. Il préfère le blond, mais l’algorithme lui note, après analyse scientifique de toutes ses données comportementales, amoureuses et biologiques, qu’il a plus de chances d’être heureux avec le brun. Et Harari d’en conclure que le mieux que puisse faire l’amant est de choisir celui qui lui plaît le moins ; bref, de faire confiance à la machine pour être heureux malgré lui. Irréfutable n’est-ce pas ? C’est plutôt ridicule.

Agir contre son propre bien n’est pas la preuve que la liberté n’existe pas. Et être influencé par un ensemble infini de motifs, biologiques, sociaux, environnementaux, non plus. Ceux qui attaquent la liberté pour ces raisons confondent liberté et omnipotence. Etre libre, c’est pouvoir délibérer, s’interroger et décider. Programmé pour délibérer, l’homme est nécessairement un être affranchi de tout programme. C’est d’ailleurs ce qu’observent les chercheurs et les philosophes sérieux, Stanislas Dehaene ou Michel Serres par exemple. Mais ils sont peu nombreux, et c’est là le danger. Rire ou sourire devant de telles élucubrations pseudo-scientifiques pourrait s’avérer bien risqué pour qui veut protéger la liberté. Car la petite musique fait son chemin : rationalité limitée, biais comportementaux, primauté de l’inconscient, déterminisme biologique ou psychologique, ces termes, rabâchés à l’envi sont devenus la feuille de vigne qui cache la tentation totalitaire. Si nous abandonnons ce terrain, bientôt, tout discours sur la liberté sera taxé de métaphysique et balayé d’un revers de main.

Le même constat s’impose sur le terrain des sciences sociales. Ici, ce n’est plus l’inconscient ou le cerveau qui sert d’alibi, mais les constructions sociales. L’homme, cette page blanche, où s’encrent les rapports sociaux, n’est qu’un automate entièrement déterminé par sa position initiale. Je n’exagère pas. Regardez-les concepts qui pullulent en sciences sociales : fragilité blanche, whitesplaining, liberté racialisée, universalisme inclusif – je n’en invente aucun – ; tous nient la capacité humaine à penser, agir, délibérer. La société qu’ils dépeignent est composée d’essences qui se font fassent, se blessent et ne peuvent se comprendre.

Nous sommes racistes, sexistes, discriminés, bourreaux, victimes par essence, donc par avance. Dans cette société, qui n’est plus composée d’individus, mais d’amas informes, seuls ces derniers sont des sujets de droit. L’homme ou la femme, le citoyen, est privé de toute reconnaissance. Sa personne a disparu derrière l’idéal type qu’on lui calque dessus et lui colle à la peau pour toujours. Fin de l’individualité, mort de la liberté.

Que faire alors ?


Triste panorama qui nous dévoile l’étendue du champ de bataille. Je crois pourtant que tout n’est pas perdu. C’est peut-être naïf de ma part, mais je persiste à penser que les avancées des fossoyeurs de la liberté sont en grande partie le résultat de notre propre fébrilité. S’ils avancent leurs pions si facilement, c’est que nous ne résistons pas assez. Tout ce que je viens de décrire est très simple. N’importe qui pourrait le comprendre et je crois qu’une immense majorité de nos concitoyens se rangerait du côté de la liberté s’ils avaient conscience des dangers. Il faut donc combattre pied à pied, réagir à chaque sortie de ces contempteurs de la liberté. Et surtout, reconstruire un discours libéral à partir d’une définition claire et sans équivoque de la liberté.

Je crois sincèrement que ceux qui ont galvaudé le mot n’ont rien contre le principe, et que parmi ceux qui le renient, un grand nombre changerait d’opinion s’ils comprenaient de quoi ils parlent et l’objet réel de leurs études.

La tâche n’est pas insurmontable. Nous avons derrière nous un édifice intellectuel prodigieux et une histoire qui parle pour la liberté. Commençons par le mot : la liberté, je crois que c’est Bruno Leoni qui l’a le mieux définie, c’est « l’absence de contrainte exercée par d’autres, y compris par les autorités, sur la vie et le commerce de chaque homme. »

J’ajouterais, puisqu’aujourd’hui ça n’a plus rien d’évident, « absence de contrainte directe et volontaire » ; car, ma présence peut vous importuner, mais ça n’est pas volontaire, et que je n’achète pas vos produits peut vous appauvrir, mais c’est une conséquence indirecte de mon choix et de mes préférences. En revanche, que vous m’interdisiez de m’exprimer ou me forciez à acheter quoi que ce soit, constitue une véritable coercition.

Voilà donc à quoi il faut nous limiter. C’est suffisant pour que chacun puisse tenter de faire ce qu’il estime bon pour lui sans nuire aux autres. Oh, c’est bien peu par rapport aux projets alternatifs, je le concède. Éradiquer toute frustration, faire advenir le bonheur universel ou sauver la planète sont autant d’objectifs plus séduisants, plus mobilisateurs. Sauf que tous impliquent d’imposer un ordre donné une fois pour toutes, une « paix de cimetière » comme disait Vaclav Havel dans ses Essais politiques. Et je crois qu’en rappelant ce point, en le martelant, sur tous les modes et sous toutes les formes, nous saurons montrer qu’aucun projet ne légitime l’abolition des libertés.

Rappeler ce que signifie la liberté, n’est-ce pas un peu léger comme projet ? Si La Boétie et Hayek n’ont pas suffi, il y a en effet de quoi renoncer. Sauf que les idées ne se défendent pas seules. Si elles mènent le monde, il faut bien qu’on les pousse ; elles n’ont pas de bras ni de jambes les idées. D’où la nécessité d’abord d’adapter ce qu’ont dit nos prédécesseurs à la situation actuelle ; d’en réactualiser le langage et les exemples ; d’appliquer leur approche aux nouvelles questions. Vingt fois sur le métier remettre l’ouvrage. Tel est me semble-t-il la mission qui nous incombe : être les petites mains de grand principe qu’est la liberté.

J’ai bien conscience de ce que cela implique. Je suis, comme beaucoup d’entre vous, bien heureux dans le confort de la pensée. De cette position de surplomb, nous nous trompons rarement et gardons une forme de pureté. Comme le disait Péguy, nous avons les mains pures, mais nous n’avons plus de mains. Il nous faut descendre dans l’arène, et jouer avec les armes d’aujourd’hui.

Que faire alors ? Nous avons l’idée, j’ose même dire l’idéal, qui fait cruellement défaut à nos sociétés. Soyons les outils de sa propagation. Où sont nos journaux pour la jeunesse, où est l’alternative à alternative éco ? Où sont nos influenceurs sur les réseaux sociaux ? Où sont nos chaînes YouTube ? Où, les vulgarisateurs d’une histoire de la liberté et de la philosophie libérale ? Où encore, les décodeurs libéraux des événements actuels ? Où sont les romans qui mettent les lecteurs face aux dangers d’une époque sans liberté ; qui se dévouera pour être un Orwell libéral du XXIe siècle ?

Bien sûr, nous avons mauvaise presse. Normal puisque la liberté est attaquée. Mais combien d’entre nous frappent à la porte des radios ? Pourquoi d’ailleurs n’avons-nous pas une véritable émission voire une chaîne libérale ? Et pourquoi avons-nous tant de difficultés à nous réunir et à produire des réflexions à l’attention des journalistes et des partis politiques, alors même que les plus grands entrepreneurs de l’époque se disent libertariens ? Si la protection des libertés nous importe, je crois qu’il est temps que nous agissions. Je n’ignore pas les initiatives existantes ; j’en suis le produit et l’obligé. Mais il nous faut changer d’échelle, parler d’abord aux autres, à ceux qui ne connaissent pas la liberté, à ceux qui ne la comprennent plus et de ce fait ne peuvent l’aimer. Car le temps presse.

Dans son Nihilisme européen, Nietzsche voyait dans la décadence européenne, qui allait donner lieu à la catastrophe des guerres mondiales, le résultat d’une incapacité des peuples à vivre après avoir découvert qu’il n’y avait ni but, ni unité, ni vérité dans le monde. Je partage l’idée de décadence, mais pas le diagnostic. Je crois qu’il y a un bien un but à poursuivre, un principe unificateur des hommes et une vérité de l’être : c’est la liberté.

Retrouver l’espoir dans celle-ci est l’unique voie de notre salut, et tout le mal que je nous souhaite.

Pierre Bentata

 

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